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Bientôt le train s’ébranle, puis, accélérant sa marche, passe rapidement à travers les faubourgs de la ville. Viennent ensuite des centaines d'usines, aux hautes cheminées fumantes. On arrive ainsi jusqu’au fleuve, où une longue jetée forme les abords du pont Victoria.
Brusquement, après avoir suivi quelque temps cette jetée, la locomotive s’engouffre avec un rauque sifflement entre deux énormes ailes en maçonnerie qui semblent s’allonger indéfiniment. Ce n’est qu’un éclair toutefois, et presque aussitôt le train plonge dans l’entonnoir béant du pont, faisant trembler, dans un ivacarme épouvantable, l'immense ossature de fer. C’est maintenant l'obscurité presquecomplète, à peine combattue à de rares intervalles par les quelques
1 Ce pont, le seul qui ait jusqu'ici été jeté sur le Saint- Laurent, a près de trois kilomètres de longueur. La galerie tubulaire, à travers laquelle passe le chemin de fer, est formée de 25 tubes en fer d’une longueur totale de 6,433 pieds, soutenus, à 60 pieds au-dessus du niveau du fleuve, par ? culées et 24 piles.
Commencé en 18566, et inauguré en 4860 par le prince de Galles, le pont Victoria n’a pas coûté moins de 30 millions de francs.
ouvertures ménagées sur les parois. Instinctivement, chacun s’est tu. (à et là, dans le grondement assourdissant du train, des clameurs étranges éclatent, clameurs répercutées au centuple par la sonorité inouïe de ce long tube en fer dans lequel on roule, on roule toujours, avec un vague pressentiment qu’on n’en pourra plus sortir. Aussi pousse-t-on un vrai soupir de soulagement quand soudain, après les quatre minutes nécessitées d'ordinaire pour traverser le Saint-Laurent en cet endroit, on aperçoit de nouveau le vaste fleuve et, dans le lointain, les mille et un toits de Montréal miroitant au soleil, tandis que des bouffées de vent frais, soufflant du large, aident à chasser l’émotion qu’on vient d’éprouver.
Le train, maintenant, s’est élancé à travers champs. Partout, de belles moissons, vertes ou dorées, et çà et là quelques maisonnettes de cultivateurs, toutes gaies et pimpantes, au milieu de bouquets d'arbres, avec leurs murs frais recrépis et leurs volets d’un rouge vif. De temps à autre le conducteur nomme les villages
traversés : Saint-Lambert, Saint-Bruno, Saint- Hubert, Belœil, etc.
Belœil ! n'est-ce pas que voilà un nom qui fait image? Vous ne manquerez pas aussi d’admettre qu'il est bien trouvé, si jamais vous voyagez au Canada; car on pourrait difficilement imaginer coup d'œil plus ravissant.
Nous traversons ici le Richelieu, coulant sur tout son parcours, depuis le lac Champlain dans l’État du Vermont jusqu’au Saint-Lau rent, à travers une contrée d'une incomparable fertilité. D'un côté de la rivière, c’est Belœil, devenu depuis peu un rendez-vous fashionable d’été, qui montre le défilé ininterrompu de ses jolies villas, enfouies dans le feuillage comme autant de nids d’amoureux ; de l’autre, Cest le gros bourg de Saint-Hilaire, groupé pittoresquement autour de son église, avec, tout au fond, la superbe montagne du même nom qui dresse dans les lointains, à deux mille pieds d'altitude, la masse bleuissante de ses flancs abrupts.
Bientôt, nous en longeons la base. En au-
tomne, sur les versants les moins escarpés, ce ne sont que vergers croulant sous le poids de ces célèbres pommes d’un beau rouge, connues au Canada sous le nom de fameuses, et dont il se fait aujourd’hui un immense commerce'. Leur abondance est telle que, de loin, à cette époque de l’année, on dirait des coins de paysage soudainement passés au vermillon de par la volonté de quelque fée. On en fait la cueillette vers la mi-octobre. Ces pommes délicieuses sont alors d’un bon marché inimaginable. Ainsi je me rappelle que, au cours d'un petit voyage en voiture, il y a de cela quelques années, à travers cette région montagneuse, j'avais manifesté un beau jour au propriétaire de l’un de ces vergers le désir de goûter, en payant, bien entendu, à quelques-uns de ses fruits. L'homme s’éloigna après avoir reçu de
1 L'exportation des pommes est aujourd’hui l’une des industries les plus importantes du pays. 1l y a deux ans, C’està-dire en 4383, il en a été exporté 458,048 barils, représentant une valeur totale de 2,505,908 francs. L'année 4881, qui a été jusqu'ici la meilleure sous ce rapport, vit une exportation de 334,538 barils de pommes, d'une valeur de 3,241,203 francs.
