‹ La France sous Louis XVI;Chapitre 181 sur 245 · CONCLUSION DE MIRABEAU · texte numérisé non relu

CONCLUSION DE MIRABEAU

législatif ne devait avoir d'autre mérite que la concision et la clarté... Je suis loin de penser qu'il faille négliger en cette occasion les ressources de Téloquence et de la sensibilité: Malheur à qui ne souhaite pas au premier ministre des fmances tous les succès dont la France a un besoin si éminent ! Malheur à qui pourrait mettre des opinions ou des préjugés en balance avec la patrie ! Malheur à qui n'abdiquerait pas toute rancune, toute méfiance, toute haine sur Tautel du bien public!... Malheur à qui ne seconderait pas de toute son influence les propositions et les projets de Thomme que la nation elle-même semble avoir appelé à la dictature !... y>

Sur cette question de confiance s'éleva un débat entre Lally-Tollendal et d'Epremesnil, le premier voulant confier la rédaction de l'arrêté au comité des finances, tandis que l'autre en formulait luimême les termes et les soumettait au vote, (c Daignez, Messieurs, me répondre, reprit Mirabeau en les interpellant : le premier ministre des finances ne vous a-t-il pas offert le tableau le plus effrayant de notre situation actuelle? Ne vous a-t-il pas dit que tout délai aggravait le péril ? qu'un jour, une heure, un instant pouvaient le rendre mortel ?

a Avons-nous un plan à substituer à celui qu'il nous propose? Si des déclarations moins solennelles ne garantissaient pas notre respect pour la foi publique, notre horreur pour X infâme mot de banquei'onte , . . je dirais à ceux qui se familiarisent peut-être avec l'idée de manquer aux engagements publics, par la crainte de Texcès des sacrifices, par la terreur de l'impôt..., qu'est-ce donc que la banqueroute, si ce

liée

n'est le plus cruel, le plus inique, le plus inégal, plus désastreux des impôts?,., Croyez-vous,'p£ J«^ que vous n'aurez pas payé, que vous ne devrez pLU^^ rien? Croyez -vous que les milliers, les millionsu*' d'hommes qui perdront en un instant, par Texplcvr^^' sion terrible ou par ses contre-coups, tout ce qn\W^ faisait la consolation de leur vie, et peut-être leur '* unique moyen de la sustenter, vous laisseront paisiblement jouir de votre crime? Êtes-vous bien sûrs jf^ que tant d'hommes sans pain vous laisseront tranquillement savourer les mets, dont vous n'aurez ni voulu diminuer le nombre^ ni la délicatesse?... Non, vous périrez, et dans la conflagration universelle que vous ne frémissez pas d'allumer, la perte de votre honneur ne sauvera pas une seule de vos détestables jouissances. Voilà où nous marchons. ..Ce n'est là que de la simple arithmétique, et celui qui |(( hésitera ne peut désarmer l'indignation que par le mépris que doit inspirer sa stupidité... Votez donc Y

ce subside extraordinaire..., votez-le, parce que si vous avez des doutes sur les moyens. . . , vous n'en aves

pas sur sa nécessité..., votez-le, parce que les circonstances publiques ne soufTrent aucun retard... A propos d'une ridicule motion du Palais-Royal, d'une risible insurrection, vous avez entendu naguère ces mots forcenés : Catilina est aux portes de Rome^ et ttm délibère! Et certes il n'y avait autour de nous ni Catilina, ni périls, ni factions, ni Rome..., mais aujourd'hui la banqueroute, la hideuse banqueroute est là ; elle menace de consumer, vous, vos propriétés, votre honneur... et vous délibérez ! » Des applaudissements s'élèvent de toutes parts dans rAssemblée,

marche: des FEMIIBS de paris sur VERSAILLES. Ô66

i déclare, vu l'urgence des circonstances, accepeonfiance le plan de M. le premier ministre finances.

L'arrivée du régiment de Flandre à Versailles ne lm f«min«i uvait que redoubler les mquietudes populaires et sorverMiiia infirmer les bruits qu'on voulait enlever le Roi et ^«^**»*»"- ^ï« conduire à Metz. Les nouvelles de ce qui s'était i^ï^4ssé à Versailles, les avanies infligées au Château ^^ l'uniforme de la garde nationale, la distribution ' ^e cocardes blanches par des dames attachées à la ' ^eine et aux princesses, Tapparition de quelques

- j «unes gens avec des cocardes noires, appuyées de ré- ^ Cits de toutes sortes, surexcitent de plus en plus les f esprits dans la capitale. Dans la journée du 4 octobre,

