‹ La France sous Louis XVI;Chapitre 132 sur 245 · AFFAIRE RÉVEILLON. M · texte numérisé non relu

AFFAIRE RÉVEILLON. M

Réveillon, repoussant dans un mémoire justificatif les calomnies répandues contre lui, fit le récit ému de sa vie de travail, attribuant à des rivaux jaloux le désastre qui Favait frappé. « Nous plaignions alors, déclare Bailly qui croyait ses soupçons mal fondés, un malheur si peu mérité , mais nous ne voyions dans cet événement qu'une erreur et une émeute populaire. J'ai appris depuis que cette insurrection tenait à des causes cachées et générales, m Ces causes n'étaient que trop visibles, puisque le re*: présentant des États-Unis à Versailles, à peine arrivé en France, inscrit dansson journal à cette date d'avril:

tf Si la cour essaye de se dédire maintenant, il est impossible de prédire ce qui arrivera. Les chefs du parti patriote sont allés trop loin pour pouvoir reculer». • Si la nation a réellement quelque vigueur, le parti dominant dans les États généraux pourra, k Si volonté, renverser non seulement le roi, mais la monarchie elle-même, surtout si Louis XVI compromettait son autorité dans une lutte avec l'Assemblée... II est probable qu'une tentative rétrograde à cette période avancée des affaires attirerait sur la cour le plus profond mépris. j>

Paroles graves que confirmerait au besoin la lettre d'un correspondant de Mirabeau , relative à la puérile occupation du grand maître des cérémonies, décidant que les députés de la noblesse vêtiraient rhabit noir à manteau d'étoffe avec parements d'un tissu d'or employé aussi à la confection de la veste, que leurs culottes auraient la couleur de l'habit^ que leurs bas seraient blancs^ leur cravate en dentelle, et que leurs chapeaux, retroussés, porteraient unç

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plume blanche analogue à celle de Henri IV. Le Tiers/rangé, suivant l'expression consacrée, dans la classe dite de robe, se voyait voué à paraître en habit, veste, culotte et bas noirs, avec un mantesn court de soie, une simple cravate de mousseline, le tout couronné d*un chapeau relevé des trois côtés, sans ganses ni boutons.

ce Gomment, mandait ce correspondant, ne réfléchit-on pas que prescrire un costume, quel qu'il soit, aux membres du Corps législatif, présidé par le ! monarque, et par conséquent du pouvoir souverain, c'est soumettre les dépositaires de ce pouvoir à Tabsurde et ridicule législation d'un maître de cérémonies? N'est-ce pas le comble du despotisme et de l'avilissement?... Donner un costume différent aux députés des différents ordres, n'est-ce donc pas renforcer cette malheureuse distinction d'ordres, qu'on peut regarder comme le péché originel de notre nation, et dont il faut absolument que nous soyons purifiés, si nous prétendons nous régénérer?...» Ces prescriptions qui pouvaient à la rigueur s'expliquer par des habitudes plutôt machinales que raisonnées, n'étaient malheureusement que le symptôme de divergences d'opinions et de relations entre les individus se trahissant dans leur tenue respective, divergences dont n'avaient pas conscience les personnages appelés à exercer une influence sur les événements qui allaient se produire. Les Français ignorant les répugnancesde Necker pour la convocation des États généraux, sa conviction que le roi pouvait s'y refuser, lui attribuaient une résolution accueillie par eux avec un entrain pas-

sionné; le Tiers-État lui savait gré de la fixation du nombre des représentants réglé à la suite de vifs débats avec Malouet, mais en réalité le favori populaire, le guide auquel se rattachait la nation, se constituant le défenseur d'une caste que les Français voulaient détruire, portait au pouvoir un ferment d'hostilité peu différent de celui développé par la sourde conspiration que machinaient les Montmorin, les Bertrand de Molleville et les Polignac contre l'existence des États généraux. En regard de la popularité usurpée par un esprit étroit, confondant l'intégrité d'un financier ordonné et les vertus rigides de l'homme privé avec la perspicacité du génie, se dressait la valeur méconnue de Mirabeau qui, précédé de sa mauvaise réputation , nous apprend Malouet, fut dès le début suspect à tous les partis et ne conquit qu'à la fin de la seconde année un certain crédit dans l'Assemblée. Le voyageur anglais Arthur Young, signalant les préoccupations publiques des foules, lors de son passage à Aix et à Marseille au mois de septembre 1789, écrivait qu'il n'était question que de Mirabeau , chacun affirmant que c'était un grand politique, choisi en raison de l'accord de ses principes avec ceux des patriotes, et déclarait que son caractère privé était peu recommandable, mais que ses commettants ce avaient mieux aimé se fier à un habile coquin que de donner leur confiance à un homme sans talent 7>, opinion dont nous avons conserve l'expression littérale et grossière pour faire comprendre l'étrange situation de la France à cette époque solennelle. Contrariée dans ses plus légitimes aspirations par un ministre à la fois vaniteux

