I. Camp du mont Cliâté, entre Naix et Boviolles
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imaginations et les souvenirs. Quand les villes qu'elles traversaient ont décliné ou péri, les routes demeurent comme un dernier témoignage de relations qui ont éveillé des sentiments et fait battre des cœurs'.
Notre système moderne de routes, il faut y prendre garde, a oblitéré en grande partie ces anciens rapports. Tout y converge vers Paris. Ce n'était pas vers Paris que regardaient autrefois ces hauts pays de Bassigny et de la Meuse: la cité qui, pour eux, représentait le foyer lumineux, était Reims. Quel nom, plus que celui-là, était répété le long des routes qui de Lan grès ou de Toul convergeaient vers l'antique métropole .»> Le nom de saint Remy revient fréquemment dans la nomenclature géographique des pays de la haute Meuse : champs, bois, villages, fontaines se recommandent à l'envi du patron de l'église de Reims ^
Cette répercussion de l'apporls lointains, dans une nature discrète et recueillie, fait le charme singulier de la contrée. Les routes sont nombreuses au voisinage de Domremy-la-Pucelle. Les villages de la vallée se voient, se touchent presque. Ils se partagent les champs et les prairies entre lesquels serpente la Meuse ; mais chacun a aussi sa part des versants rocailleux où mûrit la vigne, des taillis où paissent les moutons et, par-dessus tout cela, des bois qui s'étendent, parfois interrompus, mais toujours renaissants, couronnement sans fin des plateaux. Prairies et cultures, pâtures et bois se succèdent, se superposent, composent enfm le petit monde d'où les communautés villageoises, bien groupées, tiraient leurs ressources. L'ensemble forme une sorte de canton naturel. On y est profondément chez soi; mais rien n'y sent l'isolement. On n'éprouve pas du tout, sur ces confins de Lorraine, l'impression de sauvagerie qui nous assaille encore, par moments, au tournant de quelque chemin creux, dans certains pays de l'Ouest. La vie de village, surtout de villages rapprochés entre eux, voisins de routes menant au loin, entretient des conceptions et des habitudes bien différentes de celles qui naissent dans les hameaux, les fermes isolées pariui les landes et les arbres.
La Meuse semble déjà, vers Vaucoulcurs, s'être définitlve- ,, ,,„„„ ment établie dans sa eaine de roches calcaires coralligènes.
LA MEUSt rx'-vi l <-lii /• i-
[,^Ns '^^i^ "G grands méandres abandonnes se dessinent, comme si
LE PLATEAU la rivièrc était devenue impuissante à remplir sa vallée. Cepen-
CALCAIRE Jant çgt aspect, qu'elle conservera plus loin depuis Commercy
jusqu'à Dun, n'est encore ici qu'une apparition temporaire.
Le seuil entre Pagny et Toul, qu'elle ne tarde pas à atteindre, a, comme on
I. Bien des choses du passé ne se perpétuent que par les routes qui en conservent le souvenir. Des abbayes, dont il ne reste pas une pierre, sont connues par leur chemin. On parle encore, dans certaines parties de la France, des maisons de force, sur le trajet que suivaient les forçats vers Toulon.
a. Exemple : fontaine de Saint-Remy, entre les bois de Pagny et de Saulxures ; id. dans le vau d'Amanty ; bois de Saint-Remy, à l'ouest de Chàtenois; Domremy-aux-Bois, près de Lérouville, etc.
cnAPiTUE III Le Pays Meusien.
l'a déjà vu, gardé la trace de la |3énétration des eaux venues des Vosges. Sur la plaine, encore en partie marécageuse, des coteaux, découpés avec une régularité surprenante, sont les lambeaux que le démantèlement a respectés. Il semblerait facile ù la Meuse de s'écouler par la plaine qui s'ouvre à elle au nord de Commercy. Les Cdtes sont interrompues. La plaine argileuse de la Woëvrc communique librement par plusieurs passages avec sa vallée, et s'étend ensuite sans obstacle. Des routes ont profité de ces passages. Commercy fonda jadis sur la possession de ces routes la petite puissance féodale de ses damoiseaux.