moi une pièce de cinquante centimes. Jugez de ma stupéfaction lorsque je le vis revenir pliant littéralement sous le poids. d’une quinzaine de kilos de pommes contenues dans un sac. Il vida silencieusement sa charge à mes pieds, dans la voiture. Et comme j'allais manifester mon étonnement d’une prodigalité si inattendue :
— Bien le bonjour, monsieur, fit l’homme en saluant, et en faisant mine de retourner à ses occupations.
Je dus détaler. Il paraît que j’en avais tout juste pour cinquante centimes.
Le Richelieu disparaît peu à peu à nos yeux.
Ce n’est plus maintenant qu’un mince filet d'argent, étincelant au soleil, parmi les prairies. Bientôt ce faible scintillement même s’estompe, s’effaçant dans le lointain. A son tour le mont Saint-Hilaire semble ensuite s’enfuir. Par degrés, les angles se sont arrondis, les crevasses se sont comblées. Encore quelques minutes de course à la vapeur, et le mont ne paraitra plus que comme un énorme bloc de
granit bleuâtre, aux tons adoucis, et dont les sommets prennent sous le jeu de la lumière des reflets de turquoise.
Nous roulons toujours. Le paysage est peu accidenté. Même, sur de grandes étendues, il offre maintenant une surface complétement plane. De tous côtés, d’immenses champs en culture, espacés par quelques pâturages où errent en liberté veaux, vaches, chevaux et moutons. Peu de forêts. Parfois un petit bois de bouleaux défile rapidement, comme frissonnant au passage du train, et avec ce bruit strident de feuilles métalliques froissées les unes contre les autres, particulier à ces sortes d'arbres. Les moissons offrent une gamme diaprée des plus variées. Ici les orges, les blés jaunissants, là-bas les sarrasins aux belles fleurs blanches. Plus loin encore les foins parfumés, aux panaches vert pâle, et les lins soyeux aux innombrables petits pétales bleus. Tout cela ondule sous le vent en larges vagues d’un mouvement rhythmique bien cadencé,
s’irisant au soleil comme le ferait un gigantesque velarium de soie tendu à perte de vue.
Mis voici que se profilent à notre droite les tours massives d’une cathédrale, et tout autour des clochers de couvents, des agglomérations d’édifices, toutes les approches, en un mot, d’une ville importante. En effet, nous touchons en ce moment à Saint-Hyacinthe, l’une des trois ou quatre cités d'ordre secondaire dont on parle le plus dans le Canada français, après Québec et Montréal.
Saint-Hyacinthe est le siége d’un évèché considérable et d’un séminaire renommé par tout le pays. De la gare, on voit peu de chose de la ville, celle-ci se déroulant un peu plus bas en pente douce jusqu’à une petite rivière pittoresquement encaissée qui se nomme l’Yamaska. Mais, par contre, au passage de cette rivière, on a une vue charmante de la localité. De coquettes maisons blanches et bleues, la plupart à un seui étage, sont entassées en un fouillis réjouissant jusqu'à la limite extrême
du rivage. Plus loin, et suivant une gradation savamment calculée, apparaît l’amoncellement en briques roses des constructions de commerce, des filatures, des usines. Par endroits, sur des tourelles, se déploient des drapeaux. Enfin, toujours plus haut, s’alignent les villas, les résidences de la riche bourgeoisie, puis les églises, les couvents, et comme arrière-plan, émergeant d'un épais feuillage, le dôme imposant du Séminaire, presque calqué sur celui du Panthéon de Paris.
Nous roulons de plus belle à travers champs.
