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CHAPITRE X L'HISTOIRE.— LA POLITIQUE. — LES HOMMES

Après la conquête. — Les commencements du grand duel parlementaire entre Français et Anglais d'Amérique. — Guerres de 1775 et de 1812. — L’insurrection de 4837.— Le Canada sous l’acte d'union de 4840.— La Confédéra-

tion. — La hiérarchie parlementaire du Dominion. — L’honorable Honoré Mercier. — L’honorable J, A. Chapleau.

Pour bien connaitre les Canadiens-Français de notre temps, et par là même pour bien juger de leur patrie, de leurs aspirations, de leur avenir, un peu de politique rétrospective est nécessaire. Le Canada, du reste, ainsi que la Hongrie, dont madame Adam nous entretenait récemment en termes si vivants et si chaleureux, est un des pays ou l’on parle le plus politique.

Le lecteur peut se rassurer; je ne remonterai pas au déluge, mais seulement à l’année

1763, cette année si néfaste du traité de .

Paris, qui consacra la cession absolue, à l’Angleterre, de tout ce qui constituait auparavant la Nouvelle-France. Comme bien l’ou pense, les quelque 60,000 colons d’origine française, que l’on abandonnait ainsi d’un seul trait de plume aux mains de l'ennemi, ne virent pas tout d’abord l'avenir se dessiner pour eux sous les auspices les plus favorables. Les Anglais, maintenant, commençaient à affluer dans le port de Québec, toujours de plus en plus nombreux, avides de jouir de leur conquête et résolus à faire durement expier aux habitants du pays les multiples échecs infligés jadis aux armes d’Albion. Cela pouvait ne pas être trèsloyal, — car l'Angleterre avait juré, par écrit, de mettre ses futurs sujets canadiens-français sur le pied d’une parfaite égalité avec la population de race anglaise, — mais c'était dans tous les cas conforme à la nature humaine, et l’histoire du monde n'offre pas encore l’exemple d’une natior qui, en semblable circonstance, n’ait pas aussi quelque peu violé la foi promise.

Mais passons. Donc, et c'était naturel, les vainqueurs n’eurent rien de plus pressé, tout d’abord, foulant aux pieds les droits les plus élémentaires, que d’accaparer pour eux seuls la conduite des affaires et les fonctions publiques. Une première dictature militaire, — l'inévitable dictature à la Manteuffel imposée à tout peuple auquel le Dieu des armées a été contraire, — ouvrit les hostilités en rayant arbitrairement la clause du traité de Paris qui garantissait aux Canadiens-Français le libre exercice de leur religion et de leurs lois. Jusqu’en 4774, le code anglais eut seul force de loi. On pourchassa à outrance la langue française, et tous les moyens furent mis en œuvre par les représentants de la Grande-Bretagne pour substituer la religion anglicane au catholicisme.

Ce fut au Canada, durant toute cette période, comme une Terreur en miniature. Règne de traîneurs de sabres et de porteurs de grosses épaulettes, dont pas un Canadien ne peut aujourd’hui se souvenir sans ressentir aussitôt

dans tout son être un frisson, fait de sourde honte et de muette indignation. Dans la colonie, la vie sociale semblait avoir disparu. Parfois seulement, pendant les noiresnuits d’hiver, le vieux château Saint-Louis, devenu la résidence du gouverneur, s’illuminait soudain làhaut sur les rocs de Québec : il y avait bal alors chez le seigneur du lieu. La valetaille, massée au dehors, dans les resplendissants reflets qui s’échappaient des fenêtres, regardait défiler pendant de longues heures, sous les bougies ministérielles, les majors et colonels pansus du roi Georges qui s’amusaient à ses frais.

Tout le Canada de l’époque tient dans ce tableau : d’un côté, sous les lambris du gouverneur, les officiers en habits rouges, luisants et éclatants, rogues et hautains, gorgés et repus jusqu’à la satiété; de l’autre, dans le froid de la nuit, la multitude qui regarde en silence ces lieux d’où elle vient d’être bannie, et qui, ne pouvant rien contre les canons braqués sur elle, se contente de se ronger les poings.

Et pourtant, quand on y songe, il est permis

de se demander si ce n’est pas à cette attitude passive, qui pouvait sembler du découragement, que les Canadiens-Français doivent de former aujourd'hui un peuple vivace et distinct. Il n’est pas que les coups d'épée qui témoignent de la valeur d’un individu; il y a aussi des réserves héroïques.