rmatéè

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et borné et une aristocratie, souvent dominée malgré de généreux instincts» par d'anciennes habitudes d'esprit^ la France était sur le point de refuser son estime à Thomme qui résumait en ce moment dans sa tète toutes les volontés d'un peuple, i l'homme qui avait fortifié sa vaste intelligence par des travaux de tous genres et d'incessantes méditations, et elle allait le contraindre à des prodiges d'éloquence, i d'irrésistibles appels au bon sens pour obtenir la réalisation de ses desseins.

Quelle cause plus puissante de trouble et de désorganisation que les hésitations d'un peuple se montate* trant à la fois ^adversaire décidé des principes de son gouvernement et plein de défiance pour l'écrivain dont la persévérante initiative avait largement contribué à développer les convictions des masses ! L'anarchie profita de cette absence de chefs et de guides, et ne put que créer à Mirabeau des ennemis dans les deux partis qui se trouvaient en présence.

Qu'y a-t-il de fondé dans Tanathème porté contre le continuateur de Voltaire et de Turgot, le troisième précurseur de révolution sociale accomplie par la nation française? Les écrits nombreux, les actes de la vie de Voltaire explorés dans les plus minutieux détails, la reconnaissance des peuples imposant son nom au siècle où il vécut, n'ont fait taire aucune calomnie, aucun outrage infligés à sa mémoire. Pourquoi en serait-il autrement pour le metteur en œuvre de ses pensées de tolérance et de liberté humaine, pourquoi Mirabeau ne déchainerait-îl pas contre sa personne les parlisansd'une aristocratie dont il combattait les privilèges dans l'intérêt du peuple et

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3eux de la démagogie dont il contrariait à la fois les convoitises et les visées malsaines? Quelles que soient a rudesse et l'exagération des termes employés lorsqu'on porte un jugement sur. des adversaires ré-« ioutés, il est impossible de ne pas être frappé des expressions de colère et de mépris dont se servent les détracteurs de Mirabeau.

Écoutez le marquis de Ferrières qui s'efforce dans ses mémoires d'être impartial, et l'est souvent : t Mira*beau est un lâche, un escroc capable de tout; prêt à vendre son âme, sa maîtresse, son roi, son Dieu, s'il m eût cru un, il a la hardiesse du crime qui s'est asjsure de ses moyens. 11 n'a pas de plan, de vues ar^èr tées, il se contredit sans cesse. » Entendez T Américain [iouverneur Morris, que ses relations avec les grands seigneurs de la cour, avec le Palais-Royal, avec lés Ministres, avec le roi, rendent l'écho des sociétés qu'il fréquente : « Mirabeau est un des coquins les plus immoraux qui ait jamais existé, vendu à la cour et voulant ramener le gouvernement absolu. » Un autre lèses contemporains, Marmontel, dans les Mémoires t un père pour servir à l'instruction de ses enfants, où 1 raconte en détail ses nombreuses conquêtes amoureuses, rencontre- t-il sous sa plume le nom de Mirabeau avec lequel il n'entretenait cependant aucune relation d'intimité, s'empresse d'exprimer les préjugés de la société au milieu de laquelle il vivait, en le qualifiant d'homme doué par la nature de tous les lalents d'un tribuUy habile à pressentir lopinion dominante, diligent à la devancer, lâche de cœur, mais ^art de tête et intrépide d'iinpiidence, corrompu à l* excès H se vantant de Vêtre, déshonoré y dhs sa jeunesse ,

su LIVRE TROISItlIB.

par les vices les plus honteux^ mais n*attaehant aucun prix à Vhonneur et résolu à se passer de VesHme aUschée aux tnceurs, s'il obtenait celle de grands talesu devenus redoutables^ Insultes gratuites que nous croyons devoir repousser en rappelant au bas de cette page le jugement du duc de Lévis sur Mirabeau \

