‹ La France sous Louis XVI;Chapitre 53 sur 245 · DÉNONCIATIONS DES ABUS AUX NOTABLES · texte numérisé non relu

DÉNONCIATIONS DES ABUS AUX NOTABLES

critiques présentées en usant de la permission accordée par le souverain. Il formula effectivement peu de jours après sa plainte en ces termes :

c J*ai dit qu'il fallait attaquer le monstre de Tagio- DènoDciation « tage au lieu de le nourrir... J'ai proposé et je «uiNoubie». s propose au Bureau que Sa Majesté soit suppliée « (l'ordonner un examen sérieux par personnes non c suspectes de tous les bons du roi pour les domaines, c ainsi que des titres de dons, ventes, échanges... <L Pour appuyer mes craintes de quelques exemples, « j'ai cité le marché de Lorient, parce que le public

< a été scandalisé d'apprendre que pour la seigneuc rie de Lorient et la terre du Châtel, ne valant pas c cent quatre-vingt mille livres de rentes, M. le a prince de Guemenée ait eu la principauté de c Dombes, estimée quarante mille livres de rentes,

< sans compter, dit-on, huit cent mille livres payées <r à M. de Laubespine qui en avait obtenu la con-

< cession et la somme immense de douze millions c et demi payables en vingt -cinq ans. J'ai cité ^ rechange du comté de Sancerre, parce que je c crains qu'il n'ait été payé avec huit mille arpents I de bois, dont trois mille trois ou quatre cents dans t le comté de Blaisois, valent à eux seuls, dit on, le « comté de Sancerre, et que le public ajoute à ces

< huit mille arpents un grand nombre de terres dans <i différentes provinces et une grosse somme d'ar- ^ gant donnée au baron d*£spagnac. J'ai la douleur

< de craindre que le roi n'ait acquis depuis son avc- « nement au trône pour environ sept cent mille « livres de revenus en terres et en forêts... et qu'il « ait accordé à cette occasion soit comptant, soit

a à terme, plus de quarante-cinq millions... Je dea mande pourquoi les ministres des finances proc( posent au roi des achats ou des échanges. .. qui ne a peuvent servir que la convenance des particu- (E liers. Je pourrais peut-être demander pourquoi a Ton fait acheter des domaines au roi, quand on a pense qu'il faut vendre ceux qu'il a... Je ne suis (c ni le Conseil du roi, ni la Chambre des Comptes, <r ni l'administration des Domaines, je ne puis donc ce vérifier ce que j'indique... Mais mon patriotisme « est alarmé... Je répète la réflexion que j'ai soua mise à Monseigneur, c'est que les millions qu'on a dissipe sont levés par l'impôt... C'est que tant (( de millions abandonnés à la déprédation et à la a cupidité, sont le fruit des sueurs, des larmes et a peut-être du sang des peuples; et que le calcul a des malheureux qu'on a faits pour composer ces n sommes si légèrement prodiguées est un calcul <K bien effrayant pour la justice et la bonté que nous <c savons être les sentiments de Sa Majesté. i>

La publicité donnée à la lettre de Lafayette se trou* vait appuyée par les nouvellistes de preuves puisées à la Chambre des Comptes dans des lettres patentes approuvant les contrats d'échange relatifs au comté de Sancerre, et qui étaient de nature à justifier à la fois la vérité et la gravité des plaintes.

Deux jours après cette séance si agitée, les Notables se réunissaient en assemblée générale. Elle fut ouverte par un long discours dans lequel, le roi en accédant à un certain nombre de demandes présentées au nom de la nation, assurait aux deux premiers ordres de l'État, la continuation des droits de pré^

CtOSE FINANCIÈRE. iOS

séance dont ils avaient toujours joui dans les assemblées nationales. Louis XYI annonça la remise des snante-trois états de Dépenses inutilement sollicités jusqu'alors, et faisant allusion à des épargnes sans en préciser le chiffre, donna à entendre que ces éconoroîes combinées avec Télablissement d'un impôt nouveau sur le timbre anéantiraient tout déficit, a Ce discours est la palinodie de toutes les réponses aux représentations des Notables, s'écrièrent tout d'une voix les journalistes, il révèle « un génie de gouvernement versatile, incertain, faible, qui semble n'avoir de plan arrêté que de tirer de l'argent. » Les membres du Bureau présidé par le prince de Conti, surnommés les grenadiers des Notables, partageaient tellement cette opinion qu'à la suite des remerciements adressés au roi à propos des nouvelles marques de confiance et de bonté qu'il venait de donner, ils supplièrent Sa Majesté de leur fournir les moyens « d'apprécier les ressources étrangères à un impôt dont on pourrait faire usage, en faisant remettre le tableau des retranchements et des économies qu'elle se proposait d'ordonner et les états circonstanciés de la Dépense et de la Recette qui pourraient faire connattre au Bureau :

