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LA CAMPAGNE, — LA POPULATION. — LA COLONISATION

Une France en miniature. — Amour du Canadien pour la France. — Le mouvement de la population — La prise du sol. — La colonisation. — Le curé Labelle.

Nous voici rendus à l’extrémité de notre course, à travers cette partie du bassin du Saint-Laurent qui fut autrefois le Canada proprement dit, et qui est encore aujourd’hui la véritable Nouvelle-France. À quelques heures en amont de Montréal, le grand fleuve ne marque plus que la ligne de séparation des frontières de l’État de New-York et de la province anglo-canadienne d’Ontario. Le pays, peu à peu, a revêtu une autre physionomie. A la région du Nord, accidentée et pittoresque, succèdent maintenant des horizons indéfinis de

riches et abondantes moissons, de plantureux

herbages où le bétail se vautre avec délices, puis, sur le flanc des collines, de ces superbes vergers qui donnent, entre autres, la pomme connue en France sous le nom de reinelte du Canada. La langue française aussi, à mesure que l’on remonte vers les grands lacs, se parle de moins en moins pour se perdre bientôt entièrement, comme noyée dans le dialecte anglo-saxon qui seul va faire prime. Il faudrait traverser tout le territoire des États-Unis, et pénétrer dans la Louisiane, avant de retrouver un autre groupe de descendants des Français formant un tout quelque peu compacte, et ayant conservé jusqu’à ce jour, ainsi que d2üs la province de Québec, le culte et les traditions de la France.

Car c’est bien une véritable France en miniature que cette province canadienne arrosée par le Saint-Laurent, et dont les immenses ressources attirent depuis peu l’attention des capitalistes de Paris. Où que vous alliez, des sons familiers frappent vos oreilles, ces sons si émouvants de la chère langue maternelle qu'il fait si

bon entendre, lorsque des milliers de kilomètres nous séparent du pays natal. À la vérité, il ferait bien mauvaise figure, et se trouverait : fort incommodé, le touriste étranger qui, ne sachant que l’anglais, aurait l’imprudence de s’aventurer seul à travers la campagne cana dienne, car il ne serait pas plus compris que s’il parlait kalmouck ou mandchou, le français seul, on ne saurait trop le répéter, ayant droit de passe dans presque toute cette contrée.

L'habitant des bords du Saint-Laurent fait encore mieux que parler la langue de la France : il aime la France, ce berceau de ses pères, d’un amour ardent, inaltérable, contre lequel ni l’éloignement, ni les bouleversements politiques de la métropole, ni les désastres et les défaites de ce siècle n’ont pu jusqu'ici prévaloir. M. Hector Fabre, le représentant actuel du Canada à Paris, exprimait exceliemment cette vérité, quand, au cours d’une conférence donnée en mars dernier devant la Société des études coloniales et maritimes, il posait à ses auditeurs ce point d'interrogation :

« Les pays, disait-il, qui ont aimé la France à de certaines heures, lorsqu'ils en avaient besoin, ne sont pas rares dans le monde. Mais les pays qui, comme le mien, l’ort aimée pour en avoir reçu les bienfaits de l'existence, qui l'ont aimée après les déchirements de la séparation, à travers les ombresde l’oubli, qui l’ont aimée pour elle-même, sans en attendre rien, sans la juger, sans la critiquer, qui l’aiment tout simplement, en connaissez-vous beaucoup? »

A l’appui de cette démonstration, voici maintenant une anecdote, à la fois des plus naïves et des plus touchantes, qui nous a été racontée par un Français voyageur et homme de lettres, M. Frédéric Gerbié, auteur d’un bien intéressant volume tout récemment paru à Québec’.

Bien qu’elle s’applique surtout ‘à la population

1 Le Canada et l'émigration française, par Frédéric GEr- BIÉ; C. Darveau, éditeur, Québec, 1884. Cet ouvrage, abondant en renseignements précieux, constitue une monographie complète du Dominton du Canada, écrite surtout en vue de faire se diriger de préférence les émigrants de France vers la Confédération canadienne.

LE CANADA. 129 de l’ancienne Acadie, aujourd’hui la Nouvelle- Écosse, cette anecdote donnera au lecteur une idée de la vénération qu'on a pour le souvenir de la France en plusieurs parties du nouveau monde. .