L'accusation de vénalité sur laquelle s'arrêtent le marquis de Ferrières et Gouverneur Morris avait pris une telle consistance que le comte de LaMarck,con* vaincu de la nécessité pour Louis XVI de gagner des chefs révolutionnaires, notamment Mirabeau, le plus puissant d'entre eux, hésitait à se fier aux opinions royalistes qu'il professait, se demandant si un tel homme servirait sincèrement et fidèlement la monarchie, et s'il n'était pas déjà lié secrètement avec le duc d'Orléans; cette hésitation cessa lorsqu'au mois de juillet, Mirabeau, venant annoncer au comte de La Marck la mort de son père qui lui laissait une fortune de cinquante mille livres de rente en terres , ajouta en entrant dans le détail de sa situation présente : «Je ne retirerai pas de quelque temps un écu de la suc*

• Le due de Lévii qui dit de Mirabeau : « Oo l'a taxé d'orgueil, aeeuntion iojutte, car il n'avait ni hauteur ni arrogance..., la aalan avait formé le comte de Mirabeau bon et sensible. .., pendant toute u tie, les circonstances forent opposées i son bonheur...., mais elle futfaTOrahie au développement de ses talents », explique ainsi, i cette oeeaaiM, le mot de lâche que ses calomniateurs mêlent ï leurs injures : o On a douté de son courage...; ce reproche, toujours bien peu vrauemblaUc lorsqu'il s'adresse k un militaire français, était démenti pir aa condoiie pendant la guerre de Corse, où il s'était bien montré. » Ce qui avait donné lieu k cette accusation, c'était que Mirabeau avait refusé des défis politiques, ou plutôt qu'il les avait ajournés aprèa rAsaemblée; il avait mèmeflni par rédiger une circulaire assez plaisante : a MoAsieer» je vais ai mis sur ma liste, mais je vous préviens qu'elle est longue, et que je ne pilinia faire de pasae-droit. n

cession de mon père, et je n'ai pas le temps de m'oceuper de mes affaires particulières qui réclameraient tous mes soins; je manque tous les jours de l'argent nécessaire, même pour payer mon laquais. » Ce langage, fait remarquer La Marck, était la preuve la plus évidente qu'il n'avait reçu et ne recevait d'argent d'aucun parti, pas plus de M. de duc d^Orléans que de tout autre. Il constatait également que Mirabeau, en s'occupant exclusivement des affaires publiques, négligeait les grands avantages qu'il aurait retirés de l'arrangement de ses affaires privées. Peu de temps après cette confidence qui avait éclairé le comte de La Marck, Mirabeau vint le trouver au mois de septembre et, d'un air très préoccupé, l'aborda par ces mots : c Mon ami, il dépend de vous de me rendre un très grand service. — Parlez. — Je ne sais où donner de la tête; je manque du premier écu, prêtezmoi quelque chose. » Je lui offris un rouleau de cinquante louis, le seul que j'eusse à ma disposition. Il me remercia beaucoup et me dit : a Je ne sais quand je vous le rendrai ; je n'ai pas pu regarder encore à la succession dje mon père, et déjà mes parents me font des procès. > Je lui répondis qu'il n'avait pas besoin de s'inquiéter de sa dette envers moi... Il fut extrêmement touché de la manière dont j'accueillis sa demande, et me dit avec émotion qu'il n'avait pas encore rencontré dans sa vie quelqu'un qui se fût montre autant que moi un véritable ami. » Le comte de La Marck, qui raconte les moindres circonstances de cette entrevue , ajoute : « Le léger service que je venais de lui rendre me donnait quelque droit d'entrer avec lui dans des détails sur sa po-

sitioQ pécuniaire, et j'acquis ainsi la certitude que cet homme» que tout le monde représentait comme vénal, n'avait jamais sacrifié aucun principe pour de l'argent. Il avait dénoncé l'agiotage dans des brochures qui ne lui rapportaient presque rien, lorsque les agioteurs lui offraient des sommes considérables pour obtenir de lui d'écrire en leur faveur, ou du moins pour acheter son silence. El cependant, au moment où il refusait leurs offres, il envoyait au mont-de-piété tout ce qu'il possédait d'effets. Il écrivit sur la banque de Saint-Charles un ouvrage à la publication duquel cette banque essaya vainement de le faire renoncer au moyen de propositions pécuniaires très avantageuses. On lui a reproché d'avoir puisé dans les caisses du duc d'Orléans, et c'est au moment même où ces trésors devaient lui être prodigués qu'il s'adressait à moi, d'un air timide, embarrassé, me demandant de lui prêter quelques louis... Aon, jamais Mirabeau ne sacrifia ses principes à ses intérêts pécuniaires. Il reçut, il est vrai, de l'argent du roi, mais pour sauver le roi luimême, et non comme le prix du sacrifice de ses opinions; c'était au contraire, pour être en état de leur donner plus de développement et de force. »