- ^n jeune homme portant une cocarde noire est saisi . par le peuple exaspéré, traîné sur la place du Louvre,

et ce n'est que grâce à la prudence et à l'adresse du r coramandant du poste qu'il échappe à la mort au è( moment où la foule ameutée s'apprêtait à le pendre. ii La nuit s'était passée assez tranquillement quand, » le 5 octobre au matin, quelques femmes se réunissent f à la porte Saint-Martin, criant que le peuple meurt de faim, qu*il faut aller à l'Hôtel de Ville demander du pain aux représentants de la Commune. Elles se répandent comme un torrent dans la ville, forçant toutes les femmes qu'elles rencontrent de les accompagner. Une jeune fille entre dans un corps de garde, y prend un tambour et parcourt les rues en battant la générale et poussant des cris. La foule grossit, les esprits s'échaufTent, des hommes armés de pioches et de marteaux enfoncent la porte de l'Hôtel de Ville, située sous l'arcade Saint-Jean, que les femmes en-

vahissent aussitôt et que plusieurs d'entre elles menacent d'incendier, quand d'autres courent chercher les volontaires de la Bastille et l'un d'eux. Maillard, est improvisé leur chef. Les femmes, se pressant autour de lui, crient [: ^ A Versailles! du pain! » arrêtent des voitures, y placent deux canons, et forment une cohorte au nombre de six mille environ qui se met en marche. Le tocsin sonne, les districts s'assemblent, les compagnies de gardes nationales se réunissent. Une députation des six compagnies de grenadiers se rend au Comité de police et interpelle en ces termes La Fayette : c Mon général, nous ne vous croyons pas un traître, mais nous croyons que le gouvernement vous trahit. Nous ne pouvons tourner nos baïonnettes contre des femmes qui nous demandent du pain. Le peuple est malheureux; la source du mal est à Versailles, il faut aller chercher le Roi et l'amener à Paris, i La Fayette essaye en vain de résister; il descend sur la place de Grève et harangue le peuple pendant des heures, mais sa voix se perdait au milieu des cris sans cesse renouvelés : A Versailles! quand enfin les représentants de la Commune lui donnent Tordre de partir; La Fayette, s'y résignant, détache pour former son avant-garde trois compagnies de grenadiers, un bataillon de fusiliers et trois pièces de canon. Sept ou huit cents hommes armés de piques, de fusils, de bâtons, se portent en avant et La Fayette les suit avec le gros de la garde nationale ; les bravos, les cris : a Vive La Fayette ! » l'accompagnent jusqu'à la barrière de la Conférence '.

* La barrière de la Gonférenee était sitaée à rextrémité dn Jardio

MARCHE DÈS FEMMES DE PARIS SUR VERSAILLES. Wt

Lorsque, vers les cinq heures du soir, on apprit à Versailles qu'un bataillon de femmes, aveeune escorte de gens armés, venait d'arriver de Paris pour se plaindre de la disette du blé, de la mauvaise qualité du pain, leur apparition inattendue excita l'eiïroi général ; pendant ces graves événements le Roi était à la chasse. La multitude, dispersée par le mauvais temps, se réfugia en grande partie dans les galeries qui aboutissaient à l'Assemblée nationale. Toutes les femmes voulaient y pénétrer. Quinze d'entre elles se présentèrent à la barre pour exposer leurs griefs; Maillard, leur chef, porta la parole en leur nom : c Nous sommes venues à Versailles, dit-il, pour demander du pain et en même temps pour faire punir les gardes du corps qui ont insulté la cocarde patriotique... Les aristocrates veulent nous faire mourir de faim, d A ces doléances l'Assemblée répondit par un décret sur les subsistances que le président Meunier s'apprêta à soumettre au Roi en même temps qu'il lui demanderait l'acceptation pure et simple de la Déclaration des droits. Les femmes, insistant pour accompagner le président au Palais, Meunier fut contraint d'en conduire douze chez le ministre de Paris, M. de Saint-Priest, qui, paraît-il, aurait accueilli leurs sollicitations par ces propos ironiques : <c Quand vous n'aviez qu'un Roi, vous ne manquiez pas de pain ; à présent que vous en avez douze cents, allez leur dire qu'ils vous en donnent, d

Après avoir quitté Saint-Priest, elles furent introduites au château et présentées au Roi par le présides Tuileries, près d'un ancien bastion qui faisait partie d*une des enceintes de Paris. (Voir Doliare, Histoire de Paris.)

dent : a Vous devez coiinaîlrc mon cœur, s*écria Louis XVI en leur laissant à peine exprimer leurs désirs. Je vais ordonner de ramasser tout le pain qui est à Versailles, je vous le ferai donner j», et il s'empressa de signer un ordre pour faire venir des blés de Senlis et de Lagny.

Enchantées d'une pareille réception, les Parisiennes se retirèrent en criant : «c Vive le Roi ! vivent Messieurs les gardes du corps ! » Leurs compagnes, restées sur la place, entrèrent en fureur et les accusèrent de trahir les intérêts du peuple, de s*être laissé corrompre, puis, passant des injures aux coups, voulurent les pendre.

Pendant ce temps, la milice de Versailles, en armes, avait pris position devant la caserne des gardesfrançaises, le régiment de Flandre joint aux gardes du corps était venu se ranger le long des grilles dans la première cour du Château pour en défendre l'entrée, tandis que les gardes suisses s'étaient placés devant leur caserne. Des femmes s'approchant des soldats de Flandre s'étaient glissées dans leurs rangs, leur demandant s'ils tireraient sur le peuple, ceux-ci répondirent en faisant sonner les baguettes de leurs fusils pour montrer qu'ils n'étaient pas chargés. a Nous avons bu le vin des gardes du corps, nous n'en sommes pas moins à la nation », déclaration peu rassurante en présence de Tanimosité du peuple. Un conflit ne tarda pas à se produire, et s'il ne dégénéra pas en lutte sanglante^ ce ne fut que grâce au mauvais temps, aux ténèbres et à la retraite des gardes du corps.

Sur ces entrefaites le général La Fayette, arrivant

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