M. Gerbié se trouvait un jour à bord d'un bateau à vapeur faisant le service dù lac du Bras-d'Or au cap Breton. Depuis le départ, il avait remarqué les allures singulières d’un certain passager qui rôdait continuellement autour de lui avec l'intention évidente de lier conversation, mais sans qu'il eût pu jusqu'alors s’y décider. Enfin, surmontant un dernier moment d’hésitation, l’homme s’approcha de M. Gerbié et lui demanda :

— Vous êtes Français, sans doute, monsieur?

On le voit ben à votre mine. Parlez-moi donc un peu de mon pays.

LA

— Comment, de votre pays!

— Eh! oui, j'en venons aussi, de la France.

Mon arrière-grand-père servait dans les gardesfrançaises. Ah! nous ne l'oublions pas, allez, notre pays. |

Peut-on rien imaginer qui soit plus éloquent ?

Le dernier recensement, pris en 1881 , donne 1,360,000 habitants, dont plus d’un million d’origine française, à la province de Québec. II s'en faut de beaucoup, néanmoins, que cette population soit disséminée par toute l’étendue du pays, puisque à cette heure même le tiers de la superficie totale, 486,676 kilomètres carrés, n'est pas encore en état de culture ou d'exploitation. Les conditions favoräbles à de nouveaux établissements ne font pourtant pas défaut, car, si l’on excepte la région du Labrador, — qui est surtout un territoire de chasse et de pêche, — ce ne sont partout que grasses terres, n’attendant que le soc de la charrue pour rendre au centuple, innombrables lacs et cours d’eau, et vastes forêts renfermant toutes so:tes de bois utiles et précieux. Seulement, ce sont les bras qui manquent; fait dont il n’y a pas lieu de s'étonner lorsque l’on songe à l’exiguïté de la popu-

lation relativement à une contrée aussi grande que la France elle-même,

Mais ce qui est étonnant, c’est l'accroissement rapide de cette population, si clair-semée en apparence. Les Canadiens français, issus des quelque soixante mille colons laissés en 1763 dans le pays, lors de la cession à l’Angleterre, se sont multipliés, par leur seule force d'expansion, jusqu’au chiffre relativement élevé de 14,700,000 âmes qu'ils atteignent aujourd'hui, en y comprenant les 600,000 de leurs compatriotes répandus dans la province limitrophe d'Ontario, dans le Manitoba, et dans les centres industriels des États-Unis '! A ce propos, des statisticiens ont déjà prédit que, si la même progression se maintient à l'avenir, il y aura au Canada, avant la fin du siècle prochain, plus de Français qu’en France même. Quel joli démenti ce serait donner à tous ceux qui ne cessent de crier sur les toits que la race française n’a jamais possédé de

! Le dernier recensement porte à 717,636 le nombre total des Canadiens émigrés aux États-Unis.

qualités colonisatrices! En attendant, toutefois, que ce miracle de multiplication se produise, ce sont les bras qui manquent, encore une fois, chez les Français d'Amérique, et non les terres et l’espace.

Peu à peu, cependant, la conquête du sol se fait, lente si l’on veut, mais sûre tout de même. Partout la hache et le feu ouvrent de temps à autre, à travers la forêt, de larges trouées. Puis les chemins de fer montent, montent toujours, poussant plus avant leurs rails, éveillant soudain les échos endormis des solitudes avec le sifflement des locomotives et le grondement des longues files de trains, qui deviennent de plus en plus nombreux. Hier encore, le bassin du Saint-Laurent seul en était sillonné. Aujourd’hui, c’est vers des endroits presque complétement ignorés que la vapeur s’avance, accomplissant son œuvre .civilisatrice : vers l’aumirable vallée du lac Saint- Jean, située à quarante lieues dans l’intérieur des terres, au nord de Québec; vers le haut Saint-Maurice, dont le fleuve du même nom se

jette dans le Saint-Laurent, devant la ville des Trois-Rivières; puis vers cette autre superbe contrée, située dans la vallée de l’Ottawa, et arrosée par les trois grandes rivières du Lièvre, de la Rouge et de la Gatineau.

À la tête de ce puissant mouvement de prise de possession du sol canadien-françuis, se distingue actuellement un curé de village qui est devenu depuis peu l’homme le plus populaire de toute la province de Québec. Ceux qui liront ces lignes au Canada devineront ici que j'ai déjà nommé le curé Labelle.

