NEGRER TRAITE LA QUESTION DES BLÉS
stanle devient toujours la proie des propriétaires. Ce sont des lions et des animaux sans défense qui vivent ensemble, on ne peut augmenter la part de ceux-ci qu'en trompant la vigilance des autres, et en ne leur laissant pas le temps de s*élancer. * »
De pareilles exagérations chez Tautéur qui se les permet, en révélant une ambition toute personnelle» éclairent en même temps la situation du monde où il vit. Quel devait être Tétat d'esprit d'une société où de pareils outrages trouvèrent des lecteurs sympathiques?
Necker, qui était bon et bienfaisant, imitait Helvé* tius, et outrageait comme lui l'espèce humaine dans la seule vue de se distinguer. L'œuvre d'Helvétius ne pouvait produire de sensation que dans le cercle restreint de quelques lettrés. Le livre de Necker avait une autre portée, parce que, parlant de faits matériels, il caressait les instincts les plus mauvais et les plus vi vaces, l'envie et la convoitise ; parce que, attribuant faussement le droit de propriété à un pur caprice de ^^ législation, il fomentait l'igTiorance et la passion contre des citoyens utiles et respectables.
Necker avait du reste si peu conscience des dan- àTupgoïïriul gersde son œuvre, qu'il vint, le manuscrit à la main, ure son manus-
' * ^ ' cnt, Targot
proposer à Turgot de lui lire son ouvrage, afin qu'il ^^^ ^e pût juger si l'impression devait en être permise. Turgot, dit Morellet, témoin de la scène, lui répondit sèchement qu'il pouvait imprimer ce qu'il voulait,
' Sur la législation du commerce des grains, Paris, 1775, in-8*, t. I, p. 1 et suiv., 13 et suiv., 17 et siiiv., 29 etsuiY.,35ct8uiv.,42 ctsuiv., 87, 156, 160 et suiv., 163, 168 et suiv., 172 et suiv., 196 et suiv., 209 et suiv., Î13,226;t. II, p.30,46etsuiv.,88, 124, 128, 14i et suiv., 149 et suiv,- ^ h)raneê ious Louis XV, t. V, p. 202.
qu'on ne craignait rien, que le public jugerait. Horellet ajoute que le contrôleur général reçut le banquier avec cette tournure dédaigneuse qu'il avait trop souvent en combattant les idées contraires aux siennes. Turgot avait jugé Necker. L'homme d'État par excellence, l'homme qui savait distinguer entre la science et la littérature, qui comprenait que la valeur d'une démonstration scientifique est dans la clarté et non dans la richesse plus ou moins redondante des mots, devait avoir peu d'attrait pour un rhéteur qui tenait plus à conquérir des applaudissements qu'à faire comprendre une vérité utile. Necker s'éloigna avec l'air d'un homme blessé sans être abattu.
Causes de la A quclqucs jours dc là, le censeur, un avocat au li^d^^rto. Parlement, M. de Senneville, qui lisait les feuilles de l'ouvrage de Necker, avertit Turgot qu'il pourrait nuire à l'établissement de la liberté du commerce des grains, et qu'il n'approuverait en conséquence sa publication qu'avec son consentement. Turgot, partisan trop éclairé de la liberté de la presse pour refuser l'épreuve d'une discussion qui peut seule vulgariser la vérité en toutes choses et la rendre certaine^ dit à M. de Senneville de laisser faire. L'épreuve, prétend Morellet, ne réussit pas : <r le mal une fois permis^ ditil, il fallut y apporter quelque remède, » et ce publiciste fit une réfutation de l'œuvre de Necker. C'était évidemment une peine perdue ; l'ouvrage fit son effet non par des arguments sérieux, qui ne s'y trouvent pas, non par une conclusion pratique du problème qu'il paraît se poser, car elle est dérisoire en comparaison des prémisses ; non par le nombre des lecteurs
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empressés de le connaître, mais par une sorte dMdoIatrie mystérieuse qui groupe autour de certains livres les convictions d'une foule de personnes persuadées par autrui qu'il renferme la solution de leurs rêves ou les imprécations qui conviennent à leurs passions. Le Contrat social de Rousseau est un exemple de ce ^ genre de succès, et de nos jours un écrivain distingué par la forme de ses phrases, par la vigueur des formules qui rendent ses pensées, Proudhon, n'a dû sa popularité qu'à une œuvre pareille. Né pauvre comme Jean -Jacques Rousseau, trouvant qu'il exprimait ses idées plus correctement que le marchand ou l'artisan qui savait faire fortune à côté de lui par des facultés de l'esprit inférieures, pensait-il, à celles dont il était doué, il se prit de colère contre la société qui permettait de pareilles choses. Il es^ saya de démontrer, par des formules, combien était illégitime la transmission des fruits du travail d'un père à ses enfants, et conquit par cela une notoriété parmi ceux que la richesse de leurs voisins offusquaient. Necker, dans une autre situation que ces deux écrivains, s'adressait à la fois à la clientèle de panégyristes qu'ils ont trouvée et aux personnes qui redoutaient dans Turgot le réformateur des abus.
a Mais vous qui parlez, avez- vous lu le livre de indignation de Necker, dit Voltaire à un de ces échos du public, et rappi^uon^'de si vous l'avez lu, Tavez-vous entendu tout courant?» éx^eû^TJ^i. Il écrit à un des dignes collaborateurs du contrôleur général : « Nous n'avons pas encore à Genève le fatras du Genevois Necker contre le meilleur ministre que la France ait jamais eu. .. Il y a dix-sept ans que i*ai eu le bonheur de posséder M, Turgot dans ma
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caverne. J'aimais son cœur et j'admirais son esprit. Je vois qu'il a rempli toutes mes vues et toutes mes espérances. L'édit du 13 septembre me paraît un chef-d'œuvre de la véritable sagesse et de la véritable éloquence. i> M. Necker, mande-t-il une autre fois avec amertume, <t vient de publier un gros volume contre la liberté du commerce des grains, et cela tout juste dans le temps de la sédition ambulante qui est allée de Pontoise à Paris et à Versailles, jetant dans la rivière tout ce qu'elle trouvait de blé et de farine, pour avoir de quoi manger... Je ne vous dirai point... qu'un œil vigilant, capable de suivre la variété des circonstances, peut fonder sur une harmonie le plus grand bien de l'État ; qu'il faut suivre la vérité par un intérêt énergique, en se conformant à sa route onduleuse, parce que l'architecture sociale • se refuse à T unité des moyens, et que la simplicité de la conception est précieuse à la paresse, etc. Je vous prierai seulement de remarquer... que ceux qui écrivent de cet admirable style sont ceux qui ont toujours été favorisés par le gouvernement, et que nous, qui n'avons qu'un langage simple comme nos mœurs, nous en avons toujours été maltraités. Il faut que le galimatias soit bien respectable quand il est débité par les puissants et les riches. » Non content de défendre Turgot dans sa correspondance avec ses amis, Voltaire voulut le soutenir dans un écrit : a II n'est pas si gros que celui de M. Necker, mais il est peutêtre plus aisé à entendre, » affirme-t-il en l'envoyant. « Cette diatribe n'est qu'une plaisanterie, et je suis bien honteux de m'être égayé sur une chose aussi sérieuse, y> ajoute-t-il en parlant des lettres de