Mais si la Meuse a tâtonné dans ces parages, elle a fini par se laisser ressaisir par le plateau calcaire dont les parois venaient momentanément de s'ouvrir. C'est à ses dépens ; car dans ce plateau fissuré une partie de ses eaux se perd ; et probablement ces infiltrations sont tout le secret des défaillances qui, jusqu'au moment où elle en sort, lui donnent l'aspect d'une rivière devenue impuissante à soutenir ses anciens méandres, et succombant en quelque sorte sous l'étendue de sa vallée. Elle retrouvera, entre Stenay et Sedan, dans la traversée des terrains marneux qui bordent l'Ardenne, un renouveau de vigueur ; les affluents lui reviendront alors, et, certes, le méandre qu'elle dessine en aval de Sedan, et qui enserre la tristement fameuse péninsule d'Iges, n'a rien à envier à ceux des rivières réputées les plus vigoureuses. Mais en attendant cette régénération de son régime, la Meuse, dans son trajet à l'intérieur de la zone calcaire, fait l'effet dune rivière déchue'. Elle coule, ou plutôt se traîne, à travers ses prairies, oià pendant les sécheresses d'été on la cherche presque. Elle laisse se détacher d'elle des bras sinueux qui languissent, s'endorment en petits bassins envahis par les herbes, se séparent du chenal principal. L'hiver, pourtant, la vallée de prairies est parfois sous l'eau. Aussi est-ce au pied des côtes, sur les versants enrichis par les éboulis calcaires que courent les routes, naissent les sources, s'échelonnent les villages. Des gués assez nombreux relient les deux rives, de sorte que le même village a souvent ses prairies d'un côté et de l'autre. Parfois, à un détour de vallée, quelque éperon rocheux s'avance et barre presque l'issue. C'est une position dominante. Comme tout est concentré dans la vallée (appelée ici la Rivière), routes, villages, champs, la possession du barrage permet de maîtriser tout le pays: c'est le site de Saint-Mihiel, celui surtout de Verdun, où depuis les temps préhistoriques n'ont pas cessé de se succéder les citadelles.
Au-dessus, autour, on peut dire partout, la forêt règne en effet; seule végétation que permette l'aridité de ces roches calcaires ^ Pour l'habitant de la Rivière, c'est la Montagne, pauvre, solitaire, sauf quand il lui arrive d'être
1. « Sa masse s'étant amoindrie, elle est incapable aujourd'hui de suivre les courbes du lit primitif », dit M. W. M. Davis (La Seine, la Meuse et la Moselle, dans les Annales de Géographie, t. V, 1895, p. 43).
2. Plus de 78 p. 100 de la surface de ces roches (calcaire corallien) est encore aujourd'hui boisé. Aucune autre nature de terrain, dans l'Est de la France, n'atteint cette proportion.
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traversée par quelque vallée argileuse. Mais sur le versant oriental le nom de Montagne fait place à celui de Côtes. Avec les sources reparaissent les riches cultures, les noyers, mirabelliers, la vigne; et les villages se pressent au pied des Côtes, à moins d'un kilomètre parfois l'un de l'autre. On a à ses pieds ce spectacle, quand on monte sur un des promontoires au profd busqué par lesquels la Montagne fait saillie du côté de la Woëvre. Et celle-ci, avec sa plaine où miroitent les étangs et ondulent les champs de blé, ne se termine que bien loin vers l'Est; elle va jusqu'à la sombre ligne boisée qui accompagne la Moselle.