En effet, que serait-il advenu, pour eux, d’un semblant de révolte? Sans aucun moyen de défense, qu'auraient-ils pu pour l'attaque? La poudre et la mitraille anglaises eussent parlé, et tous ces mécréants qui s’avisaient de se plaindre eussent été impitoyablement balayés. Au lieu que, ne les entendant jamais, les voyant à peine, on sembla les ignorer, et les jugeant complétement impuissants, on les crut destinés à être englobés et à disparaître tôt ou tard dans les flots de l'élément anglo-saxon, sans s’apercevoir que, tout au contraire, ils grandissaient et se fortifiaient.

Car il en était ainsi. Déjà en 1774, quand le cabinet de Londres jugea opportun d'installer un gouvernement civil aux lieu et place du ré-

gime militaire, — toujours, bien entendu, sans interrompre l'œuvre d’anglification du pays, — les Canadiens-Francais présentaient un front serré et compacte aux envahissements de leurs adversaires. Bien plus, sous la conduite d’un clergé admirable de dévouement, ils étaient arrivés peu à peu à s'élever par une solide instruction jusqu'au niveau des plus hautes classes anglaises. Aussi, lorsque plus tard sonna pour eux l’heure si ardemment désirée, qui vit les premiers essais du gouvernement représentatif au Canada, cette heure-là les trouva-t-elle parfaitement initiés au jeu du méca-

nisme parlementaire et on ne peut mieux préparés à prendre leur part des luttes constitutionnelles qui allaient s'engager.

Ceci se passait en 4791. Entre temps, l’« habitant » canadien avait eu occasion de décrocher le vieux mousquet qui dormait aux solives de sa maison depuis les jours sombres des batailles d'Abraham et de Sainte-Foye. Washington, La Fayette et Rochambeau venaient d’emboucher le clairon retentissant de la déesse Liberté, et,

confiantes, les armées américaines s’avançaient vers le Saint-Laurent pour aider leurs frères français à déloger à leur tour l’Anglais détesté,. Alors se produisit un fait inouï. Le Canadien avait juré fidélité à son conquérant; il voulut tenir parole, décidé à épuiser jusqu’au bout, avant que de montrer les dents, la mesure des justes revendications. Épaulant tranquillement son mousquet, avec le sourire aux lèvres du devoir accompli, il tira l’une après l’autre toutes ses balles dans le tas républicain, trouant de son mieux le drapeau flambant neuf, aux étoiles toutes brillantes d'espérance, de la jeune République américaine. Celle-ci, se voyant si mal reçue, donna l’ordre à ses soldats de rebrousser chemin; et c’est ainsi que grâce à l’élément français, le Canada, entraînant à sa suite une bonne moitié du continent nord américain, put alors être conservé à l’Angleterre.

Le 17 décembre 1792, avait lieu à Québec l'ouverture du premier parlement. De nouveau, maintenant, comme au temps où Montcalm et Wolfe, ces deux héros de l’épopée du nouveau

monde, engageaient le fer sur les hauts plateaux d'Abraham, la lutte se dessinait âpre et ardente, entre Celtiques et Saxons, pour la possession du Saint-Laurent. Seulement, cette fois, c'était sur un terrain purement constitutionnel : les uns voulant dominer coûte que coûte, puisque enfin le pays leur appartenait de par droit de conquête, les autres combattant avec toute l'énergie du désespoir pour préserver leur nationalité. À mesure que les ordres arrivaient de Londres de presser et d'activer de toutes manières le travail d’anglification, de toutes parts surgissuient parmi les Canadiens de nouveaux défenseurs qui, la constitution en main, cherchaient à battre les hommes du pouvoir avec leurs propres armes.

Car ils avaient fait ce rêve de triompher par la tribune, du reste le seul champ clos où il y eût de sérieuses chances de succès. Un journal français, — le premier, — parut, qui s’intitula tièrement le Canadien, avec cette devise en exergue : « Nos institutions, notre langue et nos lois. » C'était en 1804. Trois ans

après, cette feuille recevait le baptême du sang : un certain gouverneur, qui fut le Marat des bords du Saint-Laurent, sir James Craig, pour l'appeler par son nom, suspendit tout à coup la publication, et fit mettre ses rédacteurs sous le verrou,

Mais il n’est si forte semence de prosélytisme que la persécution. Loin de tomber, l'agitation se propagea. Le Craig susdit fut rappelé, et il n’en était que temps, car l’exaspération des habitants, que rendait plus dangereuse encore le voisinage des États-Unis, allait peutêtre porter un rude coup à la couronne d’Angleterre.

