‹ La France transatlantique [microforme]Chapitre 11 sur 24 · STEEPLE-CHASE EN RAQUETTE · texte numérisé non relu

STEEPLE-CHASE EN RAQUETTE

blocs bien réguliers, puis les travaux d’édification commencent. En peu de jours tout est prêt, et là où, une semaine à peine auparavant, on ne voyait qu'une place déserte, s'élève maintenant l'étrange monument dont les parois de cristal étincellent sous le soleil comme les mille et une facettes d’un gigantesque diamant. Qu'on ne crie pas au prodige! On y donne mème des fêtes à l’intérieur, pendant le carnaval, et pour ma part je ne sais pas de spectacles qui vaillent l'aspect de cette salle de bal, quand, sous les rayons électriques tombés des voûtes et centuplés par la réverbération des glaces, les couples tournoient et tourbillonnent. On croirait assister à l’un de ces ballets du royaume des fées, comme jamais certes imagination de Jules Verne, ou fantaisie de directeur du Châtelet, n’en a pu jusqu'ici concevoir.

Le carnaval de Rome dure onze jours pleins; celui de Montréal, six jours. Du moins, ce fut là, l'hiver dernier, l'espace de temps consacré à ces réjouissances. On ne saurait encore préciser au juste quelle sera dans l’avenir leur

durée définitive, car si les fêtes de la vieille Rome sont aujourd’hui passées dans les mœurs de ses habitants, celles du carnaval de Montréal n’en sont encore qu'à leur seconde année.

Une première tentative d’un carnaval d'hiver avait été déjà faite en 1883, en vue de montrer comment on pouvait, au Canada, rendre la vie non-seuleraent supportable, mais même trèsagréable pendant la saison des glaces. Le jugement porté par les milliers d'étrangers qui visitèrent alors la ville prouva surabondamment que l’on avait eu raison de lancer l’entreprise. L’an dernier, le Canada tout entier et une bonne partie des États-Unis s’en émurent longtemps d'avance. Le grand jour arrivé, les hôtels furent débordés, et les compagnies de chemins de fer durent demander grâce. Il se trouva là des représentants de tous les grands journaux d'Amérique pour entretenir leurs lecteurs des merveilles qui se préparaient, et le cäble transatlantique même fut mis à contribution pour envoyer jusqu'en Europe les échos de ces fêtes.

Les trois principaux genres d'amusements du carnaval de Montréal sont : le patin, le toboggan, appelé aussi « traîne sauvage », et la raquette.

Le patin canadien ne diffère guère de celui dont se sert la fashion de Paris au bois de Boulogne. Seulement, au Canada, le patinage est parfois plus qu’un délassement; c’est aussi un art des plus sérieux, et même des plus utiles. Les jeunes gens surtout emploient souvent le patin pour franchir, sur le miroir gelé des rivières, et avec une rapidité vertigineuse, des distances considérables. De là, toute une école de patineurs émérites. Ainsi, dans une récente joute, entre autres, le vainqueur, suivi de près par ses concurrents, parcourut quinze milles anglais, soit environ vingt-cinq kilomètres, en cinquante-neuf minutes et demie.

Le toboggan est un véhicule fort étrange et qu'on ne rencontre nulle part ailleurs. C’est une simple planche en bois de frêne, recourbée à l’un de ses bouts. Épaisse de cinq à dix milli-

mètres tout au plus, large de cinquante centi-

mètres, sa longueur varie entre deux et {rois mètres. Six personnes peuvent commodément y prendre place. On s’imagine le degré de célérité que peut atteindre une semblable masse, lorsqu'elle dévale du haut d’une de ces nombreuses glissoires, à pente très-rapide, pratiquées en grand nombre sur les flancs de la montagne de Montréal. Le soir, le coup d'œil est des plus pittoresques. Entre deux rangs de torches, dont les flammes rouges s’entre-croisent de tous côtés sur la neige avec des reflets fantastiques, les « traînes sauvages », bondées de joyeux glisseurs, passent, promptes comme l'éclair, dans un brusque sifflement, pour disparaître et se perdre aussitôt plus bas dans les ténèbres. Une glissade en « toboggan » ne s’oublie plus : c’est l’enivrement des espaces que l’on sent se dérober sous soi; la sensation, pendant une minute, de la fuite irrévocable par delà les limites du connu.

La raquette, ou, selon la traduction littérale du mot anglais, la « chaussure à neige », se compose d’une étroite bande en bois de frêne,

recourbée en deux, et dont on fait rejoindre les bouts en les assujettissant fortement par une courroie. Deux petits bâtons, posés ensuite en travers, achèvent de do'iner à ce premier travail la forme voulue. c'est-à-dire à peu près celle d’un: cerf-volant. Puis on fait courir un entrelacement assez serré de lanières de cuir, en ayant soin de laisser à un tiers de la hauteur un espace suffisant pour que le bout du pied puisse y jouer à l’aise. La raquette est alors prête, et un marcheur habile s’en servira sans crainte pour s’aventurer par monts et par vaux dans la campagne, où il n’est pas rare de voir des bancs de neige atteindre jusqu'à six à sept . mètres de hauteur.