1* Si un accroissement d'impôts était absolument nécessaire ;

i!" A quelle somme il devait être porté ;

3^ Jusqu'à.quel point on pouvait en fixer la durée. »

Le nouveau directeur des finances, harcelé de de- chm inaneiàra mandes d'éclaircissements adressées par les Notables, et UBoigMo auxquelles il ne pouvait répondre, était incapable ^t!^^^ rt'obvier au désordre à la fois moral et matériel qu'a- ^^^^'

it6 livkë; paËMiËR.

vaient causé les révélations faites au public et les discussions ardentes qu^elles avaient soulevées. Les i effets publics baissaient sur la place, les particuliers ne i portaient plus d'argent au Trésor, il n*y avait presque i |)lus de négociations à la Bourse et les Notables su^ i pris et irrités de cette stagnation commençaimit i c murmurer le nom d'États généraux. Préoccupés de cette situation étrange et nouvelle d'un gouvernement : prêt à sombrer au sein d'une nation dont la richesse i ogricole et industrielle s'était accrue, par le fait seul i que l'opinion publique l'abandonnaif» Lamoignon et - Montmorin conclurent qu'il fallait au plus vite pré- i âenter au pays un homme capable de ranimer sa con- ; fiance, et que la seule personne en position de produire f un pareil résultat était Necker. Montmorin ne cachant > pas à Lamoignon les préventions du roi contre l'ancien i contrôleur général, lui signala les obstacles encore i plus insurmontables qu'ils rencontreraient cbezBre- i teuil. Ils essayèrent vainement de convertir leurc(J- i lègue, Breteuil persista dans son opposition et les trois j ministres en allant trouver le roi n'étaient d'accord (|ue sur l'urgence d'éloigner Fourqueux. « Je parlai •avec force, écrit Montmorin, de la nécessité de rappeler celui que demandait la voix publique. Le roi me repondit, (à la vérité avec Tair de la plus profonde douleur), eh bien ! il ny aquà le rappeler. Mais alors le baron de Breteuil s'éleva, avec une extrême chaleur, contre cette résolution à moitié arrachée; »' représenta l'inconséquence qu'il y aurait à rappelefi pour le mettre à la tête de l'administration, uf^ homme qui était à peine au lieu qu'on lui ava'^ prescrit pour son exil ; combien une pareille conduit^

LOMKME DE BRIENNE APPELÉ AU MIMS7ÉRE. r07

orait de faiblesse ; quelle forceelle donnerait à celui loi placé ainsi par l'opinion, n'en aurait l'obligation |n'â elle et à lui-même. Il s'étendit longuement et ortement sur l'abus que M. Necker ne manquerait m de faire d'une semblable position. Il peignit json caractère des couleurs les plus propres à faire impresrion sur un roi naturellement jaloux de son autorité, îtqui avait un pressentiment confus qu'on voulait a lui arracher, mais qui la croyait encore entière lans ses mains, et qui voulait la conserver. Il y avait les raisons fort spécieuses dans ce que venait de diro le baron de Breteuil; mais elles l'auraient été moins, qu'elles auraient encore produit reffet qu'elles obtin-^ rcnt sur le roi, qui n'avait ccdc à mon avis qu'avec me extrême répugnance, peut-être uniquement parce pi'il nous croyait tous les trois d'accord. L'archefêque de Toulouse fut donc proposé et accepté sans •ésistance. Cependant le roi nous dit qu'il passait lour avoir un caractère inquiet et ambitieux, et que leut-ctre nous nous repentirions de lui avoir indiqué 36 choix. Puis il ajouta qu'il avait lieu de croire qu'on lai avait exagéré les défauts de ce prélat; que depuis (|ne1que temps, les préventions qu'il avait eues contre lui s'étaient affaiblies, et qu*il avait été content de plusieurs mémoires sur Tadministration qu'il lui avait fait parvenir. 9

Ce fut donc à In seule crainte du retour de Necker que l'archevêque de Toulouse dut son élévation à la présidence du Conseil des finances. Louis XVI, en avouant à Brienne qu'il ne pouvait souffrir ni les omnières ni les principes du banquier genevois et en exprimant des doutes sur sa fidélité, montre l'irré-

Loméoie

de Brienn

nommé ch

du CoDMi

des flnaoc<

!•' mai.