Nous sommes ici à quarante-huit kilomètres de Montréal et à cent quatre-vingt-douze de Québec. La distance, du fleuve Saint-Laurent, n’est pas moins de trente-deux kilomètres, et nous continuons derechef à nous diriger vers l'intérieur. Toujours, partout, lesmêmes aspects de riche abondance. La récolte sera drue et | serrée dans ces parages. Çà et là, à l'horizon, surgissent de petites montagnes qui tranchent de leur bleu vif sur l'azur plus pâle, et qui ressemblent, à s’y méprendre, à ces monts des
pays de soleil, brossés sur les toiles orientales de Fromentin. De temps à autre, le chef du train, ouvrant les wagons, lançe un nom bien français : Sainte-Rosalie, Saint-Liboire. etc. Dansl'encadrement des portes et fenêtres, près des points d’arrèt, des enfants, cachant leurscheveux embroussaillés sous d'immenses chapeaux de paille, de belles et grandes filles du pays, hautes en couleur et à la bouche rieuse, accourent et se pressent, pour venir saluer les voyageurs. Parfois, alors, plus d'un bras blanc agite le mouchoir de bienvenue, et nous reprenons
allègres notre course en avant.
Coin de terre véritablement béni, où chacun est heureux, et que je connais bien pour y avoir moi-même grandi et l’avoir longtemps habité.
Pas un de ces chemins ombreux, zigzaguant par les prairies, que je n’aie parcouru bien des fois, au beau temps de ma première jeunesse, au temps où tous les jours je me rendais au séminaire de Saint-Hyacinthe. Ce cher collége, que de souvenirs ineffaçables son nom ne ré-
veille-t-il pas soudain en moi! Comme je le revois vite et bien, pendant que je trace ces lignes, avec ses bons prêtres se promenant sous les futaies, ces mêmes prêtres qui, après ma mère, ont surveillé mes premiers pas dans la vie avec le plus de sollicitude; avec ses grandes cours pleines de vieux arbres, retentissant du soir au matin de joyeux cris et de rires sonores ; avec ses longs corridors sévères et tout blancs, d’où il nous tardait tant de pouvoir nous échapper pour aller faire une partie de balle ; avec sa haute salle d'étude, où gaiement on travaillait thèmes et versions, des chants d'oiseaux plein les fenêtres, tandis que d’en bas montaient les senteurs parfumées des jardins et des champs !.…
Ce coin de terre, surtout, est la patrie du paysan ou plutôt de l'habitant canadien, qui se sent là chez lui, dans son royaume. Le mot « habitant » date d’il y a longtemps déjà, des premières années mêmes de la colonisation du pays par les Français, époque où on l’appliqua au cultivateur, c'est-à-dire à l’homme tenant
au sol, pour le distinguer du fonctionnaire et du marchand, qui sont sans attaches fixes. Plus tard, lors des démêlés avec les Anglais, habitant devint synonyme de Canadien-Français. Ce mot est maintenant passé dans le langage courant pour désigner celui qui appartient à la classe agricole, et l’on dit aujourd’hui partout, en parlant d’un cultivateur : C’est un « habitant ! ».
F' faut voir l'habitant canadien chez lui, c’està-dire dans son logis, sur ses terres, ou avec ses amis, pour se faire une idée de la somme
1 Hubitant est synonyme de Canadien-Français, et ce dernier nom signifie catholique, signifie indépendance et volonté de se faire respecter. Population gênante.
C'est nous qui avons créé cetitre, pourexprimer une situation nouvelle dans un pays nouveau. Il est intimement lié aux glorieuses annales d’une colonie dont les origines sont irréprochables, n’en déplaise aux autres nations. Nous n’avons pas voulu du nom de paysans. Celui-là est bon pour l'Europe. Que ceux qui veulent se mettre un boulet au pied le portent.
Sol canadien, terre chérie,
Par des braves tu fus peuplé ;
Ils cherchaient loin de leur patrie Une terre de liberté.
Voilà ce que le poëte a pu dire sans exagération.
» qui exerce les professions
C’est le fils de l « habitant
incroyable de bonheur et de bien-être qui lui est départie. Autant ses congénères d'Europe luttent et peinent comme des -forçats, et sont tenus dans un état de continuelle sujétion, autant il a, lui, la vie large et facile, avec autant d'indépendance et de liberté qu'un être humain en peut désirer. Le gouvernement, si puissant fût-il, qui tenterait de lui glisser le moindre petit impôt direct, serait infailliblement renversé au milieu d’un branle-bas d'enfer. L'habitant sait de quelle autorité il dispose, et son caractère s’en est heureusement ressenti. Il n'est plus, comme ici, l’homme qui se courbe et obéit, mais bien plutôt celui qui parle haut et volontiers commande. Non pas toutefois que
libérales, qui va au Parlement, qui construit des chemins de fer et des manufactures. Les « habitants » n'ont jamais été domestiques ou hommes de peine dans les faubourgs des grandes villes d'Europe.
