VOLTAIRE DÉFEND TURGOT
Turgot à Tabbé Terrai, qui venaient de paraître, ce Ah ! mon cher ange, ce M. Turgot est un homme bien supérieur, et, s'il ne fait pas de la France le royaume le plus florissant de la terre, je serai bien attrapé... Je suis encore tout ému de ces lettres que j'ai lues. Je ne connais rien de si profond, ni de si fln, ni de si sage et de si éloigné des idées communes, i» L'écrit annoncé est un vif pamphlet où Voltaire, Diatribe à
'^ *• l'aateur des
saisissant avec empressement le bruit public, qui Éphémérides, attribuait les troubles aux prêtres, avec aussi peu de vraisemblance que lés amis de Turgot en rendaient responsable le prince de Conti, ce dissipateur nécessiteux, écrit Marmontel, accoutumé dans ses demandes à des complaisances timides] » qu'il ne trou* vait pas dans Turgot.
(ï L'agriculture^ y disait-il, est la base de tout... La religion même n'était fondée, autrefois, que sur l'agriculture. •• Tout était sacré dans la vie champêtre, si respectable et si méprisée aujourd'hui dans nos grandes villes... La nation fut cruellement écrasée depuis Jules César... Notre sort était déplorable quand des barbares , appelés Visigoths , Bourguignons et Francs, vinrent mettre le comble à nos malheurs... Les barbares devenus chrétiens furent aussi superstitieux qu'ils étaient ignorants. On leur annonça que pour n'être pas rangés parmi les boucs quand la trompette annoncerait le jugement dernier, il n'y avait d'autre moyen que d'abandonner à des moines une partie des terres conquises... Ceux-ci dressèrent les actes de donation, et quand ils en manquèrent ils en forgèrent... De là vint qu'en Allemagne tant de prieurs^ de moines devinrent princes.
et qu'en France ils furent seigneurs suzerains, ce qui ne s'accordait pas trop avec leur vœu de pauvreté. Il y a même encore en France des provinces entières où les cultivateurs sont esclaves d'un couvent. Le père de famille qui meurt sans enfants n*a d'autres héritiers que les Bernardins ou les Prémontrés ou les Chartreux dont il a été serf pendant sa vie. Un fils qui n'habite pas la maison paternelle à la mort de son père, voit passer tout son héritage aux mains des moines. Une fille qui, s'étant mariée, n'a pas passé la nuit de ses noces dans le logis de son père, est chassée de cette maison, et demande envain l'aumône à ces mêmes religieux à la porte de la maison où elle est née. Si un serf va s'établir dans un pays étranger et y fait une fortune, cette fortune appartient au couvent. Si un homme d'un autre province passe un an et un jour dans les terres de C6 couvent, il en revient esclave. On croirait que ces usages sont ceux des Gafres ou des Algonquins. Non, c'est dans la patrie des L'Hôpital et des d'Aguesseau que ces horreurs ont obtenu force de loi. Lorsqu'un abus est enraciné, il faut un coup de foudre pour le détruire. Cependant, les cultivateurs ayant acheté enfin leur liberté des rois et de leurs seigneurs dans la plupart des provinces de France, il ne resta plus de serfs qu'en Bourgogne, en Franche-Comté et dans peu d'autres cantons; mais la campagne n'en fut guère plus soulagée dans le royaume des Francs... Les guerres de religion, qui bouleversèrent la France pendant quarante années, ruinèrent l'agriculture... Enfin, Louis XIV régna par lui-même, et la France naquit. Son grand ministre Golbert ne sacrifia point
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l'agriculture au luxe, comme on Ta tant dit... Avant lui on n'avait nul système d'amélioration et de commerce. Il créa tout ; mais il faut avouer qu'il fut arrêté, dans les œuvres de sa création, par Jes guerres destructives que l'amour dangereux de la gloire fit entreprendre à Louis XIV... Vous savez mieux que moi, Monsieur, combien les campagnes furent accablées après la mort de ce ministre... Je me hâte de sortir de cet abîme ténébreux, pour voir quelques rayons du jour plus doux qu'on nous fait espérer, levons demande des éclaircissements sur... Tarticle des blés... Je suis laboureur, et cet objet me regarde... Ma grange est à trois lieues de la ville la plus prochaine ; je suis obligé quelquefois d'acheter du froment, parce que mon terrain n'est pas si fertile que celui de l'Egypte... Un jour mon greffier me dit : Allez-vous-en à trois lieues payer chèrement au marché du mauvais blé. Prenez des commis un acquità-caution ; et si vous le perdez en chemin, le premier sbire qui vous rencontrera sera en droit de saisir votre nourriture, vos chevaux, votre femme, votre personne, vos enfants. Si vous faites difficulté sur cette proposition, sachez qu'à vingt lieues, il est un coupe-gorge, qu'on appelle juridiction; on vous y traînera, vous serez condamné à marcher à pied jusqu'à Toulon, où vous pourrez labourer à loisir la mer Méditerranée. Je pris d'abord ce discours instructif pour une froide raillerie. C'était pourtant la vérité pure. Quoi I dis-je, j'aurai rassemblé avec moi des colons pour cultiver la terre, et je ne pourrai acheter librement du blé pour les nourrir eux et ma famille ! et je ne pourrai en vendre à mon voisin quand j'en
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aurai du superflu ! Non... Je vous ai dit les choses comme elles sont, me dit le greffier. Allez vous en plaindre au contrôleur général (Terrai), c'est un homme d'église et un jurisconsulte... Vous aurez satisfaction. Je n'en eus point. Mais j'appris qu'un ministre d'État (Turgot), qui n'était ni conseiller, ni prêtre, venait de publier un édit, par lequel, malgré les préjugés les plus sacrés, il était permis à tout Périgourdin de vendre et d'acheter du blé en Auvergne... Je vis dans mon canton une douzaine de laboureurs, mes frères, qui lisaient cet édit... Comment donc, disait un vieillard... il y a soixante ans que je lis des édits; ils nous dépouillaient presque tous de la liberté naturelle en style inintelligible ; et en voici un qui nous rend notre liberté, et j'en entends tous les mots sans peine ! Voilà la première fois chez nous qu'un roi raisonne avec son peuple... Cette rencontre, ce discours, cette joie répandue dans mon voisinage, réveillèrent en moi un extrême désir de voir ce roi et ce ministre ; ma passion se communiqua au bon vieillard qui venait de lire l'édit du 13 septembre... Quand nous approchions de Pontoise, nous fûmes tout étonnés de voir dix à quinze mille paysans qui couraient comme des fous en hurlant, et qui criaient : Les blés, les marchés. Nous remarquâmes qu'ils s'arrêtaient à chaque moulin, qu'ils le démolissaient en un moment, et qu'ils jetaient blé^ farine et son dans la rivière... J'entendis un petit prêtre qui^ avec une voix de Stentor, leur disait : Saccageons tout, mes amis... détruisons toutes les farines pour avoir de quoi manger. Je m'approchai de cet homme et je lui dis : Monsieur, vous me pa-