Puis 1812 survint, qui amena une heureuse diversion en dirigeant l’attention publique vers la nouvelle guerre qui éclatait en ce moment entre l'Union américaine et son ancienne métropole. Comme en 1775 lesarmées de la jeune nation voisine se répandirent sur les deux rives du Saint-Laurent, et une seconde fois, elles furent encore repoussées par les Canadiens- Français après de sanglantes rencontres, L’un

de ces chocs est même resté légendaire : celui de Châteauguay où le colonel de Salaberry, nouveau Léonidas, défit, avec trois cents voltigeurs seulement, un corps d'armée américaine composé de sept mille hommes. Ce Salaberry est celui qui, plus tard, vit son fils, devenu officier anglais, tomber, pour ne plus se relever, sous le chaud soleil de l'Inde. Se pourrait-il, en vérité, trouver chose plus merveilleuse, dans l'histoire contemporaine, que ce mélange de sang anglais et français versé pour une cause commune, aux deux confins de notre globe, et cela après les siècles d’entre-déchirement dont Poitiers, Azincourt et Waterloo ont été les points culminants!.….,

Mais 1812 ne fut qu’une trêve, une rapide éclaircies et bientôt, au Canada, les ressentiments de race et de religion, un instant apaisés devant l'ennemi, se révaillèrent plus impitoyables que jamais. Ds plus belle, les gouverneurs se mirent à casser les arrêts du parlement qui ne leur plaisaient point. A tout instant, les Chambres étaient prorogées

selon le bon plaisir de ces despotes, et le pays livré à toutes les inquiétudes d'élections générales, qui, bien que toujours favorables au parti français , n’en étaient pas moins une source d’agitations perpétuelles. Au mois de mai 1831, au plus fort d’une lutte électorale entre deux candidats appartenant à chacun des deux partis alors en présence, les troupes, appelées un beau jour sous le prétexte de maintenir l'ordre, mais, en réalité, bien plutôt pour exercer une pression en faveur du candidat gouvernemental, tirèrent sur le peuple, tuant deux hommes et en blessant grièvement plusieurs autrés. Une crise était imminente.

Dans le but de conjurer la révolte que l’on sentait gronder, les chefs du parti canadien qui comptaient alors à leur tête un homme d’une rare valeur, Louis-Joseph Papineau, résolurent de tenter un dernier effort à l’aide des moyens constitutionnels dont ils disposaient. Un manifeste fut rédigé à cet effet, durant la session de 1834, manifeste qui exposait à la métropole, en quatre-vingt-douze paragraphes,

les griefs dont on avait à se plaindre. Ce manifeste, connu dans l’histoire du Canada sous le nom des quatre-vingt-douze Résolutions, fut appuyé de pétitions couvertes de milliers de signatures; puis on attendit.

On attendit en vain, et bientôt le bruit courut que le Bureau Colonial avait décidé d'opposer une fin de non-recevoir à ces légitimes exigences. Cependant, on l’a su depuis, ces réclamations étaient dès lors admises: en principe, et la cause canadienne-française définitivement gagnée. Mais à cette époque, le temps n’était plus à la réflexion. L'explosion, qui couvait depuis tantôt soixante-quinze ans, éclata enfin. Un courant d’indignation, rapide comme une traînée de poudre, arracha l’homme des champs à son sillon et le citadin à sa profession pour les jeter tous deux en avant, tête baissée, contre le pouvoir établi. Plusieurs. milliers se trouvèrent ainsi réunis du jour au lendemain, sans chefs, sans armes, sans munitions, sans organisation d'aucune sorte. Ce mouvement porte le nom de Rébellion de 1837.