Chez nous, chacun fait sa part de l’œuvre commune ; néanmoins nous sortons tous de l’ « habitant ». Nous n’empruntons pas aux oiseaux de passage des plumes plus ou moins brillantes, mais qui ne sont que des plumes, après tout. Ce qui nous caractérise, c’est que nous sommes nous-mêmes, et que nous savons d’où nous venons et où nous allons. ss Benjamin SULTE. . . . :
(Minerve de Montréal, du 23 février 1881.)
cela aille jusqu’à l’arrogance, car la libéralité dont la superbe nature du Canada a fait preuve à son égard, en lui permettant de se tailler partout à son gré d'immenses champs à perte de vue, a de plus disposé son cœur à la bienveillance. L'àpreté impitoyable et le farouche égoïsme, qui sont la caractéristique du paysan européen, ont fait place chez l’habitant canadien à un grand fonds d’indulgence et de dévouement pour ses semblables, tout cela illuminé par le sourire de bon diable de l’homme qui a le entre plein, et qui ne craint pas que sa huche manque jamais de pain. En somme, on le voit, un personnage des plus intéressants en raison de son étrangeté même, et qui vaut certes la peine que l’on fasse halte sur notre route pour aller lui rendre visite, et cela d'autant plus que c’est par l’habitant que l’on connaîtra le mieux le Canada.
Ce furent la Bretagne et la Normandie qui jadis contribuèrent principalement à peupler la Nouvelle-France. Les descendants de ces pre-
miers colons se reconnaissent encore facilement aujourd'hui : les uns par leur loyauté, leur force de volonté allant même jusqu’à l’entètement, leur grande vigueur corporelle et leur ardente piété; les autres par leur rouerie en affaires, leur gaieté, leur humeur plus sociable, leur penchant invétéré pour les procès, leurs besoins de luxe et d'ostentation. Les deux races sont facilement excitables, la moindre altercation dégénérant souvent en une vraie bagarre, quoique bien rarement pourtant on en vienne aux coups. Toutes deux se sont aussi de tout temps distinguées, au Canada, par leur attachement inviolable aux mœurs et coutumes de leurs ancêtres, et par leur vive résistance à s'opposer à l’envañhissement du soi-disant progrès moderne. À la vérité, elles semblent toutes deux inaltérables, et les outrances de la vie de cette fin de siècle, qui partout ailleurs oblitèrent, nivellent et aplanissent, n'ont eu jusqu'ici aucune prise sensible sur elles.
Les fils des Bretons, je l’ai déjà dit, sont surtout établis le long du Saint-Laurent, et le
plus près possible de son embouchure, là où le fleuve, par sa prodigieuse largeur, leur donne l'illusion de cette mer dont ils aiment encore, comme leurs aïeux, l’éternelle et majestueuse voix de basse grondante. Parfois, alors, il leur est loisible, entre deux sillons, de s'échapper dans une barque pour aller au large faire le coup de filet. Beaucoup même d’entre eux Ont fait de la pêche ou de la navigation du Saint-Laurent leur principale occupation. Aussi est-ce dans leurs rangs que se recrutent en général les marins et les pilotes les plus habiles de la côte. |
Les descendants des Normands, par contre, sont pour la plupart disséminés dans l’intérieur et aux environs des villes, où ils ont accaparé les grandes et petites fermes, l'élevage du bétail, la culture des céréales et des primeurs.
En quelque endroit du Canada que l’on soit, la demeure de l'habitant appartenant à la classe
moyenne, c'est-à-dire à la plus nombreuse, ne | diffère guère d'aspect. C’est toujours la même maison basse en bois, blanchie à la chaux, aux
volets verts ou rouges, et au toit recouvert de minces lattes appelées bardeaux. Le rez-dechaussée se compose d’un seul et vaste appartement carré, servant à la fois de chambre à coucher, de cuisine et de salle de réception. Aux murs, quelques images d’'Épinal, grossièrement enluminées, et représentant le Sauveur, la Vierge et les Saints. Au centre, un éncrme poële vieux modèle, entouré de monceaux de bois de chauffage, puis à côté, près d’une fenêtre, une grande table de bois brut. Dans un coin, le lit de famille, d’une hauteur telle que l’on ne s’y peut coucher qu’en exécutant de véritables sauts d’acrobate. Tout près, des couchettes, des berceaux pour les petits, habituellement nombreux chez le cultivateur canadien, quelques familles s’élevant jusqu’à dixhuit, vingt et quelquefois même jusqu'à vingt-cinq enfants. Dans un autre coin, des rayons peints de couleurs vives, pour la vaisselle et les ustensiles de cuisine. Aux poutres enfumées du plafond, un vieux fusil à pierre, avec la corne à poudre et le moule à balles,
C'est là le « vieux fusil français », héritage précieux que l’on tient des ancêtres, dont on ne se dessaisirait pas pour une fortune, et qui rendit jadis plus d’un service signalé dans les excursions de chasse d’antan, aussi bien que dans les escarmouches avec l’Anglais et l’Indien. |
N'allons pas oublier le rouet de l’aïeule, et, chez les plus aisés, le métier à tisser les vêtements du ménage. Des escabeaux, quelques chaises cannelées, deux ou trois berceuses, et un grand coffre servant à la fois de siége d’honneur et de garde-robes, complètent ce mobilier rustique. Sur tout cela veille la croix du chrétien, suspendue au-dessus du lit des époux avec le bénitier et le rameau bénit.