Laurent d

Villedeui

contrôleu

général,

3 mai 178:

«trat MiiXTI

!1i^ U^BE PUmiEE.

aédoMe MJcie f— caractère et d'one intelligence i: incapables d*apprcacr les qualités sérieuses des 1^ hoBUDcs et de les otilker. Lomenie coD6a la charge ^ de eoDtroiear eénéral à Pinteiidant de Rouen» Laarent de Vîllfdeoil, el b première opération du noa- Tcau minbtre fut b création de six millions de rentes vbgères, a neuf et dix pour cent suivant Tâge des acheteurs , et à huit pour cent sur deux têtes. Le préambule de Tacte d'emprunt annonçait une économie de quarante millions qui pourrait, pensait-on, se concilier avec la sûreté et b dignité de la couronne, assocution ^-ague et peu satisfaisante, objectèrent les feuilles du jour, en ajoutant : c Si ces réductions ne sont pas constatées authentiquement et loyalement, elles pourront se réduire à rien. > Â ce moment circubit une lettre du roi à son frère, le comte de Provence^ destinée à être mise sous les yeux des Notables.

c J'ai examiné arec attention, faisait dire Loménie a Louis XVI, les Mémoires qui m'ont été remis par les différents Bureaux sur les projets de retrancbeui 1787. ments et les bonifications dont la Recette et la Dépense publique leur ont paru susceptibles. L'attention que chaque objet mérite. •• ne me permettra pas de répondre en détail et d'assurer en ce moment rassemblée que telle ou telle bonification sera possible» ni de connaître moi-même à quel taux la totalité pourra monter. .. mais... je puis assurer l'Assemblée que ces retranchements et bonifications iront au moins â quarante millions... J'aurais voulu porter plus loin ces retranchements. . . mais j'aurais craint de me faire illusion et à la nation... On doit d'ailleurs sentir

CAnACTÈRE ET OPlMOiNS DE BRIENNE. 1!»9

que plusieurs retranchements sont éventuels, qu'ils ne peuvent pas se faire tous à la fois... et je ne voudrais pas donner à TAssemblée des espérances que je ne serais pas certain de remplir... C'est donc d'après ces quarante millions de retranchements et de bonifications, qu'il faut calculer pour mesurer le dernier moyen de combler le déficit que l'Assemblée a constaté... Ce n'est qu'avec un extrême regret que j'ai recours à l'impôt. y>

Une seconde lettre à Monsieur vint peu de jours après rendre un nouveau témoignage de déférence aux vœux des Notables en publiant les moyens propres i empêcher tout retour au déficit.

€ J*ai annoncé, ajoutait Louis XVI, que j'étais fermement résolu à prendre les mesures les plus efficaces, non seulement pour faire disparaître le déficit actuel, mais pour empêcher qu'il ne se reproduise dans aucun autre cas... Je suis persuadé que la publicité de ce qui concerne la finance ne peut qu'assurer la bonne administration, me garantir des surprises et maintenir Tordre dans toutes les parties. En conséquence j'avais arrêté qu'un état de Recelte et de Dépense discuté préalablement dans un Conseil de finances, serait rendu public au moins tous les trois ans.. .Les Bureaux m'ont proposé des vues sur le Conseil des finances... je les examinerai... Je ne négligerai rien pour lui donner la forme la plus analogue à la constitution du royaume... Cet état de Recette et de Dépense contiendra en particulier tout ce qui intéresse la dette publique ; il fera connaître l'utile destination qui sera faite des fonds d'amortissement.. . C'est dans ces vues que j^ai ordonné (|uc les acquits du comptant

200 f.IVRE PREMIER.

ne fussent employés que pour certaines dépenses

auxquelles ils sont absolument nécessaires... ]e suis

disposé à faire connaître' habituellement toutes les

pensions et dons que je pourrai accorder.. . »

^^n II est impossible de ne pas reconnaître dans ces

BiMTé^e appels successifs à la nation et à la raison la parfaite

^JÎÎÏJf' bonne foi de Brienne. Ami de Turgot, il en parta-

!!^ul?oB, S^^^^ toutes les vues, et n'admettait pas plus les

J*^ privilèges des nobles et du clergé que ceux des

»Jjfi»« compagnies de justice. L'opinion publique qui le

t- considérait plutôt comme un administrateur habile

que comme un prêtre scrupuleux et dévot, tenait en

grande estime le bien qu'il avait fait au clergé infé-^

rieur de son diocèse et l'appui qu'il avait donné aux

œuvres utiles de sa province '. Sa conversation et

l'exposition de ses projets frappèrent l'empereur

Joseph II lors de son voyage en 1777, au point qu'il

le signala à la cour de France comme l'un des hommes

les plus susceptibles de rendre des services, et è

l'époque où nous sommes parvenus, Lafayette semble

confirmer ce jugement en parlant à Washington de

son caractère élevé et de ses talents brillants.