Un curé, me direz-vous? Oui, un brave et bon curé de campagne, à la taille de colosse et à la bonne grosse figure d’enfant joviale et réjouie, un curé sorti bien malgré lui, je vous le jure, de l'humilité où il eût désiré être enfoui toute sa vie, et auquel pourtant il n’a manqué que de naître en d’autres temps, ou sous d’autres cieux, pour que son nom ait obtenu le retentissement de ceux des La Salle, des Marquette, des Livingstone et des Savorgnan de Brazza. :

Un curé explorateur ? Quelle bonne aubaine

ce serait pour M. Ludovic Halévy que de se rencontrer avec cet abbé canadien, lui qui doit sans doute méditer depuis longtemps le pendant à son Abbé Constantin, de si délicieuse mémoire! Combien vite alors l’habile écrivain saurait tirer de cette rencontre la matière d'une autre de ces émouvantes idylles qu'il raconte si bien! Mais M. Halévy se décidera-t-il jamais à s’arracher aux délices du boulevard pour pousser une pointe jusqu’au Canada ?

Les exploits du curé Labelle datent déjà d’assez loin. Il y a de cela une quinzaine d’années, je crois, au moment de cette fièvre d’émigration, déplorable à tous les points de vue, qui faisait alors abandonner à un grand nombre de Canadiens-Français les champs de leurs pères pour les jeter dans les manufactures des États- Unis, voici que tout à coup, au milieu du désarroi général, d'un obscur petit village des cantons du Nord se firent entendre un premier cri d'alarme et une première parole d’espérance.

Le curé Labelle avait désormais trouvé

un aliment pour son infatigable activité, en même temps que la voie par où devaient s’écouler le patriotisme et la charité dont son cœur débordait. Tout d’abord, ce ne fut qu'une simple tentative de rapatriement de compatriotes émigrés, que l’on décida d'aller se fixer aux alentours de Saint-Jérôme, le village même où ce prêtre exerce encore aujourd’hui son ministère. Bientôt, devant l'affluence des colons, il fallut aller chercher plus loin, toujours plus loin les nouveaux emplacements. Tâche des plus ardues. Tout était à créer.

Devant soi rien que la forêt, l'inconnu. Sans hésiter, le curé Labelle s’élança en avant, soutenant l’œuvre par son travail herculéen, soufflant du courage à tous, animant les indécis, les faibles, et poussant chaque jour davantage à la réalisation de son rêve. Entre deux coups de cognée à travers le fourré qui lui barraït le chemin, il revenait à la hâte à son village, puis descendait à Québec durant la session législative pour y assaillir ministres et députés de sollicitations d’aides et de demandes de crédits.

Plein de foi dans l'avenir réservé en Amérique à l’élément français, il ne s’est pas un seul instant écarté du but qu'il s'était fixé : mettre cet élément en possession du sol de la patrie canadienne. Pourtant, ce que ce prêtre a enduré de fatigues, ce qu’il a subi de vexations de toutes sortes est inouï, et tout autre à sa place eüt succombé. Encore tout récemment, le projet de loi d’une loterie, qu'il présenta afin d'activer davantage le mouvement de la colonisation, a été repoussé par la Chambre haute de Québec devant l’opposition de quelques puritains de vieille roche, qui ne voyaient dans cette mesure éminemment patriotique que le point de départ, pour leur jeune pays, de toutes les horreurs des jeux de hasard, autrement dit le gambling. Le curé Labelle ne se tient certes pas pour bättu. I lui faudra seulement représenter son projet de loi une autre année, voilà tont, et soyez assurés qu'il l’emportera à la fin.

Et grâce à lui, les colons augmentent sans

cesse, et de nouveaux villages sortent de terre

comme par enchantement. Admirable figure que celle de cet apôtre suivant l'Évangile, bien à part dans notre siècle frivole et terre à terre! Quelles joies pourrions-nous trouver, au milieu des outrances de notre vie, qui fussent comparables aux siennes? Le succès, maintenant, a couronné son entreprise. Déjà, il prévoit l’époque où l’œuvre, l’œuvre grandiose de la formation de toutun peuple, sera entièrement terminée. Et quand le soir, après le rude labeur de la journée, il se repose avec ses travailleurs, dans les rougeurs empourprées du couchant, sur le haut des collines où arrivent par bouffées, aux approches de la nuit, les âcres émanations des solitudes, ce ne sont plus les affres de l’angoisse qu’il ressent, mais une de ces délicieuses détentes de tout l’être qui font affluer aux yeux des larmes chaudes, abondantes, et sous laquelle il doit bien souvent ployer involontairement le genou, la face tournée vers le ciel...

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