‹ La France transatlantique [microforme]Chapitre 7 sur 24 · ESCALIER CHAMPLAIN · texte numérisé non relu

ESCALIER CHAMPLAIN

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nivelle et s’uniformise, tu t'obstines quand même à conscrver avec un soin jaloux le pittoresque labyrinthe de tes rues effroyablement pavées, avec les trottoirs casse-cou et la calèche de nos aïeux! Ville étonnante et extraordinaire où, quand autour de toi tout s’agite avec rage après la fortune, on voit encore des gens au cœur simple pour qui l’aurea mediocritas du poëte est le rêve désiré! où l’on rencontre même — Ô prodige! — des poëtes à longs cheveux et à coudes ràpé:, en quête de rimes et d'iuéal! Ville bienveillante et hospitalière, aux femmes justement renommées pour leur grâce et leur beauté, surtout ville de chercheurs et de lettrés, où il fait si bon se laisser vivre dans une béate et placide somnolence ! Puissé-je inspirer à beaucoup d'entre ces Français de France, qui me font l'honneur de me lire, le désir et la curiosité d'aller au plus tôt faire connaissance avec ces autres Français qui ont établi leur séjour dans tes vieux murs : les Français de la plus ancienne ville française d'Amérique.

J'ai parlé plus haut de la calèche. La calèche

72 LA FRANCE TRANSATLAN/IIQUE.

est à Québec ce que la gondole est à Venise, le hansom-cab à Londres, ou la volante à la Havane, c’est-à-dire le véhicule caractéristique de 1a ville. En cherchant bien, on pourrait peutêtre encore retrouver le dernier modèle de ces calèches dans quelques villages reculés du Perche et de la Normandie, pays d'origine de la plupart des Canadiens. C’est une voiture montée sur deux roues de grandes dimensions, et dont la caisse, en forme de balançoire, est suspendue sur deux énormes courroies sur lesquelles elle oscille, au gré de la course, comme une barque se jouant sur la crête des vagues. Cette comparaison est tellement juste que beaucoup de personnes, avant d'être habituées à ce genre de locomotion, éprouvent de véritables attaques de mal de mer lorsqu'elles s’en servent.

A peine débarqué, la calèche vous assaille pour ne plus vous quitter. Sur chaque place publique, que dis-je! à chaque détour de rue, vingt, trente jéhus armés de longs fouets se dresseront soudain devant vous, s’écriant en même temps : « Calèche ! calèche, monsieur! »

Tout près, les calèches s’alignent, on ne peut plus inoffensives, avec leurs petits chevaux qui, l'air tout penaud, semblent dormir. Ne vous y fiez pas trop cependant. Tous ces petits chevaux canadiens, une fois lancés, filent comme le vent, grimpant, grimpant, que c’est une bénédiction, les roides pentes de Québec, ou bien encore les descendant, comme si Satan luimême eût pris en main les rênes, c’est-à-dire avec une rage d'enfer.

Gare à vous, alors, si vous êtes tant soit peu douillet. Par instants, la calèche sombrant dans une ornière, vous avez la sensation désagréable de quelque chose s’ouvrant au-dessous de vous, et par où vous allez disparaître. Puis, l'instant d'après, grâce à une pointe de pavé plus saillante que les autres — je vous ai déjà dit quel pavé primitif les Québecquois possédaient — toute l'infernale machine se «étend tout à coup avec violence, et vous devez vous arcbouter de votre mieux pour éviter d’être lancé par-dessus les toits. Vous sortez de là ha-

rassé, moulu, rompu, jurant în petto tous vos

grands dieux qu’on ne vous y prendra plus, et... vous y revenez à la prochaine occasion qui s’offrira. En effet, pour être souverainement incommode, la calèche n’en est pas moins infiniment pittoresque, et, comme telle, elle est assurée de vivre pendant longtemps encore dans l'admiration des voyageurs.

Du reste, avec ou sans calèche, la ville plait toujours au touriste, j'entends le vrai touriste, celui qui a soif d’imprévu, d’inconnu. Et il en jouira d'autant plus, qu’il aura traversé auparavant plus de villes américaines, toutes pour la plupart uniformément monotones, avec leurs larges rues coupées à angles droits, leurs interminables rangées de hauts édifices, leurs palacehotels, et l’activité fébrile, vertigineuse, de leurs habitants.

A Québec, rien de tout cela, ou si peu qu’il n'ya pas à en parler. Généralement les gens n’y font rien de ce qui se voit ailleurs. Songez donc : on y rencontre des boutiquicrs qui attendent la pratique dans une tranquillité

sereine, en fumant la pipe sur le seuil de leurs magasins, et des cochers qui menacent à tout instant de faire emballer leurs chevaux. Ces deux exemples sont déjà suffisamment typiques et pourraient me dispenser d’en citer d’autres. Il y a cependant plus encore : à Québec, les hôteliers sont affables, polis, et — juste ciel! qui le croirait ? — vous écorchent le moins qu'ils peuvent.

Oh! ces hôtels de Québec, qui redira leur gloire? Tous vous y ont comme un vague parfum de ces bonnes vieilles tavernes du Faucon- Noir et de la Pomme-de-Pin, dont parle Alexandre Dumas dans les Trois Mousquelaires. Ce sont les mêmes salles basses enfumées, et, tout au fond, les mêmes cabaretiers légendaires, trônant, parmi leurs bouteilles, derrière les mêmes comptoirs d’étain. Au dehors, ce sont les mêmes enseignes, portant quelque nom bien ronflant, qui grincent et qui tournent à tous les vents. La silhouette de d’Artagnan se dresserait soudain en ces lieux que l’on n'en serait aucunement étonné.

