LETTRE DE TURGOT AU ROI
VOUS avoir déplu, vous a prouvé qu'aucun autre motif ne pouvait m'attacher à ma place, car je ne pouvais ignorer le risque que je courais... Vous avez vu nussi^ dans mes lettres, combien il m'était impossible de servir utilement dans cette place, et par conséquent d*y rester, si vous m'y laissiez seul et sans secours. Votre Majesté savait que je ne pouvais y être retenu que par attachement pour sa personne. J'espérais qu'Elle daignerait me faire connaître Ellemême ses intentions. . . Si je n'envisageais que rimérêt de ma réputation, je devrais peut-être regarder mon renvoi comme plus avantageux qu'une démission volontaire, car bien des gens auraient pu regarder cette démission comme un trait d'humeur déplacé. D'autres auraient dit qu'après avoir entamé des opérations imprudentes et embarrassé les affaires, je me retirais au moment où je ne voyais plus de ressource ; d'autres, persuadés qu'un honnête homme ne doit jamais abandonner sa place, quand il y peut faire quelque bien, ou empêcher quelque mal, et ne pouvant pas juger comme moi l'impossibilité où j'étais d'être utile, m'auraient blâmé par un principe honnête, et moi-même j'aurais toujours craint d'avoir désespéré trop tôt, et d'avoir mérité le reproche que je faisais à M. de Malesherbes. . . J'ai fait, Sire, ce que je croyais de mon devoir, en vous exposant, avec une franchise sans réserve et sans exemple, les difficultés de la position où j'étais, et ce que je pensais de la vôtre... Tout mon désir, Sire, est que vous puissiez ' toujours croire que j'avais mal vu, et que je vous montrais des dangers chimériques. Je souhaite que le temps ne me justifie pas, et que votre règne soit
5t4 LIVRE TROISIÈME.
aussi heureux, aussi tranquille, et pour vous et pour vos peuples, qu'ils se le sont promis d'après vos principes de justice et de bienfaisance. y> ju«femeut porté Dix-scpt annécs après cette lettre, dont les '^^enMS^^ur* événements ont fait une prophétie, Malesherbes, ^"^lïàt^n^ en prison avec de Vaines, l'ancien coopérateur de •mi. Turgot, rappelait ces temps d'espérances si vives et si promptement déçues : <c M. Turgot et moi étions deux fort honnêtes gens, disait-il, très-instruits, passionnés pour le bien; qui n'eût pensé qu'on ne pouvait mieux faire que de nous choisir? Cependant nous avons mal administré; ne connaissant les hommes que par les livres, manquant d'habileté ^pour les affaires, nous ne pouvions former le roi au gouvernement; nous Tavons laissé diriger par M. de Maùrepas, qui a ajouté sa faiblesse à celle de son élève, et, sans le vouloir ni le prévoir, nous avons contribué à la Révolution. t> Singulière appréciation de ce rêveur, qui a oublié que Turgot avait, pendant quatorze années, continuellement gouverne des hommes et qu'il ne s'agissait que de réaliser en grande partie, pour la France entière, Içs bienfaits que, pendant sa vie d'administrateur, il avait accomplis dans une province ! Malesherbes pouvait soulever, dans ses conversations, d'amers souvenirs, car il avait abandonné son ami, fléchi devant la reine comme Maùrepas, et perdu toute la fermeté du penseur et de l'écrivain quand il s'était trouvé face a face avec les faits. Que Turgot n'ait pas eu dans le caractère la souplesse de l'homme qui dominait le . siècle; qu'il ait ignoré, comme Voltaire, l'art de réunir autour de lui les esprits les plus disparates, de