PAMPHLET DU COMTE DE PROVENCE
et signait également uneccdule despotique. M. Tur-
got en avait la direction. Le vertueux Louis XVI^
plus économiste que jamais, s'extasiait à la lecture
des diplômes... M. Hue de Miromesnil, garde des
sceaux^ proposait des doutes méthodiques avec de
grandes réserves; le Conseil secret adopta les six
diplômes, mais il fallait enchaîner ou corrompre la
magistrature... Une sage défiance des nouveautés,
tout avait contribué à lui faire envisager M. Turgot
comme le plus faux des prophètes ; les six diplômes
furent envoyés au Conseil... On s'assembla. Un
lecteur intrépide se jeta dans les prologues qui
préparent la substance de la loi : à celte lecture^
le Parlement bâille, s'assoupit. Une voix réveille
l'Assemblée... Un des plus accrédités dit : a Je
soupçonne que M. Turgot travaille en secret pour
les intérêts de la nation... Il ébranlera si bien les
fondements de l'empire, qu'il faudra les refondre...
Comme Louis XVI est de la meilleure foi du monde,
comme il n'y entend rien, il faut le guérir de sa
passion pour M. Turgot, en lui découvrant le préci*
pice vers lequel il l'entraîne... M. de Maurepas se
dévoue à maintenir les édits, un lit de justice est
résolu... Les édits furent donc proclamés. Tout
fut libre dans Paris. La carrière de tous les métiers
et de tous les arts fut ouverte. On se réveillait
tailleur, boulanger, serrurier et tout ce qu'on vou*
lait. Quelques esprits étroits, qui ne voient rien en
grand, trouvaient pourtant ce système monstrueux.
Ils prétendirent que tout est classe et corporation
dans la nature; que dans l'univers policé il n'existe
que deux peuples à qui cette discipline est étran-^
gère, le Balave et le Tartare; le premier comme peuple courtier, le second comme peuple voleur. Ils ajoutèrent que, comme les Français ne pouvaient .être courtiers, ils deviendraient fripons. Le privilège des grands hommes est de donner des secousses à leur siècle ; la- secousse donnée, sauve qui peut ! Le grand homme une fois prouvé dans M. Turgot, il fallait tout espérer de lui ou toutsoufTrir... Jusqu'à cette époque, les rois avaient cru régir un même peuple... M, Turgot... en décomposant l'État... avait vu finement deux peuples dans un : Tun qu'il était devenu juste de fatiguer, l'autre... qu'il fallait caresser, rendre libre et insolent... Le bienfait de M. Turgot ressemblait de si près à un écart de l'autorité, qu'on avait donné des gardes à la félicité publique. Parodie cruelle d'un acte de bienfaisance... on murmurait, on se flattait qu'on démontrerait à M. Turgot qu'il abusait des vertus de Louis XVI... Les uns croyaient que l'événement le replongerait avec sa suite dans l'obscurité ; les autres avançaient qu'il renverserait la monarchie, et resterait debout au milieu des ruines. 2> Ignorance Cette sorte de narration, en forme de parodie, des atte8tL°8^"pa?^un grands événements qui avaient eu lieu en France pareil écnt. ^gp^jg quelqucs mois, et de ceux qui pouvaient
s'accomplir encore, est un document historique d'une grande importance. 11 jette une vive clarté au sein de ce monde de la cour qui ne connait pas la société qu'il prétend régir. Les princes, les magistrats, les grands seigneurs, montrent à l'envi les uns des autres la même ignorance, les mêmes puérilités, la même impuissance à comprendre les vérités qui
MALtSHKRBES ET LOUIS XVI. m
gênent teurs préjugés ou effrayent leurs intérêts.
Combien de temps Maurepas, avec son scepticisme railleur, allait-il résister à ces clameurs? Combien de tenips un jeune homme de vingt-deux ans à peine, Louis XVI, soutiendrait-il un contrôleur général que tout son entourage critiquait, et que Tunique ami qu'il eût dans le ministère semblait renier en désertant son poste?
Le bruit de la retraite prochaine de Malesherbes sraiudeia n'avait pas tardé à se répandre, et Voltaire, jugeant ^îirbe^lTouairc dé Ferney la portée d'une pareille résolution, écri- «^LouiBxvi. vait à de Vaines : « 11 est bien triste qu'il songe à se retirer lorsqu'il peut, faire du' bien. Il me semble qu'en se joignant à M, Turgot, pour refondre cette France qui a tant besoin d'être refondue, ils auraient fait tous deux des miracles \ ?)
La lutte qui s'accentuait de plus en plus entre les partisans des réformes et ceux qui les repoussaient, avait achevé de dégoûter Malesherbes. Il avait pensé, comme nous l'avons vu, à se faire remplacer par son cousin, mais Lamoignon n'avait pas voulu accepter au premier moment. Lorsque, peu de temps après il se ravisa, et voulut reprendre cette négociation par l'entremise d'Augeard, Malesherbes répondit : Mon cousin, « avec tout son esprit, n'est
* Œuvres de Turgot, tome II, p. 551, 566, 569, 571, 573, 576, 582. — Mémoires secrets, tome VIH. p. 44; tome IX, p. 81, 83, 84, 86, 96, 100, 104, 111, 112. — Mémoires secrets d'Augeard, p. 87, 9i, — Mémoires ■ sur la vie et les ouvrages de Turgot, tome II, p. 138. — Réimpression do l'ancien Moniteur, 1843, in-4. Introduction historique, art. Pesai.— Œuvres d£ Condorcet, tome XI, p. 1 et suiv. — Mémoires historiques et poli-tiques du règne de Louis XV l, par Sonia vie, tome III, p. 107 et suiv. — Œuvres de Voltaire., tome LXX, p. 26 et suiv. — Correspondance secrète de Marie-Thérèse et du comte de Jfercy, lome H, p. 410, 416.
qu'une bêle. Il m'a fait perdre le moment» je ne suis pas aelueliement assez bien assis pour être maître de mon successeur. La place n'est plus tenable, dans huit jours je me rendrai à mes livres et à mes amis. »
Le roi, qui aimait Malesherbes, avait fait des efforts pour le retenir,' et quand il avait vu qu'ils étaient vains, il s'était écrié : <c Que vous êtes heureux ! que ne puis-je aussi quitter ma place : j> cri de désespoir d'un malheureux jeune homme qui voulait le bien, hésitait sur la voie à suivre pour y arriver, ou, quand il croyait l'avoir trouvée, sentait faiblir sa volonté devant la vive opposition des personnes qui lui étaient le plus chères.
La comtesse Jules La roinc, dcpuis le mois d'août 1775, s'était
de Polignac. ^^^^^ ^.^^ ^^^^ ^^^ pj^g ^,jj.g p^^^. j^ COmtCSSC dC
Polignac. Cette dame, alors âgée de vingt-six ans, sans être précisément belle, écrit madame Campan, (c avait un sourire enchanteur, de beaux yeux bruns pleins de bienveillance, et je ne sais quelle grâce négligée qui se cachait dans chacun de ses mouvements. Bonne, égale dans son humeur, inaccessible à la jalousie, dépourvue d'ambition*. Tout ce que disait madame de Polignac était empreint d'un caractère séduisant de vérité. » Le comte de Tilly parle de la même manière des charmes de sa figure, et madame de Genlis, en nous apprenant que madame de Polignac était petite sans élégance dans la taille, dit qu'elle portait dans sa ce physionomie une candeur touchante, que son regard et son sourire étaient célestes. y> Continuant la légende de l'amie de la reine, le comte de Ségur affirme que madame de