La raquette est d'invention très-ancienne au Canada. Les annales du pays font mention de soldats du roi de France apprenant jadis à chausser la raquette, et en retirant de grands avantages dans leurs guerres contre les Anglais. C'était même alors parfois le seul moyen de locomotion, et l’on cite un évêque de Québec qui faisait ainsi, chaque hiver, sa tournée pas-

torale, quelque chose comme une promenade de trois cents lieues. Naguère encore, avant qu'on eût entrepris la construction du chemin de fer du Pacifique, Mgr Taché, archevêque actuel de la province canadienne du Maniloba et l’un des plus intrépides marcheurs du pays, ne connaissait que la raquette pour se transpor-ter rapidement chez ses ouailles, à travers les

neiges des immenses prairies de l’Ouest.

Essayerai-je maintenant de reconstituer, pour le lecteur français, le tableau brillant et animé d’une journée de Montréal en tempsde carnaval ?

Il fait froid, assez froid même dans la matinée, mais l’air est pur et sec, et le ciel sans nuages. Pas de vent; les fumées de la ville montent toutes droites, effilées et bleuâtres; un excellent augure, disent les connaisseurs. Partout la neige durcie grince sous le pas des piétons, sous les patins des traîneaux, avec ce petillement singulier, bien connu des Canadiens, qui indique infailliblement, et sans qu’on ‘ ait besoin de consulter le baromètre, que la

température va se tenir au « beau fixe ».

Mais la journée s’avance, la foule grossit. Le soleil, maintenant, lorsque sonne à travers la cité le grand coup de midi, produit par tout l’espace comme l'effet d'un énorme foyer d’incendie, et fait flamber au loin la nappe de neige avec des miroitements aveuglants d’or en fusion. La populace va se faire légion. Par les rues, peu ou point de masques, la rigueur du climat en rendant le plus souvent l’usage diflicile. Bien entendu, pas de batailles de confetti ni de bouquets, comme à Rome ou à Nice. En revanche, un admirable défilé d’équipages d’hiver, et tel qu'il ne s'en peut sûrement pas voir nulle part ailleurs. Tous les genres imaginables : depuis le traîneau national appelé bert, peint de couleurs vives, jusqu’au superbe et étincelant four-in-hand, trainé par ses quatre pur-sang qui secouent orgueilleusement les sonneries argentines de leur attelage. Ce qu'on voit là de fourrures donnerait à penser que l'on a complétement dévalisé le pôle Nord, pour le plus grand plaisir surtout degjoties Ménages” a

PATRONAGE ST-VINCENT Di 62, Côte d’'Abraka@ QUÉBSEQ

laises, qui se montrent extraordinairement friandes de ces chaudes et moelleuses dépouilles opimes.

A mesure que le jour décroit, la clameur de la foule redouble d'intensité. Parfois une fanfare éclate, précédant un club de raquetteurs s’apprètant à entrer en lice avec une association rivale, et chantant en cadence:

Nous perpétuons le nom, la mémoire Des hardis trappeurs, Héroïques sapeurs

Dont l'historien raconte la gloire,

Et qui, sans broncher, Savaient toujours marcher.

Les hravos, les vivat relentissent partout sur leur passage.

Bientôt le soleil s'enfonce et disparaît sous l'horizon. La multitude est devenue une marée humaine. Çà et là, dans la nuit qui tombe, des reflets de feux de forge : ce sont les saloons, ou débits de boissons spiritueuses, aux larges baies ouvertes sur la rue comme des gueules de fournaise.

Soudain, dix, vingt, cent flammes écheve-

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lées surgissent de tous côtés. Puis des milliers de flambeaux s’allument à leur tour, répandant par loute la ville comme les reflets de quelque colossal serpent de feu. Là-haut, sur une éminence, le Palais de glace, féerique, prodigieux, surnaturel, dresse ses tours et ses créneaux de cristal, qui projettent au loin les fulgurantes irradiations de leurs foyers électriques.

La ville tout entière n’est plus en ce moment qu’une énorme torchère. Le Mont-Royal même estilluminé de milliersde zigzags incandescents. Ce sont les marcheurs en raquette qui l’occupent, échelonnés depuis sa cime jusqu’à sa base, chacun tenant une torche à la main. Les fusées, les bouquets de feux d'artifice passent et repassent continuellement dans l'air froid de la nuit, s’entre-croisant, s’écrasant en plui: d’étoiles diaprées. Dans jes skatings, la ronde des patineurs tourbillonne et fait rage; les bals masqués sont dans tout leur éclat.

Montréal, durant ces courtes heures, n'est pas loin de se croire la reine de l’Amérique, que dis-je, de l’univers!

Puis, une à une, s’éteignent les lumières, d’abord à longs intervalles, comme à regret; par rues entières ensuite, comme soufflées par une seule et même bouffée de vent. Les clameurs se fondent aussi à leur tour en un murmure à peine distinct, se perdant de plus en plus dans les lointains. Bientôt, c’est le calme absolu. La lune, un instant déchue deses fonctions, monte alors avec plus d'éclat vers le zénith, enveloppant les objets de ses blancheurs molles et argentées. C’est la nuit, la pure, idéale et sereine nuit des solitudes enneigées du Grand Nord !…

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