LES CALOMNIES
sion à la charge de grand aumônier qui venait d'être enlevée à Rohan : « Depuis que le roi, qui est la suprême justice, a jugé à propos de venger son auguste compagne en ôtant au cardinal tout moyen de reparaître à la cour, la reine s'est montrée plus satisfaite; enfin, le jour de la Pentecôte, elle a paru radieuse ; jamais on n'a vu tant de monde à Versailles. » Marie-Antoinette croyait tout fini. Sa conscience, l'absurdité des accusations, le calme même qui avait succédé dans son esprit à l'irritation qu'excitait l'impunité accordée à une insolente sottise, tout lui paraissait devoir vouer à l'oubli les injustes préventions du public. Mais aux espérances qui firent accueillir avec transport le couple royal au début du règne avaient succédé de tout autres sentiments. Les Français étaient passés presqu'à leur insu, ainsi que cela arrive à des foules incapables de saisir les nuances en toutes choses, d'une afTection que rien ne justifiait à une haine qui n'était pas plus méritée. Ils croyaient aii mal comme ils avaient cru au bien, et les malheureux princes se trouvaient enveloppés d'un de ces réseaux de calomnies qui ruinent peu à peu les gouvernements en apparence les mieux établis.
M"* de Lamotte étant parvenue à s'enfuir au mois roat de juin 1 787, moins d'une année après son emprison- TiTlJilîîLShîî nement, cette évasion inexplicable fut attribuée à la reine. On parla, à propos d'un voyage de M"* de Polignac à Londres, de conventions faites avec le comte de Lamotte pour troquer la liberté de sa femme contre certaines lettres de Marie-Antoinette à M"* de Lamotte. Le bruit courut même que M"*" de Lamotte
NO LlVUli PRKMIEU.
avait obtenu une pension. L'ambassadeur anglaisÉden mande à Pitt, le 23 avril 1787, quelques mois après ces événements : « Je suis effrayé de vous apprendre tout ce qui se passe ici, ce sont des horreurs. Des placards écrits à la main ont été répandus il y a peu de jours; ils portaient : le roi à Charejitony la reine à Saifite-Pélagie^ le comte d* Artois à Saint-Lazare, le Dauphin aux Enfants-Troiivés et Monsieur^ régent. Vous savez probablement que Charenton est pour des fous, Sainte-Pélagie pour des femmes de mauvaise vie et Saint-Lazare pour des mauvais sujets. Quelques jours avant le nom de Damiens avait été affiché dans la grande galerie de Versailles...» L'ambassadeur anglais terminait sa lettre en exprimant la pensée que Tordre se rétablirait peu à peu, car, ajoutait-il, a la force de ce gouvernement est d'un genre qui n'est pas aisément ébranlé, même par les mauvaises mesures dont il a pris un si grand nombre. » Quand plus tard le drame que nous voyons à son début aura atteint son dénouement, Éden rappellera, en présence des faits accomplis, la voie suivie par une nation mécontente et l'irrésistible puissance d'un peuple contre des chefs d'Etat qui méconnaissent sa volonté. Il écrira alors à propos des incidents que nous venons de raconter : « Bien des détails de ce procès (celui du Collier) fournissent matière à juste indignation contre une des premières personnes de la hiérarchie. Sa Sainteté le cardinal de Rohan, dont les vices, la folie et la ridicule ambition a fait de lui la dupe de Lamotte et de Cagliostro. On a tenté de mêler la reine de France dans une odieuse affaire où l'on contrefaisait à la fois sa personne et sa signature. Il
LES CALOP; ilPS. 81
est certain que, quoiqu'elleeûtprobablementvulecollier et ait pu le désirer, elle était incapable d'un acte et d'une pensée tendant à la fraude. Mais les calomnies des Parisiens dirigées contre elle avec une grande malignité et mises en circulation par des libelles et des lettres répandues dans les provinces furent un symptôme, et en un certain point la cause de la catastrophe finale ^ ]> La trace de ce symptôme de Topinion n'est pas effacée et de nos jours ont paru comme œuvres historiques des mémoires où la folie semble le disputer à la mauvaise foi '.
* Mémoires du comte Beugnot^ in-S, Paris, 1868, tome I, p. 81 et suit., 92 et saiv.y 95 à 101. — Mémoires secrets pour servir à Vhistoire de la république des lettres, tomei XXIX, p. 193, 199, 203, 206, 210, 220, 223, Î14, 227, 232, 239, 250 et suit.; XXX, p. 5, 44 ; XXXI, p. 33, 120. 124 et wir., 128, 142, 144, 176, 180, 192, 199, 201, 223, 224, 237; XXXII, p. 10, 11, 27, 66, 70,71, 74, 84, 92, 111 et suW. — Marie- Antoinette, Joseph 11 (tnd Uopold II, iD-8, Wien, 1866, p. 93, 95, 101, 102. — Journal and ciïTTts^ ondence of lord ÂiAckland, iii>8, London, 1861, tome I, p. 126, 131 et .uÎY., 187. — Marie-Antoinette et le procès du collier, par Emile CampardoDy p. 149 et suiv. — Mémoires de Mirabeau, écrits par luimême. Lettre à M-* de Nebra, 1*' jain 1786, tome IV, p. 328 et suiv. — Mémoires de Bésenval, tome II, p. 167 et suiv., 170 et suiv. — Correspondance secrète inédite sur Louis I VI et Marie- Antoinette, publiée f^ Leseare, tome 11, p. 154 et tuiv.