L'entraînement de Mirabeau vers l'étude et la direction des affaires publiques, au point d'en faire comme le pivot de son existence, son dédain pour tout ce qui ne le rattachait pas à la passion dont il était comme embrasé, nous sont connus avant l'époque où les événements lui ouvrirent la carrière qu'il désirait suivre, et le récit de M"' de Nehra ne fait que confirmer celui de La Marck. Mirabeau, nous apprend

cette dame , était exilé pour son livre sur Tagiofage qu'elle ne lut qu'à Liège : « Je ne pus m'empêcher, dit M"**deNehra, de blâmer •.• quelques personnalités qui me parurent hasardées. Mais le moment du malheur ne doit pas être celui des reproches, •. Nous concertâmes ensemble les moyens de faire lever cette lettre de cachet... L'on n'a point d'ami plus sûr et plus actif qu'une femme. Mirabeau était convaincu de cette vérité... 11 fut décidé que jMrais à Paris réchaufferie zèle de ses amis et harceler encore une fois les ministres. 3) Mirabeau s'arrêta à Saint-Denis, pendant que M"'' de Nehra se logeait dans la capitale, d'où elle écrivit au ministre Breteuil pour commencer ses démarches, et remarque à ce sujet : ce J'ai déjà dit qu'il ne savait pas compter; mais il est incroyable à quel point il était négligent sur ses affaires pécuniaires; après lui avoir parlé de ses dangers, je voulus lui faire quelques questions sur ses débats avec son père, à qui, pour rien au monde, il ne voulait faire un procès public, mais à qui il demandait toujours, mais en vain, sa pension alimentaire. Oui, à propos, me répondit-il, ;evou/ai« vous demander où j'en suis"! (L Comment! lui dis-je, que voulez-vous que f en aie su à trois cents lieues de Paris? votre voyage a été entrepris en partie pour vous en occuper ; vous avez dû voir M. Treillard et Gérard de Meslatjy et vous me demandez à moi... — Afot, reprit-il, non, en vérité. J'ai àpeine vu Vignon; j'ai eu bien autre chose à faire que de penser à toutes ces bagatelles. Savez-vous dans quelle crise nous sommes ? Savez-vous que Vhorrihle agiotage est à son comble ? Savez-vous que nous sommes au moment où il ny aura peut*êîrepas un écu

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dans le trésor public ? Je souris de voir un homme dont la bourse était si mal garnie y songer si peo, et s'aftliger si fort de la misère publique, sans s'occuper de sa détresse particulière. Il s'en aperçut : Enfin, mon amie^ me dit-il, vous voilà, arrangez tmi cela comme vous voudrex ; f approuve d'avance tout ce que vous fere%; ces détails ne me regardetU plus. i> Ces faits que nous avons groupés, auxquels nous pourrions en ajouter bien d'autres, montrent l'inanité d'une accusation de vénalité contre un homme tel que Mirabeau; mais les passions politiques, surtout celles d'une aristocratie aux abois^ qui défend ce qu'elle considère comme sa propriété, comme son droit, sont disposées à saisir toutes les occasions et tous les prétextes pour ruiner et déshonorer ses adversaires. L'envoyé des États-Unis, Gouverneur Morris, dès son arrivée en France, écrivait à Washingtoo : a La ruine complète de toute moralité en France est un fait malheureusement incontestable et incontesté, mais cette vague et générale assertion ne fera jamais comprendre à un citoyen des États-Unis le degré de dépravation qui règne ici, aucune figure de rhétorique, aucune recherche d'expressions ne sauraient en donner une idée. Il faudrait citer mille anecdotes connues et mille faits avérés pour rendre palpable cette décadence et cette pourriture. » Appréciations que ce diplomate étranger confirmera encore dans une lettre adressée à JefTerson : a En France, les mœurs ou plutôt Tabsence de mœurs met chacun i son aise; on peut être vertueux, mais il n'est pas nécessaire de l'être ou de le paraître. :» De telles appréciations expliquent les entraînements que dut subir