Ce fut là-bas comme une seconde Jacquerie. Les insurgés se battirent avec rage, avec Féroïsme même. Mais que pouvaient les faux, les urches, les vieux fusils de chasse de ces preux, y compris — Ô les pauvres braves | — le seul canon de bois dont ils disposaient, que pouvait, dis-je, cet attirail de guerre d’un autre âge contre cette avalanche de fer et de feu qui se nomme une « armée régulière contemporaine »? Ils furent vaincus, c'était écrit. Une première victoire, celle de Saint- Denis, n'était pas plutôt venue les combler d’une folle joie, que quelques jours après, ils subissaient un échec sérieux à Saint-Charles, et le mois suivant étaient complétement taillés en pièces à Saint-Eustache. Sir John Colborne commandait à ce dernier combat. De sa belle main blanche, il indiquait lui-même les points sur lesquels le feu devait plus particulièrement porter, puis les fusils s’abaissaient, tonnaient ensemble, et les rangs des patriotes s’abattaient par files, comme des épis mürs sous le tranchant de la faux. Il en tomba comme cela en-

viron deux cent cinquante, fusillés selon toutes les règles de l’art, par les deux mille « habits rouges » de Colborne. Cette boucherie terminée, le village entier fut abandonné au pillage et aux flammes.

Sir John Colborne ne borna pas là ses exploits. Longtemps il promena la torche dévastatrice à travers les campagnes en-deuil, ne laissant partout sur son passage que des monceaux de ruines et de cendres. C’est de là que lui vient le sobriquet ironique de « Vieux Brûlot » sous lequel les Canadiens le connaissent encore aujourd'hui. Puis ce furent des exécutions, des déportations, des confiscations, fin ordinaire de toutes les insurrections. Puis, un beau matin, lorsque l’on eut bien brûlé, bien pendu, bien déporté, bien confisqué, on annonça à son de trompe que la société était de nouveau restaurée. Comme à Varsovie jadis, l’ordre régnait enfin partout.

Ici se termine l’une des trois grandes phases principales de l’histoire du Canada depuis sa

cession à l’Angleterre. Ce qui distingue surtout cette première période, c’est l’hostililé ouverte, à l’état permanent, entre le pouvoir et la population de race française, hostilité toute naturelle qu'avait sans doute encore envenimée la création d'une Chambre haute nommée à vie par la couronne, et, comme bien l’on pense, entièrementcomposéede créatures du gouvernement.

Dans la seconde période, qui va de 1840 à 1867, nous voyons les ressentiments de race se fondre peu à peu, pour disparaître bientôt complétement. Il est vrai qu’ils n’avaient plus alors autant leur raison d’être. Tout d’abord la nouvelle constitution de 1840 — bien que défavorable en principe à l’élément français, et un peu trop inspirée par le besoin de châtier les révoltés de 1837 — venait d'accorder au Canada un droit inouï jusqu'alors : celui de se gouverner comme il l’entendrait. En second lieu, l’Angleterre, instruite par l’expérience, et se souvenant de ce qu'il lui en avait coûté autrefois d’avoir trop laissé s’appesantir sa main de fer

sur les États-Unis, sentait maintenant s’éveiller

en elle, par degrés, une tendre sollicitude à l’endroit de tous ces turbulents des rives du Saint- Laurent, qui se refusaient quand même à prêter le flanc à toute tentative d'absorption de la part de leurs vainqueurs.

Dès lors, les choses changent du tout au tout. Avec un art merveilleux, les chefs canadiens tournèrent peu à peu à leur profit l’instrument primitivement forgé pour les combattre,exploitant avec une habileté consommée toutes les ressources, si minimes fussent-elles, de la nouvelle Constitution. Bientôt, ces efforts étaient couronnés d’un succès qu’on pourrait presque qualifier de miraculeux. Un jour, aux applaudissements de la Chambre, il fut décrété que l’usage de ia langue française serait rétabli dans tous les documents et délibérations du Parlement; autrement dit le français devait être mis dorénavant sur le même pied d'égalité officielle que la langue des conquérants.

Quelques autres mesures, aussi sages, bien que moins considérables, hätèrent le travail de pacification des esprits. Puis l’ère des gran-

des affaires s'ouvrit, laissant dans l’ombre les préoccupations politiques, emportant, roulant à son tour le Canada dans le même tourbillon vertigineux de colossales entreprises, qui faisait alors s’enfler démesurément les villes de la République américaine. Depuis plusieurs années déjà, Anglais et Français s’y regardaient de bien meilleur œil. Ils devaient faire davantage encore : ils se donnèrent la main, mêlant leurs aspirations, sans Jamais se confondre toutefois, pour le bien de leur commune patrie. Ainsi se réalisaient les espérances des hommes d’État éclairés qui, en 1775, lorsque des offres tentantes leur avaient été faites pour prendre part à l’émancipation américaine, s’étaient toujours refusés d'y accéder, jugeant que l'annexion aux États-Unis ne pouvait que leur être funeste, et que si la nationalité canadienne-française devait un jour exister, en tant que peuple distinct et homogène, elle devrait cet avantage à la domination même de l’Angleterre, et cela, sans rien brusquer, par le cours naturel des événements.