' Le principal calomniateur de la reine est Tabbé Georgel. Cette princesse, affirme-t-il dans ses mémoires, au courant de Tacquisition da collier, s'était résolue sur les conteiU de Breteuil à attendre que Rohan mit le comble à ses turpitudes en vendant ce bijou pour payer ses dettes. Georgel, qui dans son récit fait jouer à Cagliostro un rôle complètement en désaccord avec les mémoires judiciaires consacrés à la défense de ce personnage, représente, à la fln de sa narration, Marie- Antoinette enflammée de colère devant les regards méprisants du cardinal convaincu de Fauthenticité des écrits que sa souveraine considérait comme mensongers. (Mémoires pour tercir à l'histoire des événements de la fin du xviii« siècle, par l'abbé Georgel, in-8, 1817» tome II, p. 66, 77 et suiv., 90, 103.)
Les mémoires du comte de Lamotte- Valois, publiés en 1858 par M. Louis Licoor, débutent par une exposition de TalTaire du Collier, où l'éditeur ne duote nullement des relations de M"** de Lamotle avec la reine, et traite
N«{a0aoce
do duc
de Normandie
lo futar
Louis XYir,
S7 mars 1785.
82 LIVRE PRI^EMIE.
I/année même où l'arrestation de Rohan ouvrait le procès dont nous venons d'exposer les étranges péripéties, la reine mettait au jour, à Versailles,
de grippe d'enfant la froideur qne dictait ii cette princeiie la eondaite tanne à Vienne par Tancien ambassadeur de France. Dans sa conviction de l'aathenticité des lettres exhibées par M"* de Lamotte, M. Laconr ne fait qae copier Georgel lorsqu'il parle de la haataine atUtade da cardinal en face de Marie-Antoinette, et pousse le parti pris jusqu'à altérer le aens des mémoires du comte Beugnot. Beugnot s'exprime en ces termes : a Malgré les invraisemblances les pins grossières, les déceptions les pins brutales, M. de Rohan croira tout; il n'est plus capable de bien juger. Voilà une partie de ce qu*il aurait fallu savoir pour avancer vers la vérité dans cette étrange affaire; mais il semble qu'on se soit donné le mot pour ne présenter M"* de Lamotte que comme une aventurière des plus communes, qui un jour s'avise d'un vol qu'elle commet le lendemain. » A cette phrase, M. Lacour substitue celle-ci placée entre guillemets : Représenter M** de Lamotte comme une aventurière méprisable, a dit le comte Beugnot, c'est faire du cardinal un franc imbécile, et il ne Tétait pas.
(( Quant à l'authenticité de cet écrit (les mémoires de Lamotte), nous ne pensons pas qu'on puisse le mettre en doute, ajoute M. Lacour, il y a... un style qui trahit son auteur: Lamotte, esprit étroit, mesquin... on ne saurait être plus bourgeoisement vrai, ni plus véridiquement bourgeois. Les faits qu'il raconte, sans les comprendre, ne peuvent s'être passés d'une autre façon. »
Nous nous contenterons pour faire juger la valeur de cette rapaodie prétendue historique de reproduire le récit suivant:
(( Lorsque M. de Galonné fut forcé de s'expatrier, écrit Lamotte, il vint à (( Londres où j'eus occasion de le voir. Un jour qu'il me parlait de sa disgrâce, (( qu'il attribuait à ses liaisons avec M. de Vergennes, liaisons que la reine « désapprouvait, il me demanda si j'avais réellement adressé à ce mi- (( nistre une lettre... — J'ai lu cette lettre, me dit-il, et je me rappelle (( d'y avoir trouvé une phrase singulièrement prophétique. •• Voua dites à « M. de Vergennes que, d'après sa conduite tortueuse et jésuitique pendant « le cours du procès et l'acte de perfidie qu*il a osé commettre en retenant {{ la lettre que l'ambassadeur adressait au roi, lettre si importante que (( M. d'Adhémar n'avait voulu la conBer qu*à son secrétaire particulier, il (( devait s'attendre à une disgrâce complète et à une vengeance éclatante de (( la part de la reine. Comment avez-vous pu deviner si juste? —J'ignore, (( lui dis-je, si la reine a trouvé l'occasion de se venger; tout ce que je sais, (( c'est que M. de Vergennes est mort peu de temps après. — C'est vrai, (( reprit M. de Calonne ; mais vous ignorez quel a été son genre de mort, et « je vais voua l'apprendre. Je vous ai dit que met liaisons avec M. de Vor-