De loin, sur le pas de sa porte, l’amphitryon vous sourit, vous accueille de sa courbette la plus engageante. Si vous êtes Français surtout, c’est-à-dire pour lui un frère des vieux pays, sa joie ne connaîtra plus de bornes. Volontiers, n’était Le respect qu'il vous doit, vous embrasserait-il sur les deux joues. Dans tous les cas, soyez sûr qu'il descendra au plus tôt à sa cave y chercher un flacon de son meilleur cru, afin de fêter votre arrivée.

On n’en finirait plus si l’on voulait noter toutes les particularités qui distinguent la’ capitale canadienne. J'en veux citer toutefois une dernière, celle-là même la plus caractéristique, sinon la plus attrayante. Je veux parler de l'endroit connu à Québec sous le nom de la « Terrasse ».

Je vous défie bien d’être devenu Québecquois depuis seulement vingt-quatre heures sans vous entendre demander obligeamment : « A propos, si nous allions faire un tour sur la Terrasse ? »

C'est qu’aussi cette Terrasse est une promenade unique en son genre. Partout ailleurs qu’à Québec, du moment qu’il aurait été question d'établir un mail quelconque, on eût, selon toute probabilité, sur l'emplacement choisi, et situé en dehors du quartier des affaires, ratissé des allées, planté des arbres, semé des fleurs, esquissé des quinconces, des platesbandes, que sais-je encore? C’est là la phase préparatoire et obligatoire des grandes promenades publiques urbaines. Hyde-Park, les Tuileries, le Luxembourg n’en ont guère connu d’autres.

Pour la Terrasse de Québec, on n’a rien fait de tout cela, et l’on s’en est très-bien trouvé. Figurez-vous une sorte d’immense plate-forme, ou plutôt un gigantesque parapet de 600 mètres de longueur, par 50 de largeur, accroché à environ 60 mètres du sol, et à mi-chemin de la citadelle, aux flancs de cette partie du roc qui regarde le fleuve. Çà et là, des kiosques élégants. Là-haut, la masse sombre de la citadelle, accroupie dans une pose de sphinx menaçant,

avec la croix de Saint-Georges se déroulant au vent. Tout en bas, le grouillement de la ville basse, l’enchevêtrement des toits, des rues étroites et noires, où se meut une population de marchands, de matelots et de manœuvres.

Plus loin, le Saint-Laurent, que sillonnent en tous sens les bateaux passeurs, les steamers et les voiliers venus de la haute mer, ou bien encore les nombreux steamboats faisant le service du cabotage. Puis enfin, pour arrièrecadre, s'étendant à perte de vue par delà les rumeurs et les fumées de la ville, le panorama admirable des environs de Québec, ce panorama devant lequel plus d’un voyageur s’est laissé aller à répéter le célèbre « Vidi Neapoli e più mort » de la vieille Europe.

La Terrasse, surtout, offre un spectacle particulièrement enchanteur au déclin d’une belle journée de printemps ou d'été, et par l’une de ces resplendissantes soirées pour lesquelles le pays est si justement renommé. À l'horizon, le soleil s’enfonce dans un embrasement de pourpre et d’or, allumant par toute la ville, aux

flèches des églises, aux fenêtres des édifices, des lueurs rougeûtres d'incendie, et faisant miroiter au loin, sur le fleuve, comme une immense coulée de lave incandescente, aveuglante. Peu à peu tout cela se fond, devient indécis, puis soudain disparaît après avoir brillé, durantune minute, d’un éclat plus vif. Un grand calme, une admirable sérénité montent alors de la nature. Une à une les étoiles scintillent sur le velours bleu du ciel, prélude de lillumination qui tout à l’heure va devenir générale. À cette hauteur, sur cette Terrasse de Québec placée entre le fleuve et le ciel, on ressent, à ce moment du jour, une des émotions les plus pénétrantes qu'il puisse être donné d’éprouver.

La Terrasse, maintenant, est devenue plus animée. D'instant en instant des groupes joyeux, toujours de plus en plus pressés, y font irruption. Bientôt le tout Québec sera là, s'abordant, se saluant, causant et devisant.

Beaucoup de jeunes filles et de jeunes femmes, la plupart remarquablement belles, toutes petites et mignonnes avec des carnations fraîches et

rosées. À l'instar de la Grenade andalouse du poëte, la vieille cité canadienne aime à secouer, elle aussi, chaque soir, hors de ses murs, les joyaux les plus précieux de sa corbeille, c’està-dire toutes ses jeunes femmes en robes blanches et bleues, à l’œil lutin, à la bouche rieuse,

Tout à coup les cuivres de la musique militaire éclatent, enlevant avec netteté une harmonie puissante et grandiose dans l'air pur de la nuit. La rampe s’est à cette heure illuminée, plongeant ses feux électriques tout en bas, jusque dans les eaux du Saint-Laurent, effaçant de l'éclat de ses lampes Edison les mille points lumineux de la ville basse, et, au loin, de l’autre côté du fleuve, les scintillements de Lévis, dont les maisons, escaladant la falaise, viennent de s’allumer. Parfois une frégate, mouillée dans la rade, se joint à la fête en se faisant une ceinture de falots de diverses couleurs, tandis que, du pont, s’échappent de temps à autre des bouquets de feux d'artifice. Le God save the Queen a depuis longtemps déjà

LE CANADA 81 donné le signal du départ, et depuis longtemps aussi, des flancs de la citadelle noire, audessus de nos têtes, a jailli le feu rouge du couvre-feu, et pourtant on reste là, accoudé, révassant et fumant force cigares, dans une paix, une plénitude de bien-être inexprimables,

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