Il semblerait que les Canadiens n’eussent plus alors rien à désirer. Et pourtant un triomphe, plus éclatant que tous les précédents, les attendait encore. Nous voulons parler de l’Acte fédéral de 4867, qui en faisant de la province de Québec un « domaine » à part, avec son parlement autonome, dans l’immense agglomération de territoires connue de nos jours sous le nom de Dominion du Canada, a consacré définitivement l’œuvre de leurs devanciers en même temps qu’il leur ouvrait, toutes grandes, les portes de l’avenir.

Dès ce moment, toutes les ambitions sont permises. Veut-on savoir, en effet, jusqu’à quel point l'Angleterre a étendu au Canada, en

1 Le Canada se compose aujourd’hui des sept provinces d’'Ontario, de Québec, du Nouveau-Brunswick, de la Nouvelle-Écosse, du Manitoba, de l'ile du Prince-Édouard, de la Colombie anglaise, et en plus des territoires du Nord- Ouest; c’est-à-dire que, à l'exception de Terre-Neuve, il comprend toute l'étendue de pays sise entre les océans Atlantique et Pacifique, depuis le 52° degré de latitude nord jusqu'à la frontière des États-Unis. Sa superficie totale est évaluée à 8,987,907 kilomètres carrés, et égale à peu près celle de l’Europe entière.

Ilest, depuis quelque temps, fortement question d’ad-

4867, l'exercice de la liberté? La plupart l’ignorent en France, et la chose mérite certes bien d'être connue, aujourd’hui surtout que les questions de politique coloniale préoccupent tellement les esprits.

En vérité, il eût été difficile à la Grande- Bretagne de pousser plus loin l'esprit de désintéressement. L’Acte fédéral de 1867 a fait virtuellement du Canada une véritable puissance, avec plein pouvoir de légiférer selon son bon plaisir, sans plus se soucier de la métropole que si elle avait cessé d’exister. Le tarif canadien frappe aujourd’hui indistinctement les tissus de Manchester et les soieries de Lyon. Le Parlement, siégeant à Ottawa, est le seul souverain’, Le gouverneur général même, qui

joindre une nouvelle province, la Jamaïque, au Dominion du Canada. Les habitants de cette île, l’unedes plus riches des grandes Antilles, en ont fait formellement la demande, et des pourparlers sont présentement engagés, en vue d’une entente mutuelle, entre M. Salmon, d’une part, agissant au nom du Conseil législatif de la Jamaïque, et sir John A. Macdonald, chef du Cabinet d'Ottawa.

1 La hiérarchie fédérale canadienne se décompose comme suit : 4° un Gouverneur général, fonctionnaire de la Couronne britannique; 2° un Conseil de treize ministres, choisis

est tout spécialement chargé de représenter les intérêts de la couronne britannique, n’oserait entrer en lutte avec lui. Quelle différence, n’estce pas? entre cette conduite si large de l’Aneleterre, vis-à-vis d'une colonie, et celle que la France, éminemment centralisatrice, bureaucrate et paperassière, s’est toujours crue dans la nécessité d'observer dans les mêmes circonstances!

Le gouvernement d'Ottawa ne peut cependant exercer son contrôle que sur les matières seules qui ne sont pas spécialement dévolues aux provinces. En d’autres termes, et bien que ses attributions soient les plus considérables — législation pénale, douanière et commerciale, questions d'intérêt commun et de politique extérieure —il lui est absolument interdit d’intervenir dans les législatures provinciales pour

dans les rangs de la majorité parlementaire; 3° un Sénat de soixante dix-sept membres, nommés à vie par le gouverneur en conseil; 4° une Chambre des communes, où siégent deux cent onze députés, élus pour cinq ans au scrutin secret par les différentes provinces, qui y sont représentées proportionnellement à leur importance numérique.

tout ce qui est de leurs juridictions respectives. De leur côté, ces législatures sont toutes-puissantes chez elles. C'est ainsi, par exemple, qu’elles ont le contrôle exclusif des terres publiques comprises dans les limites de leur territoire, avec pouvoir d’en disposer à leur gré; elles font leurs propres lois civiles, régissent leurs écoles et leurs institutions de bienfaisance, et décrètent même certains travaux publics.