une nature comme celle de Mirabeau durant les douloureuses péripéties d'une existence passée dans les prisons, en proie au dénûment le plus absolu où il était réduit par la haine et la jalousie d'un père poussées jusqu'à la démence. L'appui donné à une mère par son fils contre son propre père, ses relations avec M"' de Monnier, formées lors de son incarcération au château de Joux, qu'il quitta avec elle pour se réfugier en Hollande, tous ces incidents fournissaient des arguments aux colères d'une aristocratie, prête à outrager comme un renégat celui de ses membres qui se retirait de ses rangs. Mais Thistoire, en mettant en lumière les faits ignorés des contemporains de ce grand orateur, doit rétablir la vérité. La correspondance de Mirabeau, prisonnier à Yincennes, avec Sophie enfermée au couvent de Gien, [Dontre chez les deux amants non seulement les sentiments les plus tendres, mais la plus noble droiture du cœur et de l'esprit. Malgré une santé altérée par une longue détention, Mirabeau se condamne à une vie de labeur dans le but de distraire Sophie par renvoi d'œuvres littéraires de tout genre, et lorsqu'il apprend que sa Sophie l'a rendu père d'une fille et qu'il voit la possibilité de gagner de l'argent en traitant avec des libraires, grâce à la connivence de ses geôliers, il s'écrie avec passion, en s'adressant à l'un d'eux, à Boucher : a Écrasez- moi d'ouvrage si vous le pouvez, je vous le demande au nom de maille...; je vous supplie de ne pas négliger mes vues auprès de votre libraire sous prétexte que nous sommes à la fin, oui, de ma prison, non de ma misère ; je m'attends que mon père sera de la plus

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extrême parcimonie. Or, Sophie a des besoins et des dettes; où trouverons-nous de quoi y pourvoir, si je ne travaille pas?... Songeons au dénùment avenir autant qu'à la détresse présente. Que votre libraire me mette vite en main les Mémma de V académie des inscriptions. Tous les mois je lui fournirai un volume selon le plan que je lui ai dit et écrit. » Mirabeau, au point de vue des mœurs, n'excite pas plus de surprise que le comte d'Artois, que les Gondé, les d'Orléans, et la publicité qu'il affecte dans ses actes ne permet pas de le confondre, malgré les termes vagues employés à dessein par ses adversaires, avec des personnages du genre de ceux que nous citons d'après les mémoires de l'époque afin de montrer à quel degré atteignaient parfois les vices du temps où il vivait ' et jusqu'où pouvait descendre la calomnie lorsqu'il s'agissait d'outrager un contradicteur politique. Mirabeau ne se faisait aucune illusion

(( * On nous écrit de Marseille en 1772 que M. le comte de Stdes qvi fit tant de brujt en 1768 pour lei folles horreurs auxquelles il s'èlait porté..., vient de fournir dans cette ville un spectacle efTro^fable par Ici suites. Il a donné un bal ou il a invité beaucoup de monde, et dans le dessert il avait glissé des pastilles au chocolat si excellentes, que quantité de gens en onl dévoré, mais il y avait amalgamé des mouches caolharides... Tous ceux qui en avaient mangé se sont liyrés à tous les excès.... Le bal a dégénéré en une de ces assemblées licencieuses si renoinméas parmi les Romains..., plusieurs personnes sont mortes... et d'autres loit encore incommodées » (Mémoires secrets pour servir à l'histoire des l«^ très, 25 juillet 1772, tome VI, page 190.) — On lit dans les mêmes aémoires, à la date du 19 juin 1784 : <( M. le marquis de Thibouviile eit mort ces jours derniers. Il était connu dans la république des lettres poir •voir donné au théâtre une tragédie de Thélamire en 1759, mais il grande réputation lui venait pour avoir mis la ped... à la mode, pourea avoir fait en quelque sorte trophée atec d'autres seigneurs de la Cour, tels que le duc de Villars, le marquis de Salins, etc. n (if^iiiosrfs po«r serotr à Vkittoire des lettres^ tome XXVI, page 68.