Dans la campagne canadienne, ainsi que du reste en plusieurs endroits de la France d’aujourd’hui, le rameau bénit joue un rôle considérable dans les événements de la vie de famille. On lui attribue des vertus extraordinaires, et il est en conséquence l’objet d’un respect des plus touchants. À la mort d’un proche, par exemple,
la palme sacrée repose à la tête du cadavre, et chaque visiteur, avant que de s’agenouiller, la trempe dans l’eau bénite et l’agite au-dessus du corps en murmurant une prière. On s’en sert aussi de la sorte pour éloigner l'Esprit du mal, et, quand un orage éclate, pour tenir la foudre meurtrière à distance.
L’habitant est matinal. Dès quatre heures en été, et six heures en hiver, il se met au travail, qu’il mène sans interruption jusqu’au déjeuner. Ce premier repas se compose habituellement, en été, de lait et de pain de sarrasin, auxquels, en hiver, on ajoute de la charcuterie. Le diner est servi à midi avec de la soupe aux pois, du lard, des pommes de terre, du lait et du fromage. Dans la période des chaleurs, une sieste d’une heure, à la suite du diner, est dans les habitudes des fermiers et hommes de peine. On se remet à table à la chute du jour, pour le souper où figurent de la viande de porc, des légumes, des œufs et du fromage, le tout arrosé ordinairement d’une infusion de thé ou de café.
Mais c’est, sans contredit, durant la saison
d'hiver qu’il faut voir l'habitant canadien. La nature qui, au Canada, s’est montrée capricieuse au point de lui donner des étés du Sénégal et des hivers du Spitzberg, a eu du moins le bon goût de rendre la période des froids on ne peut plus saine et agréable. Je l’ai dit déjà, rien ne se saurait comparer nulle part avec la splendeur du ciel de ce pays, en décembre, janvier et février. La neige tombe par intervalles deux jours durant, puis des vents violents balayent les nuages, et alors ce ciel est d’un bleu profond, réjouissant, absolument exhilarant même. Les nuits, criblées d’étoiles, sont tout un poëme d’allégresse; la lune et la réverbération de la neige aidant, on y voit souvent comme en plein jour. À vingt degrés au-dessous de zéro, l'hiver canadien est plus supportable que la température normale de Paris aux approches du jour de l'an, À vrai dire, on ne souffre pas du froid au Canada, tellement on y possède à merveille l’art et les facilités de s’encapuchonner, tellment dans chaque maison les gros poëles, qui y ronronnent sans cesse, entretien-
nent une chaleur inouïe, et parfois même absolument suffocante. Des forêts entières y passeront plutôt, mais on aura du moins nargué la morsure du vieux Borée. A voir ces incendies, les marchands de bois en France, qui nous pèsent leur combustible au kilo, eau feraient sûrement une maladie.
Le « Tout à la joie » de la polka populaire de Fahrbach semble alors être devenu le mot d'ordre de l'habitant. Ses prés et ses champs, sommeillant sous une épaisse couche de neige, ne sauraient plus l’inquiéter. À peine par-ci par-là quelques menus travaux d'urgence, d’ailleurs bien vite expédiés, réclament-ils son attention. Tout le reste est au plaisir, à la table, aux amis, Dans les villages, dans les rangs, on se réunit par bandes nombreuses, puis les traîineaux glissent comme le vent, emportés par de petits chevaux tout feu, dont les naseaux fument d’impatience et qu’excite encore
1 Les rangs, au Canada, comprennent les terres mêmes situées en dehors des limites du village. Une grande route, portant le numéro du rang, les traverse habituellement.