Rappelons ici, à ce propos, que le Code civil, actuellement en usage dans la province de Québec, renferme, à pen de chose près, toutes les dispositions du Code français. Du reste, jusqu’en 1866, date de l'apparition du Code civil du Bas- Canada, ce fut toujours sur l'interprétation des Coutumes de Paris que les tribunaux basèrent la jurisprudence civile dans le Canada français.

Comme on le devine, siéger au parlement fédéral d'Ottawa est le grand but, le but final de tous les Canadiens, tant Anglais que Français, qui se lancent dans la carrière politique. Pour y arriver, les législatures provinciales leur ser-

vent en quelque sorte de stage. Ce n’est pas cependant que celles-ci manquent d'envergure, de brillant. Au contraire, et c’est même à Québec, entre autres, que s'engagent généralement les débats les plus émouvants, les plus prestement enlevés; ce qui.se comprend du reste facilement, les députés y appartenant pour la plupart à la race française, et apportant, par conséquent, dans la discussion, un peu de ce beau feu gaulois qui, chaque année, fait le désespoir des présidents du Palais-Bourbon.

A Ottawa, par contre, tout est grave, calme, reposé. Un peu plus, et l’on pourrait croire que le style gothique du majestueux édifice, où se tiennent les communes, a déteint sur les esprits. La grande salle des séances, surtout, avec ses sombres boiseries, ses hautes fenêtres à arceaux, produit l’impression d’une nef de cathédrale. On n’y marche pas, on s’y glisse, silencieux, recueilli. Chaque député parle de son siége, comme à Westminster, en s'adressant au speaker, ou président. La plupart du temps,

les paroles de l'orateur se déroulent uniformément monotones, avec quelque chose du débit d'un ministre protestant qui commente un passage de la Bible à ses ouailles. Les moindres éclats de voix vous prennent là dedans comme un vague aspect de sacrilége. Aussi s’y ennuie-t-on ferme, et n'étaient les députés canadiens-français qui viennent secouer parfois tout ce quasi-puritanisme, ce serait véritablement à tourner au fossile. Il est vrai que, quand la situation commence à devenir par trop intolérable, on a toujours la ressource de se rendre à Québec pour se donner des émotions. On part alors, laissant derrière soi les grandeurs solennelles d'Ottawa, par trains entiers, comme pour une partie de plaisir.

Ceci m'amène à parler, en manière de conclusion, de deux Canadiens-Français qui, entre autres, occupent actuellement au plus haut degré l’attention de leurs compatriotes : M. Honoré Mercier, en ce moment le chef de l’opposition à l’Assemblée législative de Québec, et M. Joseph-Adolphe Chapleau, promu tout ré-

cemment à la charge de secrétaire d'État pour le Dominion.

M. Honoré Mercier est un homme jeune encore — il dépasse à peine la quarantaine — à l’œil ardent, doué d’une belle voix claire et vibrante de tribun populaire, de celles qui à un moment donné enlèvent les masses et les entrainent irrésistiblement en avant. Les plaideurs — car M. Mercier est avocat — vont à lui tout droit chaque fois qu’il se présente quelque cause difficile à débattre. Avec cela un talent trèsréel, qui partout ailleurs qu’au Canada — où les animosités s’acharnent avec fureur sur les gens d'élite — lui eût, sans contredit, permis de s'élever déjà jusqu'aux premiers rangs de la société. Mes compatriotes me pardonneront ici cette remarque, toute spontanée et naturelle, et qui s'impose de prime abord à tout Canadien qui, de ce côté de l'Atlantique, suit les affaires de son pays.

M. Mercier appartient au parti libéral, qui, au Canada, se rapproche plutôt des whigs anglais que des divers groupes républicains de

France. C'est assez dire que la différence avec le parti conservateur est assez minime. Il y a de cela quelques années à peine, au plus fort des débats soulevés par la construction du chemin de fer de la rive nord du Saint-Laurent, de Québec à Montréal, toute cette différence se réduisait même à de simples divergences d'opinion au sujet de l'emplacement de ce chemin. On était alors libéral ou conservateur, selon qu’on était en faveur d’un tracé de préférence à d’autres. Depuis, cependant, il y à eu une variante. Les conservateurs ayant jugé à propos de vendre leur chemin de fer à une compagnie de capitalistes, ceux-là seuls eurent le droit de se dire « libéraux », qui déclarèrent cette vente inopportune et imprudente. M. Prudhomme, on le voit, serait donc on ne peut plus malvenu de mettre son fils en garde contre la société canadienne, en l’avertissant que cette société est de celles qui dorment aujourd’hui sur un volcan.