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iir ce point, comme il nous l'apprend dans une lettre Iressée au lieutenant général de police de Paris, [. Lenoir, qui n'avait pas tardé à s'intéresser à son risonnier. a Si des raisons, que j'ignore et qu'il l'est impossible de deviner, lui écrit- il, n'em- 3chent pas qu'on me donne mes malles, il me ^mble qu'il serait plus court de me les livrer que attendre les secours de mon père. Qui peut donc mare si redoutables ces malles échappées à mon lufrage? Il n'y a pas un papier; il y a des livres, )U8 livres d'étude et de travail, pas un contre la (Hgion, pas un contre les mœurs. •• Daignez staer quelque chose pour me tirer de l'état de fnument où je suis. J'aimerais mieux manger du lin bis pour tout aliment et être aux fers^ mais wr des livres, que de jouir de toute liberté, d'être mrri de la bouche du roi et être privé de toute cture... Qu'il me soit permis de fmir par une ré- 2uon dont la vérité doit frapper un cœur tel que vôtre... Plusieurs scélérats connus de la France ur des crimes horribles sont dans des forts où ils ouïssent de toute leur fortune, où ils ont une société es agréable, et toutes les ressources possibles ootre le mal-être et l'ennui inséparable d'une vie enfermée. Un lâche assassin qui a traîtreusement nmolé son parent, son bienfaiteur, M. de Railly, mit à ' Pierre-Encise de son bien, d'une demiberté, voit tout Lyon et mène, en un mot, une vie é^cieuse pour un homme à qui l'on a fait une si r^nde grâcç que de ne pas le laisser périr sur la me. . Faut-il citer un de mes parents, le marquis de wieSf cond^mqé 4çux fçis au supplice, ql la seconde

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foie k être rompo vif. . . , exéeutë en efRgie. . . , dofft les complices subalternes sont morts sur la rouie..., est oc^nel, vit dons le monde, a recouvré sa liberté et en jouit? . . . Vous me blâmeriez, Monsieur, si* je m'svilissais jusqu'à mettre en parallèle M. de Railly, M. de Sades et moi ; mais je ferai cette questioa simple... De quoi suis-je coupable!? De beaucoup de fautes sans doute ; mais qui osera attaquer mon honneur?... mon père ! . . . qu'il articule des faits, et que ees faits me soient communiqués...; je l'ai demandé cenf fois( mais il a trop beau jeu, tant qu'il parle'seul', pour changer de partie... Cependant, quelle diflSrence de la situation des monstres que j'ai cités àla nhiennei Je suisdans la prison la plus triste et la plus enielié;.. J'y suis dans la plus extrême pénurie, dtas Visàkment le plus absolu, je dirais le plus affreux-^ si voud n'étiez venu à mon aide...; vous ne pouvez vous offenser de ma gratitude..., vous ne connaîBtez pas mon oœur; mais sî vous aviez idée éesà 'fs^^ bilité, vous ne douteriez pas que ma vie fût'j^la&à vousqu'à moK »

Préoccupée d'étâfblir» la supériorité de'scM'pèirè, comparativement à cette de son contiWdSeleirt'i W* de Staël oublie jusqu'à sa conduite privée; et porte le jugement suivant sur Mirabeau éanftMëCbasidérationssurlaRivôlùtum françaiês : a Ayajntjpissé toute sa vie jusqu'à quarante ans donS Ittd ptatèk^ les enlèvements et dans les prisons ^ il était batftri de la bonne société...» comme tous les hommes sans morale; il vit d'abord son intérêt idafià \à chose publique, et sa prévoyance fût born^ par sob égoïsme... M. Neckera ditéàmuMde'SerbtaVirigéit

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l'il élait ivïHiiri par calcul et aristocrate par goût. » Bailleul , l'ùii des collègues du grand orateur, chargeant dfe répondre à ces insinuations, nous t dans une critique , aussi serrée que pleine de ifs, de V Aperçu historique sur la Révolution ançàise, publié par la fille de Neckeria litirabeau ^ fut pas seulement considéré comnhe un zélé paran de la Révolution, il en fut surnommé Therculc. yinme tel il eût pour ennemis tous les ennemiis de Révolution et^ comme homme supérieur, tous les ms à vue courte. lia haine dès uns inventait, et imour-propre des autres accueillait tout ce qui pouiît nuire a sa réputation. Mais si Mirabeau eut de bîents détracteurs, il eut des partisans, des admilièurs, des enthousiastes, et^ ce qui prouve bien Us en sa faveur, il eût pour amis dévoués des î^mmes connus pour être dignes de toutes sortes câstime. Ses ennemis ne méritent, sous aucun rap- )rt, la contiance qu'inspirent ses amis. En voilà en assez, déclare-t-il, pour autoriser l'exâmeh des ij^ùlatiôns adressées à sa méAioire, > puis, rap- ^lânt les passages des Considérations relatifs à ïtàbeau,'il en tire cette conclusioii : a On a reprbtë à Mirabeau dans sa conduite privée des avenires de femmes, des séductions, des enlèvements... lèïltfe de là décence dans ses mœurs^ réprimer des i&îonstrop violentes..., ce sont incontestablement ;s devoirs dont raccomplissement importe autant 1 bon ordre en général qu'ù la paix des familles; i^îs enfin, ce genre d^immoralilé appartient à un •dre particulier d'idées et de principes; il ne désibrè pas chez nous ceux qui s'en rendent cou-

pnblcs... Cette immoralité très condamnable..., très criminelle dans un prélat, n'emportant avec elle aucune idée de corruption et de bassesse, ne peut... entrer comme moyen de condamnation dans la conduite d'un personnage politique. Mirabeau eut des procès contre sa femme, contre son père, quoique je lise dans les écrits du temps qu'il avait infiniment de respect pour l'auteur de ses jours. On peut