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le tintinnabulum des clochettes de leurs attelages. L'air scintille, comme traversé de milliers d’aiguilles brillantes, et Je soleil fait jaillir sur la neige de soudaines et longues flambées d’étincelles. On va, on va ainsi, des kilomètres durant, d’une maison amie à une autre, à travers la campagne toute blanche, sur la surface gelée des rivières, le long des forêts de sapins qui se dressent, roidies et fantastiques, dans leur orfévrerie de givre. Parfois, dans la furie de la course, des chansons éclatent, de bonnes vieilles chansons datant de l’arrivée des Français au Canada !, et dont les motifs sont repris en chœur avec un entrain inexprimable par toute la bande.
A l’intérieur des maisons, où les femmes et les jeunes filles se tiennent prêtes à recevoir les visiteurs, les tables croulent sous les victuailles qui à tout instant ne cessent de sortir des fourneaux. On. a pour cela dévalisé le
1 La plupart de ces chansons, si précieuses à tous les points de vue, ont été récemment rassemblées et publiées à Québec par un écrivain canadien, M. Ernest Gagnon, sous le titre de : Ze Chansonnier national.
poulailler, mis la basse-cour à une forte contribution, et complétement ravagé la porcherie.
Ce ne sont que pyramides de saucisses et de boudins, entassements de tourtières ! et de jambons, chapelets ininterrompus de volailles et de dindons, montagnes de beignes* et de croquignoles *. Gargantua et Gamache réunis en reculeraient certes de stupéfaction. Chaque nouvel arrivé n’y voit là cependant rien que de très-naturel, et qui ne réponde aux exigences des appétits, surexcités outre mesure par la course et l’air vif du dehors. Une fois les estomacs bien repus, les pipes s’allument, le swiskey circule, — un petit wiskey traîtrelet échauffant les têtes en diable, — et les chansons reprennent de plus belle. Une heure, deux heures s’écoulent ainsi en festivités, puis on se lève de table pour aller recommencer ailleurs.
Toutes ces réjouissances atteignent leur apogée dans les quelques jours qui précèdent
1 Pâtés de charcuterie. * Gâteaux frits au saindoux.
3 Autre espèce de gâteaux frits comme les beignes.
et suivent le premier de l’an, époque où dans certaines paroisses on y ajoute encore parfois la guignolée, vieille et touchante coutume qui ne tend que trop maintenant à tomber en désuétude. « On court la guignolée », comme on dit au Canada, dans la nuit même de la Circoncision, et l’on entend par là aller prélever de maison en maison un impôt en nature pour les pauvres, afin que ceux-ci puissent aussi partager la joie commune. Ce sont habituellement les jeunes qui s’acquittent de celte besogne. À cet effet, réunis en nombre respeetable et munis de sacs de grande dimension pour les provisions, ils se mettent en route, faisant tout à coup retentir dans le silence de la nuit les sons d'instruments de musique et de chants d’allégresse. Arrivée au logis qu’elle veut forcer, la troupe s’arrête, puis somme le propriétaire d’avoir à ouvrir sa porte, en entonnant ce couplet bien connu :
La guignolée, la guignaloche,
Mettez du lard dedans ma poche!
Si vous voulez rien nous donner, Dites-nous-le.
Nous vous prendrons la fille aînée, Si vous voulez.
Nous lui ferons faire bonne chère,
Nous lui ferons chauffer les pieds.
Les portes grandes ouvertes, la foule joyeuse fait irruption à l’intérieur, puis, après les souhaits de bonne année, souhaits arrosés de plus d'un verre de uiskey, elle se répand de nouveau au dehors pour aller rendre la même visite au plus proche voisin, après avoir prélevé pour les pauvres une forte contribution sur les magasins aux comestibles de l’amphitryon que l’on vient de quitter. Il est irès-rare que ces sortes d’invasions nocturnes ne soient pas partout bien accueillies, l'habitant canadien, on ne saurait trop le répéter, étant renommé pour sa charité, et pour l'hospitalité, même biblique, qu’il se sent porté à accorder à lout venant.