Entre la Woëvre d'une part, et de l'autre l'Argonne, dont les premiers « témoins » ne tardent pas à se dessiner à l'ouest de HISTORIQUE Verdun, la vallée de la Meuse vit de sa vie propre. Des bourgs, DE LA VALLÉE dcs groupes de villages sont le type ordinaire d'établissements DE LA MEUSE humains. Une très petite partie de la population, à peine 5 pour loo, est à l'état épars. Chaque village a son individualité précise. Les mesures, souvent encore, varient de l'un à l'autre. Plusieurs se spécialisaient jadis dans une industrie, qui donnait lieu à des tournées périodiques s'étendant au loin dans tout le i\ord et l'Ouest de la France. C'est ainsi que de la haute vallée, du Bassigny notamment, partaient des fondeurs et des chaudronniers qui allaient exercer leur métier en différentes régions, et par lesquels le nom de Lorrain, entendu d'une façon très générale, sinon inexacte, se répandait dans les autres provinces de France. Contenue dans une enceinte de plateaux et de collines, la contrée ne disposait pas, il est vrai, d'assez amples ressources pour qu'une puissante vie urbaine put s'y développer. Les villes vécurent pourtant d'une vie active par le commerce de transit. Tant que le commerce resta fidèle aux anciennes directions que lui avaient tracées les voies romaines, il y eut à Verdun, à Neufchàteau, une fréquentation notable de marchands, banquiers, changeurs, sur les routes qui, de Champagne et des Flandres, tendaient vers l'Allemagne du Sud et le Danube. Peu s'en fallut que ces villes ne devinssent, comme d'autres plus illustres sur les passages de l'Europe centrale, des républiques marchandes soudoyant et guidant des caravanes armées'. Mais la prospérité qui tient surtout au commerce de transit, est éphémère. Elle est à la merci des changements commerciaux ou politiques. Sur les confins des grandes nationalités en formation, le maintien de ces autonomies républicaines était condamné d'avance. Ce petit pays digne et fier n'en a pas moins rempli ses destinées, en scellant l'union intime entre la Lorraine et la France.
I. Ce que fut un instant Neufchâtoau, par exemple, au xiiie siècle.
cii.vi'iTRE m Alsace.
ALSACE
UN large souffle de vie générale court à travers la vallée du Rliin. Les 3oo kilomètres de routes le longdes montagnes, qui courent de Mayence à Mulhouse ou de Francfort à Bàle, sont pour l'iiabitant du .Nord l'initiation de contrées nouvelles. Le contraste est déjà grand entre cette nature riante et variée et les plates Néerlandes ou les monotones plaines de lAUemagne du Nord ; mais au delà il en laisse entrevoir, ou soupçonner de plus grands encore. Tout une vision de rapports lointains se résume dans ce tleuve chargé de villes, qui serpente entre les coteaux de vignobles et les vieux châteaux. Dans le paysage idéal, dont le peintre des vierges flamandes, Jean \ an Eyck, aime à faire le fond de ses tableaux, ce qui appai'aît par delà les sinuosités infinies du fleuve, ce sont les Alpes neigeuses brillant par ciel clair à l'horizon.
Ce fut, en effet, et cest encore pour le Nord de l'Europe une des routes des pays d'outre-mont, comme aussi la voie par excellence de la Bourgogne et de la Provence. L'Ouest y trouve, de son côté, l'accès du Danube ou, par les passages de Hesse ou de Thuringe, celui de la Basse-Allemagne. Les rapports se croisent dans ce carrefour vraiment européen. Le jour on la France, échappant au cercle où s'était d'abord enfermée sa vue entre l'Escaut et la Loire, entra en contact avec la vallée rhénane, fut pour elle la date d'une foule de rapports nouveaux. Elle apprit à connaître une forme de germanisme très différente de celui des Flamands et des Anglo-Saxons : le germanisme continental, lié avec l'Italie, imprégné de civilisation ancienne. Elle entra plus pleinement dans la vie européenne.