L'abbé Morellet, que lesliens d'une ancienne amitié unissaient à Brienne, critiquant le portrait fait par Marmontel, sous l'inspiration du garde des sceaux Lamoignon, s'exprime ainsi : a II faut avouer que c'est un moyen bien raisonnable^ une voie bien sûre de connaître les hommes que de s'en rapporter à leurs enne-

* Les preuves de l'activité de ce prélat et du patronage qu*il accordait aux bonnes œuvres sont fréquemment rappelées dans les jonroani les mieux informés, notamment dans les Mémoires secrets pour servir é Vkistoire de ia république des lettres, tome VII. p. 288; VUI, p. 29 et sulv. p. 181-195; XXn, p. 65.

CARACTÈRE ET OPINIONS DC LAMOIGNON. 20f

mis ! Je pourrais facilement décomposer tous les traits rie ce tableau imaginaire^ et lui opposer la peinture vraie et fidèle de toutes les grandes qualités de M. de Loménie. Je pourrais attester que jamnis sociét<'> ne fut plus sûre et plus aimable que la sienne... que jnmais homme ne fut plus simple dans ses habitudes, plus constant dans ses amitiés, plus fidèle à ses engagements. Je pourrais montrer que s'il ne fut pas heureux dans son ministère, c'est moins à son défaut de capacité qu'il faut s'en prendre qu'au malheur des circonstances. •• Le cardinal de Loménie, accusé d'égoïsme et d'avarice sordide? Quoi, c'est m égoïste et avare que celui qui créa dans ses diocèses tant de magnifiques établissements, qui répandait sa fortune avec une immense libéralité pour animer T-agriculture, les arts ? qui au sein des plus grandes richesses ne sut rien conserver pour lui ? Qui, devenu pauvre, sut encore être généreux et iMenfaisant. • . » Pour compléter ce tableau nous n'opposerons pas réloge de la famille de Brienne par le comte Beugnot aux calomnies d'un abbé Georgel ni même à celles de Lamoignon, le collègue de l'archevêque. Esprit étroit, préoccupé avant toute chose des luttes qu'il avait eu à soutenir contre le Parlement eo qualité de président pour l'amélioration de textes de lois, pour la .fixation des frais de justice, Lamoignon poursuivait son but comme un soldat qui ne voit qu'on acte de force à accomplir et ne peut se ployer aux ménagements et concessions si souvent nécessaires dans Tobtention de réformes de cette nature.

« M. de Lamoignon, écrivait Mirabeau à son père, a

202 LiVIiË PHbllIER. I

employé toutes les séductions que comporte la délh \ catœse, pour me faire travailler à sa besogne (l'attaque j du Parlement)... J'aime sa personne, j'estime soo jj caractère, je révère son courage ; il m'est démontré | à moi, dans le fond de ma conscience, qu'il a voulu q faire au profit de la nation une révolution dont il | n'avait ni le talent, ni l'étoffe. Mais je n'ai jamais cessé « de lui dire et de lui écrire que les Parlements ne ^ devaient et ne pouvaient tomber qu'en présence deh , nation, que là seulement je leur ferais la guerre; et ^ ce n'est pas une médiocre preuve de l'élévation de | son caractère, que d'avoir continué à me voir malgré ^ mes éternelles contrariétés et mes prophéties jamais ^ crues et toujours vérifiées. i> Lamoignon craignait , autant les États généraux que Loménie. Loménie pas | plus que Lamoignon n'aimaitles Parlements, puisque l'archevêque de Toulouse regardait lésa corps (telleest , l'expression dont il se sert dans ses mémoires secrets) ■ comme les ennemis de la nation, usurpateurs de ses * droits, uniquement occupés de leurs propres intérêts ■ et comme de véritables fléaux dans un bon gouverne- l ment, d Mais Loménie, en présence du pouvoir nou- t veau dont il redoutait la venue^ jugeait qu'un intérêt ' commun pourrait peut-être amener les magistrats â des concessions jusqu'alors refusées. Il résistait dans cet espoir au garde des sceaux et celui-ci, emporté par ses brutales antipathies, traitait de duplicité les ménagements calculés de son collègue, et sous l'empire de sa passion dictait à un écrivain (Marmonte!) un portrait de l'archevêque de Toulouse empreint d'une malveillance qui va jusqu'à l'outrage et la calomnie. Ces dissentiments ne pouvaient

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