Mais il est temps, n’est-ce pas? que nous rejoignioas le train qui doit nous aider à achever notre excursion. Peu à peu, à mesure que nous nous sommes enfoncés plus avant
dans le pays, nous éloignant de plus en plus du Saint-Laurent, l'élément anglais, jusque-là excessivement clair-semé, a commencé à faire son apparition. Des noms étrangers ont remplacé, aux devantures des gares, les appeliations familières de tout à l’heure : Upton, Acton, Durham, etc. Il convient cependant de dire ici que ces différentes localités ont leurs noms équivalents français, parmi les Canadiens, et que, bien qu’elles aient été autrefois fondées par les Anglo-Saxons, ceux-ci sont depuis longtemps débordés par leurs compatriotes de l’autre race, qui toujours, continuellement , montent des parages du Saint-Laurent, comme une marée irrésistible contre laquelle tout doit reculer. Certains villages même, entièrement habités il y a à peine un quart de siècle par des Anglais, offrent aujourd'hui cette particularité curieuse que l’on n’y trouverait plus une seule famille parlant ia langue des fils d’Albion. C’est le français qui, à cette heure, y règne en maître !.
1 Un exemple frappant du progrès de la race française, au
Le paysage s’est aussi considérablement modifié. Entre les champs cultivés, de vastes landes désertes se déroulent maintenant aussi loin que le regard peut porter. Parfois, des arbres au tronc noirci, aux branches calcinées, se dressent comme des squelettes au milieu de ces solitudes, où le feu a été l’unique mode de défrichement.
Nous venons de pénétrer dans l’une des nombreuses zones, proprement dites « à colons », que renferme actuellement la province
Canada, nous est en ce moment offert par les chiffres du recensement, de 4831 à 1881. Ces chiffres ont trait au mouvement de la population, durant cette période d’années, dans les comtés de Sherbrooke, Stanstead, Shefford, Missisquoi, Brome, Drummond, Megantic, Compton, Richmond et Wolfe, c’est-à-dire dans cette partie de la province de Québec qui, il y a à peine un demi-siècle, était la propriété absolue des Anglais. Nous y voyons que, alors que ces derniers comptaient 37,964 habitants en 1831, 63,974 en 4861, et 70,018 en 4881, les Canadiens-Français par contre, qui ne comptiient en 1831 que 4,242 âmes, s’élevaient déjà en 1861 à 72,662, et enfin figurent au dernier recensement de 4881 pour 416,939 habitants, s'étant ainsi multipliés vingt-neuf fois dans le court espace de cinquante ans, tandis que pendant le même temps la population anglaise n'avait seulement pas pu arriver à se doubler. Ces chiffres sont, croyons-nous, su‘fisamment éloquents, et peuvent se passer de commentaires.
de Québec, et qui est connue sous le nom de « zone des cantons de l'Est ». Quelques instants d’une course rapide, puis soudain, les premiers défrichements dépassés, nouveau et complet changement de décor. La nature s’y montre plus rude, plus accidentée qu'ailleurs, partant aussi plus pittoresque. Ici c’est une vallée profonde, aux versants d'un vert soyeux et éclatant, là-bas un torrent écumeux qui dévale en mugissant d’un rocher. Plus loin nous roulons, dans un assourdissement subit du train, sous la voûte d’une haute et épaisse forêt, sombre comme un intérieur de cathédrale, et dont les halliers semblent faits pour favoriser u:1 {,aet-apens de détrousseurs de diligences. Au sortir de l’un de ces bois, une vive surprise nous est ménagée. Entre deux rangs de hautes collines d’un velouté admirable, une rivière aux reflets moirés — un véritable petit amour de rivière à la Florian, et qui semblerait convenir à un tableau de Watteau plutôt qu’à ce coin agreste et sauvage de l'Amérique du
Nord — court et serpente avec une grâce de
nymphe par delà les lointains où elle se perd. C’est le Saint-François, qui, sorti des cantons avoisinant la frontière, va se jeter dans le Saint-Laurent au lac Saint-Pierre.
Tout là-bas, à un tournant, brillent au soleil les toits et flèches d’églises d’une ville. Encore quelques minutes de course à la vapeur, et nous touchons à Richmond, où la route se bifurque pour les États-Unis.