être un très galant homme et se trouver dans celte fâcheuse nécessité... Le père de Mirabeau avait obtenu au moins soixante-sept lettres de cachet contre son fils et contre d'autres membres de sa famille. Celte seule observation ne suffit-elle pas pour répondre à toutes les conséquences que la malignité a tirées de ces querelles domestiques?... Dans les rapports de Mirabeau avec la société, ce ne sont pas les emprisonnements qu'il faudrait justifier, mais bien les ordres arbitraires en vertu desquels il les a subis... u

oc Les goûts dispendieux de Mirabeau, insinue M"« de Staël, lui rendaient l'argent fort nécessaire, et l'on a reproché à M. Necker de ne lui en avoir pas donné à l'ouverture des États généraux.. . ; d'ailleurs Mirabeau, soit qu'il acceptât, ou non, l'argent de la cour, était bien décidé «i se faire le maître, et non l'instrument de cette cour. » Odieux soupçon, bien gratuit, observe Bailleul en reproduisant ces réflexions dans la critique qu'il fait du livre de M"' de Staël.

A propos de ces dépenses excessives, Bailleul nous signale un procédé qu'il arrivera rarement aux populations de reprocher à leurs administrateurs.

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Quand Mirabeau voulait traiter un sujet, si Ton en croit lun de ses amis, Cabanis, il réunissait dans un dîner les hommes connus pour s'en être occupés, les laissait parler tout à leur aise pendant le repas, puis discutant toutes les propositions qu'il avait entendues, il les appréciait et finissait par développer les motifs de l'opinion à laquelle il s'arrêtait. Aussit(ït un secrétaire, présent à Tcntretien, se retirait et rédigeait le discours que Mirabeau refaisait le lendemain à la tribune \

Fidèle aux opinions expriméçs dans sa lettre au libraire de Strasbourg lors des élections ^ , éclairé par son génie et son bon sens sur les tendances et / les' idées qui indiquaient dans les cahiers des États Çcnéraux une nation fermement engagée dans la ^6ie du progrès, Mirabeau luttera tout à la fois contre iNihctirable aveuglement des chefs du pays qu'avaient implantés à Versailles les hasards du passé, contre les 'convoitises, les illusions que l'attente de modifications dans les relations sociales faisaient éclore dans une foule d'esprits.

Sa franchise ne l'abandonnera pas, lorsqu'il se jugera lui-même, en dépeignant son caractère dans une lettre à sa maîtresse, M""" de Monnier : a J'ai toujours été, écrivait-il, le plus affable des hommes avec mes inférieurs, le plus poli et le plus ferme avec mes égaux, le plus haut et le plus fier

* Le comte Gorani, publiciste dévoué aux principes de la Révolution frtBçaise, s'était lié avec Mirabeau pour lequel il professait la plus vire •daiiralion. H a laissé la description de ces dîners d'où la présence des dtœestiques était bannie comme à Sans-Souci. (Voir la Vie d'un Aventurier Italien, publiée par Marc Monnier.)

' Voir page 422 de ce volume.

envers mes supérieurs; si c'est là de Torgueil, il est du moins noble. Mais, le vrai est que je n'estime les hommes que par leur dedans et non par leur autour; que je suis fier par le sentiment de mon courage, de ma force, de ma droiture, c^es injustices qui m*ont été faites ; que je suis peu humilié par mes innombrables fautes, parce qu'elles n'entachent en rien mon honneur..., très mécontent de mes talents, et de tout ce qui m'a valu des applaudissements aussi futiles, et peut-être aussi mensongers que cet amas d'injures et de calomnies dont on a voulu m'écraser... »

