EXIL DE MAUPEOU
de s'éloigner de la cour, il répliqua : « Assurez Sa Majesté qu'Elle va être promptement obéie ; rien ne pouvait me retenir ici que le devoir; il n'en est plus pour moi que là où mon roi m'exile. » A peine La Vrillière était-il sorti que Maupeou entra dans la salle d'audience où l'attendaient un grand nombre de personnes. « Je ne puis plus vous être utile, leur dit-il, mon ministère vient de cesser ; j'ai remis les sceaux au roi, et Sa Majesté m'exile dans ma terre de Thuy. y>
Le même jour, Maupeou quittait Compiègne. Les femmes de la halle, qui portaient un bouquet au roi, l'ayant aperçu, lui crièrent des injures qu'il reçut avec dédain, et quand, à la première poste, des curieux demandèrent des nouvelles de la cour, il leur dit que le chancelier était exilé. Arrivé dans la soirée chez son père, il se mit à une table de whist, égaya ses partenaires par ses plaisanteries pleines de finesse et de grâce, et, quand le jeu fut terminé, leur apprit ce qui était arrivé, A quelques jours de là, jouissant du repos de la campagne et du calme que lui procurait son éloignement des affaires, il s'écriait, en faisant un retour vers le passé : <r Plût à Dieu qu'on n'ait plus besoin de moi, et qu'on me laisse désormais dans ma solitude ! J'avais envie de faire bâtir à RoncheroUes pendant que j'étais à la cour ; je suis fort aise de ne Tavoir pas fait. Cela m'amusera dans mon loisir.» Le père de Maupeou supportait aussi gaiement, à quatre-vingt-huit ans, la disgrâce de son fils. A un compliment de condoléance du comte de Voisenon, il répondit en souriant : a Mon cher comte, les dieux et les rois n'ont jamais tort. Respectons leurs volon-
tés. Vous aimez la bonne chère, vous aurez d'excellent gibier... vous jouerez gros jeu; en un mot, vous ferez tout ce qui vous fera plaisir, et je vais m' occuper à vous témoigner combien je suis enchanté de vous voir. »
La nouvelle de cette disgrâce fut accueillie avec étonnement dans les pays étrangers. L'empereur Joseph, abordant l'abbé Georgel, lui apprit le renvoi du chancelier, en ajoutant : ce II me semble que ce n'était pas au roi à le punir, car il avait bien affermi son autorité. »
Caractère de Qucl était, cu cffct, cc chancelicr quç le roi é!oirenyoiestk guait dc luî, malgré la disette d'hommes capables
première faute ''i' ij**»* ± »
du règne, revclcc par le dernier règne? Aucun outrage na manqué à Maupeou : son caractère, son esprit d'intrigue, ont été dénoncés avec colère; mais il n'existe pas dés faits précis justifiant la généralité des assertions passionnées émises contre lui. La correspondance de Mercy avec Marie-Thérèse, qui révèle avec détail les misères d'esprit, les turpitudes de la vie des courtisans et des plus hauts personnages, ne mentionne pas une seule fois Maupeou. Dans les cabales qui ont lieu autour de M"' du Barry, Maupeou ne s'y trouve jamais mêlé; il est bien avec la favorite, comme Mercy, comme les tantes de Louis XVI dans certains moments; et Choiseul, dans sa mauvaise humeur, ne fait que l'accuser d'être le conseil de l'abbé Terrai. Son existence est austère ; il n'est pas, comme La Vrillière, affiché par les scandales de sa vie et il est facile d'apercevoir, au milieu des assertions puériles de pamphlétaires essayant de ressusciter le souvenir
EXII. DE MAUPEOU. 135
d'un assassinat commis, en 1-758, par un certain chevalier Maupeou, que le personnage qu'ils attaquent leur inspire une sorte de crainte respectueuse. Les mêmes journalistes qui l'ont insulté racontent, quand il n'est plus au pouvoir, sa dignité calme et le froid mépris que lui inspirent les orgies populaires provoquées par son renvoi.
Maupeou était le seul ministre de l'ancien roi qui, dans une entreprise difficile, ait montré de l'esprit de suite, de la vigueur dans Texécution, et ait en définitive réussi dans ses desseins. Se séparer de lui était une faute : ce fut la première du règne, elle fut commise trois mois après l'arrivée de Louis XVI au trône.
Si l'on avait pu, en faisant appel aux sentiments de bienveillance du jeune prince, le séparer d'un ministre qui avait défendu avec courage les prérogatives royales à la suite de luttes ardentes, il était bien plus facile de détruire la position du contrôleur général Terrai, que les exigences financières de l'État et la dureté de son caractère avaient voué à une animad version presque générale.
Terrai, après avoir trouvé les revenus deTEtat, L'abbé Terrai en 1770, à deux cent soixante-six millions de livres, "îajîesuon^* les avait portés à cent millions de plus en 1774. Pour arriver à un pareil résultat, il avait agi comme un comptable. Alignant les chiffres des revenus du royaume comme si, derrière l'argent qu'il récoltait, ne se trouvaient pas des hommes, il n'avait poursuivi qu'un but, celui défaire monter le revenu au niveau de la dépense. Froid et sceptique, regardant les douleurs humaines comme des fatalités aux-
des finances da royaume.
quelles il n'est pas possible de se soustraire, et la population d'un pays au point de vue du cultivateur qui compte le bétail renfermé dans ses écuries, Terrai disait au roi, dans un mémoire destiné à éclairer le monarque sur les finances du royaume :
a Les impositions ne sont et ne peuvent être, en aucun pays ni gouvernement, que de trois espèce^:
1** Celles qui portent sur les fonds ;
2** Celles qui afTectent les personnes ;
3® Celles qui tombent sur les consommations.
Je les réduis plus simplement encore à deux espèces, savoir : celles que le roi perçoit sur la recette des particuliers, et celles qu'il perçoit sur leur dépense...
J'appelle impositions sur les recettes d'un particulier, celles qu'il est obligé de payer avant d'avoir reçu sesrevenus ; celles qui, quoiqu'il fasse, lui enlèvent une portion déterminée de son revenu : telles sont la taille et les accessoires, la capitation, les vingtièmes... L'imposition sur la dépense, au contraire, est celle qui ne se paie qu'à mesure de la consommation des choses nécessaires à la nourriture, au logement, aux vêtements, lors de la confection et passation des actes... Enfin, c'est la partie que chaque particulier débourse pour le roi, lorsqu'il débourse pour lui-même... Cette imposition diffère de la première, en ce qu'il dépend de celui qui la paie de la restreindre... Le riche paie infiniment plus que le pauvre... Les habitants oisifs des villes sont plus chargés que les cultivateurs... Ce genre d'imposition est le seul, sauf la capitation, qui puisse atteindre le particulier dont la fortune est en portefeuille.