De Richmond, en prenant la voie des États- Unis, on se rend en une heure à Sherbrooke, qui est le centre de production le plus considérable de cette partie du pays, en même temps que le siége d’un autre évèché important et ie point de jonction de plusieurs chemins de fer. La route qui y conduit passe à travers l’une des contrées les plus pittoresques qui se puissent imaginer. Ce ne sont partout que cascades roulant avec impétuosité au fond des ravins, forêts d'érables et de sapins étagées, entassées les unes sur les autres, et gravissant hardiment le flanc des montagnes qui de toutes parts nous enserrent. Puis de belles clairièrez,
couvertes de bestiaux, traversées par les méandres capricieux du Saint-François. Sur tout cela un parfura sui generis, de nature vierge, une odeur âcre de sapins qui fait dilater avec délices nos poumons, habitués à l'air plus rare et plus lourd des villes. «Mais, c’est une véritable Suisse en miniature! » est-on tenté de s’écrier.
Bientôt, au point où une autre rivière, le Magog, vient se jeter dans le Saint-François, descendant des hauteurs par une série de cataracies bouillonnantes, apparaît Sherprooke qui, du rivage, monte hardiment à l'assaut des rocs d’alentour , ne s’arrêtant qu'à la base même de sa cathédrale, bâtie à l'endroit le plus élevé, pour s'étendre plus loin, sur d’autres versants, avec le fouillis de ses maisons proprettes, pimpantes neuves, tout cela mêlé aux nombreuses fabriques pour lesquelles la localité est célèbre. En effet, Sherbrooke est surtout une ville manufacturière; ce qu’elle doit à ses chutes d’eaux, uniques dans le pays, en même temps qu’à d’admirables facilités pour le débouché de ses produits. C'est aussi une ville go
ahead, dans le vrai sens américain du mot. Les Canadiens-Français, ordinairement peu entreprenants, se sont jetés là dans le mouvement avec une ardeur sans pareille. Bien que Sherbrooke ne renferme encore qu’une dizaine de mille âmes, il n’est pas une seule des innovations du siècle, dites «améliorations modernes », qui lui soit étrangère. Les incendies y sont par exemple notifiés instantanément à l’aide du télégraphe d'alarme en usage dans tous les grands centres d'Amérique; le téléphone y réunit les maisons, et l’on est présentement en train d'y jeter bas les réverbères à gaz, comme étant par trop « vieux genre », pour les remplacer par de superbes foyers électriques d’une puissance de deux mille bougies.
Le mouvement colonisateur, chaque jour de plus en plus accentué, se porte énergiquement depuis quelques années vers cette région des cantons de l’Est dont Sherbrooke est le centre, région depuis longtemps renommée au Canada pour la grande fertilité de son sol, et pour ses inépuisables richesses minières et forestières.
C'est ainsi, pour ne parler ici que de l’immigration venue de l'étranger, que sur les six mille huit cent quatre-vingts-six immigrants arrivés dans la province de Québec, du 30 juin 1883 au 30 juin 1884, la zone des cantons de l'Est en a reçu pour sa part deux mille deux cent quatre-vingt-dix-sept, dont mille six cent soixante et onze se sont fixés dans le seul comté de Sherbrooke. La France, et principalement la Belgique, sont entrées depuis peu dans cette immigration, et pour un chiffre encore très-minime, il est vrai, mais qui est suffisant toutefois pour permettre de concevoir les plus belles espérances sur l'avenir réservé aux races de langue française groupées dans ce coin de l’Amérique du Nord'.
De Richmond, où nous reprenons le train à destination de Québec, il nous reste encore à franchir une distance de cent vingt-huit kilo-
mètres avant d'arriver au terme de notre
1 Voir, pour détails sur les cantons de l’est de la province de Québec, le Voyage au Canada, de M. G. VEKEMAN, suite de lettres adressées au Lion belge de Bruxelles. — Antoine Logé, éditeur, Bruxelles, 4883.
voyage. Le chemin de fer oblique ici directement dans la direction du Saint-Laurent, qu'il va rejoindre, à Lévis, en face de la capitale. De nouveau, la langue française recommence à résonner agréablement à nos oreilles, à l'exclusion de toute autre, Le pays est de même revenu à son aspect primitif. Peu à peu, par une gradation insensible, le paysage s’est nivelé, pour se fondre bientôt dans l’immense surface plane de la vallée du grand fleuve. On revoit les belles moissons houleuses, émaillées çà et là de bourgades, de villages aux petites maisons blanches, et que traversent de longues routes poudreuses, bordées de hauts peupliers. A la longue, le regard se fatigue de cette placide et somnolente uniformité, et c’est avec joie que, en longeant les falaises de Lévis, le touriste salue de loin la masse sourcilleuse du vieux Québec, et le superbe fleuve aux allures d’Océan sur lequel glissent d'innombrables navires.