M. Mercier a été choisi dernièrement comme chef de la députation libérale à l’Assemblée

législative de Québec, succédant ainsi à M. Joly, autre vaillant lutteur qui fut même durant quelque temps premier ministre, et sous la direction duquel se livra dans le temps plus d'un combat homérique, M. Mercier a tenu à continuer les traditions de son prédécesseur, et, en dépit du peu d'intérêt des sujets sur lesquels il avait à exercer son éloquence, il y a réussi merveilleusement. Il est du reste un critérium très-simple pour en juger, critérium auquel en outre, disons-le en passant, se reconnaissent les hommes de marque : M. Mercier, chez lui, est à la fois aimé et détesté cordialement. Pas de milieu : ses partisans, ses amis, le portent aux nues, et ses adversaires, je le crains bien, ne reculeraient devant aucune vilenie pour lui nuire.

J'ai quelque peu connu M. Mercier autrefois.

Un soir même — c était durant l'hiver de 4880 — il .ne fut donné de le voir sous des dehors tout à fait nouveaux, dont on ne se doute guère généralement au Canada, et qui ne laissèrent pas alors que de me surprendre infiniinent,.

M. Mercier venait de se charger d’un travail pressé — une conférence quelconque devant une société d'artisans — et je le secondais en qualité de secrétaire. Nous prolongions souvent, jusque fort avant dans la nuit, notre travail, l’entrecoupant de fugitives causeries, où le maitre du lieu me charmait par toutes sortes de considérations impromptues sur les hommes et les choses de son temps. Parfois, il allait choisir un auteur favori sur les rayons de sa bibliothèque — surtout Girardin, dont il admirait beaucoup la belle prose lumineuse et les paradoxes piquants— puis il m'en lisait les passages qui l'avaient le plus frappé. Dans la maison endormie, au milieu de la petite bibliothèque bien close, les heures s’écoulaient ainsi, rapides, et pour moi inoubliables.

Or donc un soir que, par extraordinaire, nous avions abordé le chapitre de la littérature :

— Tenez! fit-il soudain, en se levant et en se dirigeant vers un coin de l'appartement où je l'avais toujours soupçonné d’enfermer ses tré-

sors, voulez-vous que je vous dise ce qui m'a le plus ravi dernièrement ?

Il s’était emparé d’un volume de Leconte de Lisle, les Poëmes barbares, puis en tournait fiévreusement les feuilles.

— Ah! voilà, enfin!

Il se mit alors à me lire cette pièce magistrale, l’Agonie d’un saint, où le poëte nous fait assister aux derniers moments d'un inquisiteur. La voix du tribun avait pris d’un seul coup, pour détailler ces vers d’une facture à la fois si robuste et resplendissante, des inflexions d’une justesse, d’une vigueur admirables. Visiblement l'homme se dédoublait, se transformait. C'était maintenant mieux qu’un homme d’État, c'était un véritable artiste, dans la vraie force du mot. J'ai beaucoup entendu depuis du Leconte de Lisle, et dans la lumière triomphante du grand jour serein, la seule, dit-on, qui convienne aux couleurs éclatantes de ce poëte. Et pourtant jamais je n’ai autant compris que ce soir-là ce qu'est l’auteur des Poëmes barbares. Ce me fut

une révélation. Et moi qui, dans ma naïveté,

LE CANADA. 223 m'étais imaginé que la pratique des affaires publiques desséchait irrévocablement le cœur, et qu'un homme politique devait être nécessairement insensible à tout ce qui pour lui ne se traduisait pas en faits et en chiffres!

— Quel poëte superbe vous feriez, monsieur Mercier, si vous le vouliez bien! ne pus-je alors m'empêcher de lui dire, quand il eut fini.

Il parut sortir d’un rêve, puis avec un gros soupir, et souriant tristement, d’un sourire plein d'amertume où se lisait plus d’un secret désenchantement :

— Allons! à notre besogne maintenant. Aussi bien, c’est assez s'amuser.