MOMtie Cabanis, l'ami dévoué, le médecin qui assista aux iiiittoira derniers moments de l'hercule de la Révolution, ne H^îLusoBf sait de quelles expressions se servir pour protester é^^n contre (c les peintures que la malveillance et l'envie ^- faisaient de son caractère et que la crédulité recevait sans discussion de ces bouches cruelles qui, pendant plus de quinze ans, le noircirent de fiel. » Il parle delà tendresse de son cœur, des émotions que lui causait l'aspect du malheur : a Cet homme si facilement irrité par les provocations et les obstacles, était celui qui, d'après lui, savait le mieux mattriser son âme... et sacrifier toujours ses passions personnelles au succès des afTaires publiques. :t> Éloge qui montre l'inaltérable fermeté d'un caractère enclin à l'indulgence et un rare désintéressement : a Hélas ! mon ami, écrivait Mirabeau, en Allemagne, au major Mauvillon peu de temps après que l'Assemblée se fiit constituée, vous avez trop raison, beaucoup de vanité et peu d'amour de la gloire. C'est à cause de cela qu'il faut changer le caractère national^ et le

LES RÈPONOANTâ m MIRABEAU 5Wi

pauvoMmom mieux qu'on noua oonstikitiit l Au reste, il n'y a point, çncore, de parti pris chez nous.

€ Je ne dis pas que l'Assemblée ne soit un peu sévère pour moi ; ntais si vous saviez en combien de 8098 le gouvernement et tous les embryons (jka parlis Tont pratiquée contre moi, si vous saviez quelle acttvile de corruption, d'intrigues et de calomnies les ministres, l'aristocratie et le clergé y ont apportée^ vous vous étonneriez moins. Et avec tout cela ils n'empêchent point que dans l'occasion, cette assem-^ blée récalcitrante, tumultueuse, ostraciste par exeeUence, ne rentre entièrement dans ma main ; ceki tient à la fermeté de mes principes qui ont été et setront jusqu'au bout ma force et le poinit d'appui de mon talent. Voyez, mon ami, il est bien vrai que j'ai attaché presque tous les grelots, mais lequel n'a pas saoné? Enfin, c'est du plus profond de mon cœur qw j'ai dit dans mes Baiopes : Malheur ^ malheur aiua>, peuples reconnaissants ! On n'est jamais quitte envers son pays à le servir en tout état de cause; on gagne au moins de la gloire el le marché est bon. là ne faut vouloir aucun élément de serviludje pu- Uîque, et la reconnaissance en^ est un très actifs > ÇoncUision qui, en honorant l'inspirateur de notre graode Assemblée, fixe sa place réelle dans l'histoire i^. la transformation des gouvernements européens.

Les biographes de nos jours Sont-ils plus justes envers le grand orateur lorsque Tun d'eux écrit à propos du suicide de la malheureuse Sophie : « Mirabeau oublie cette Sophie, dont la pensée avait paru remplir toute son âme, et M™' de Monnier, restée

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seule dans Tunivers, se donne la mort, i Denx témoins, encore vivants en 1830 \ de la dernière entrevue des deux amants étaient à même de détruire cette accusation de cruel égoïsme en expliquant les malentendus qui devaient séparer sans les avilir deux êtres que les circonstances rendaient étrangers Pun à l'autre, comme elles les avaient unis. Gomment un autre biographe, comparant Mirabeau au héros du conte le Vampirej peut-il le représenter m traînant toutes les femmes qui s'approchaient de lui, sans remords et sans peur à travers la honte et la misère jusqu'à ce que le tombeau s'ouvre pour les recevoir? > et cela en faisant allusion à la comtesse de Nehra, dont il annonce la mort en 1784, Tannée même où Mirabeau entra en relations avec cette dame, qui vivait encore, en 1818, vingt-sept ans plus tard, en possession d'un legs du grand orateur; n'est-ce pas une démonstration éclatante de ce que dit Bailleul? a On a tant parlé de l'immoralité de Mirabeau que, quand on adresse ce reproche à sa mémoire, on se croit dispensé de toutes preuves. > poDdanu Si à ces détracteurs posthumes de Mirabeau nous opposons le témoignage des hommes qui ont siégé sur les bancs de la même Assemblée, dans des partis divers, marchant tantôt dans sa voie, tantôt dans un sens opposé, nous trouvons Lafayette qui^ en dépit des dissentiments qui le séparèrent parfois du grand orateur, écrivait : a Mirabeau n'était pas insensible à l'argent, mais pour aucune somme il

i La religieuse présente i l'entrevue qui eut lieu entre Mirabeta et M^t deMonnier au couvent de Gien vivait encore en 1831, et le docteur Iiabeao, le lecond témoin, existait en 1834,

inbeta.

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