Le Rhin est un hôte récent dans la vallée qui porte son nom. Lorsque, vers le commencement de la période diluviale, ses eaux, par la porte dérobée de Bàle, commencèrent à se frayer passage dans la vallée, ce fut d'abord dans la direction de l'Ouest qu'elles s'écoulèrent. Une traînée de cailloux et graviers alpins, qu'on suit au sud d'Altkirch et de Dannemarie, dénonce l'ancienne liaison qui se forma, aux débuts de la période actuelle, avec la vallée du Doubs. Ce fut la première invasion de débris alpins. La dépression formée entre la Forêt-Noire et les Vosges s'ouvrit alors pour la première fois aux eaux sauvages des Alpes. Cependant il fallut encore attendre, pour que la vallée eût son fleuve, que l'enfoncement progressif de son niveau eût détourné vers le Nord l'irruption des eaux rhénanes. Le Rhin prit alors sa direction définitive ; il sillonna dans le sens de la longueur celte fosse où il n'avait pénétré que tard, par effraction. Encore en sort-il, vers Bingen, comme il y entre, à Bàle, par un chemin de traverse, en sens contraire du prolongement de la vallée! N'importe: par la longueur de son trajet et le
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travail qu'il a accompli, le Rhin s'associe inséparablement à la vallée dont il n'est pas l'auteur. Il la personnifie. Il symbolise son rôle historique. Son nom seul est comme la condensation d'un long et mémorable passé. On ne voit pas ses eaux vertes fuir à travers les peupliers et les saules sans ressentir le frisson de l'histoire.
Mais l'Alsace n'est pas simplement une portion de la vallée du Rhin : c'est, dans ce cadre, une contrée distincte. La vallée s'infléchit nettement et se prolonge vers le Sud-Ouest. Là commence l'Alsace, au vestibule qui mène vers la vallée de la Saône.
, Les traits caractéristiques dont se compose l'Alsace ne se
ENTRÉE dégagent pas tout de suite, quand on y pénètre par Montbéhard
DE LALSACE OU par Bclfort. Au sortir de la brillante vallée du Doubs, c'est
d'abord une impression de tristesse. Les argiles lacustres
d'époque tertiaire ont déposé un manteau de teri-es froides, parsemées
d'étangs, uniforme, oii dominent les prairies et les bois\ Les eaux indécises
se traînent dans ce paysage effacé.
Mais bientôt, vers l'Est, commence un pays de collines, entre lesquelles riU a nettement creusé sa vallée. La vigne s'y montre avec les calceiires. Le pays s'élève jusqu'aux plissements jui'assiens de Ferrette. Sec et accidenté, il tranche sur ce qui l'avoisine à l'Ouest et au Nord. Mais c'est encore la physionomie de la Franche-Comté plus que de l'Alsace.
La physionomie de l'Alsace commence à se dessiner, comme en raccourci, vers Thann, au pied des \osges. A l'entrée d'une riche vallée qui s'enfonce profondément dans la montagne, la vieille cité tortueuse inaugure la série des localités prospères qui se pressent à la lisière des Vosges. Cellesci présentent à l'Alsace leur bord fracturé, le long duquel subsistent des lambeaux de roches calcaires, qui donnent à ce versant une ceinture de collines dites sous-vosgiennes. Là se déroule le glorieux vignoble. En longs talus adoucis, ces collines s'inclinent vers la plaine, finissant par disparaître sous le lœss ou limon qui suit à distance la bordure montagneuse. Les routes se pressent, la contrée s'anime : c'est le commencement de la zone vivante où des vallées basses débouchent entre des coteaux exposés au soleil, en face des champs où tout vient à souhait.
Ici pourtant le lœss n'est qu'une étroite frange; et la plaine qui s'étend au delà vers l'Est a un aspect de taillis et de landes. Les maisons sont rares sur les i3 kilomètres qui séparent Cernay et Mulhouse, carie sol de gravier, qui laisse filtrer l'eau, est quasi rebelle aux cultures. L'origine de cet ingrat cailloutis est vosgienne ; ce sont les débris que la DoUer et la Thur ont entraînés au cours des démantèlements qui ont réduit au niveau actuel les montagnes voisines. Souvent balayée par des vents secs, aucune autre partie