Un dernier détail : M. Mercier est de ceux qui se complaisent aux grandes choses, aux grands événements, et qui aiment à frapper de grands coups. Les situations nettes, tranchées, si possible même périlleuses, le séduisent et l’attirent. Présentement il étouffe au milieu des stériles luttes de là-bas, entre des partis qui ne diffèrent les uns des autres que par des nuances à

peine perceptibles. Ce lui doit être un désespoir

que d’être né sans doute trop tôt, pour assister au groupement en nation, qui se fera inévitablement tôt ou tard pour ses compatriotes d'Amé- | rique. Second Bolivar, il eût été homme à prendre en main ce grand mouvement. Au pis aller, il doit se consoler un peu, en songeant que le jour n’est pas loin maintenant où l’Angleterre làchera la bride sur le cou à ses anciennes colonies, et que, dans le premier tumulte de l’enivrement de l'indépendance, il y aura certainement pour lui moult coups d'épée à donner et à recevoir.

M. Joseph-Adolphe Chapleau, aujourd’hui secrétaire d’État à Ottawa, est, essentiellement aussi, un homme d’action. A peu près du même âge que M. Mercier, il possède ainsi que lui la large éloquence. Il a en plus un talent de charmeur tel, que bien souvent ses adversaires mêmes ont été en quelque sorte obligés de se retenir à deux mains pour ne pas en subir à tout jamais l'influence. Quand il m'apparut pour la première fois, avec sa fine

tête de camée antique, ombragée d'épais cheveux noirs jetés en arrière à la bohème, avec ses veux si spirituellement doux et tout pleins d’effluves caressantes, avec ce je ne sais quoi de grâce inimitable, auquel se reconnaît le parfait gentilhomme, je me sentis aller à lui tout naturellement, sans efforts. J’ai entendu dire beaucoup de mal de M. Chapleau, au Canada.

Je n'en crois pas un traître mot, tellement j'ai confiance en ce premier mouvement instinctif qui alors m’a presque poussé en avant pour lui tendre la main. C’est certainement, quoi qu on en dise, l’un des Canadiens-Français de ce temps dont on a le plus de raison là-bas aujourd’hui d’être fier.

M. Chapleau, du reste, est fort admiré des femmes, et ce sont encore celles-ci qui s’y trompent le moins. Il en a été surtout follement aimé, m'a-t-on raconté, au temps de sa première jeunesse, et je me l’imagine aussi parfaitement, étant donné qu'il possède, selon moi, tout ce qu’il faut pour plaire à l'éternel

féminin. C’est une femme, aussi, qui l’a le

mieux deviné. Un beau jour, M. Chapleau recevait, comme Lamartine, l'offre du cœur d’une ravissante Anglaise, enveloppé dans une énorme liasse de billets de banque, et, comme le chantre de Jocelyn, il accepta. Il ne s’en est jamais repenti, et ils s’adorent toujours. Tous deux voyagent beaucoup — les fonctions de M. Chapleau nécessitant de continuels déplacements — et ils passent ainsi, rapides, d'un mois à l’autre, laissant à chaque fois derrière eux, à travers l'Amérique en proie à la rage du dollar, de longues traîinées de bonheur rayonnant. On dirait une réédition de Philémon et Baucis, mais ceux-ci accommodés au goût du siècle, et préférant aux tranquilles promenades dans les bois élyséens la puissante et vertigineuse envolée, par monts et vallons, du pullmann qui roule sur les rails.

M. Chapleau n’entreprend rien sans consulter sa compagne, devenue pour lui une nouvelle Égérie. Bien plus, on affirme que celle-ci a été jusqu’à prendre les devants en diverses circonstances. Il faut croire, d’ailleurs, que la

manœuvre a du bon, car jusqu'ici les résultats de cette collaboration se sont traduits par de nombreux et éclatants succès.

Maintenant, M. Chapleau n'aurait-il pas d'autre ambition que celle de devenir premier ministre du Canada, en remplacement de sir John À. Macdonald, qui va bientôt se trouver forcé, par son grand âge, à prendre sa retraite ? Ne se serait-il pas, en lisant l’histoire, arrêté avec complaisance aux passages qui racontent la formation des empires, chez des peuples qui ont été jadis aussi jeunes que le sien, et dans lesquels on voit à plusieurs reprises qu'il n’est pas nécessaire d'être un guerrier pour conquérir un trône? Un trône! Quel gros et vilain mot dans la libre Amérique! Eh! pourquoi pas? Nihil sub sole novum, a dit le Sage, en un temps où l’on n'était pas blasé comme aujourd’hui sur les révolutions politiques.

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