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CHAPITRE V LA SOCIÉTÉ, — LA LITTÉRATURE

La langue française au Canada. — Le rôle des salons de Québec. — La littérature canadienne sera « hivernale » ou elle ne sera pas.— De l'originalité de quelques auteurs canadiens. — Russes et Canadiens. — A quoi faut-il attribuer le déclin de la littérature française d'Amérique ? — L'Histoire du Canada de M. Garneau. — Scénario d’un conte à la Daudet.— La mort d'Yvon.

En dépit des facilités de communications et d'informations qui augmentent chaque jour, la plupart des Français n’ont cependant encore qu'une idée bien imparfaite ou bien vague de ce qu'est réellement aujourd'hui cette province de Québec cédée en 1763 à l’Angleterre par le désastreux traité de Paris. Bien entendu, je n'irai pas jusqu'à leur attribuer l’admirable ignorance de ce Parisien, rencontré il y a quelque temps en tramway, et qui, au cours d’une conversation sur le Canada, me fit soudain

tomber de mon haut par cette observation pour le moins saugrenue :

— Ah! oui, le Canada, on s’y rend bien vite aujourd’hui depuisle percement de l’isthme de Suez !

Je vous accorde volontiers que le cas de cet apprenti géographe est un fait extraordinaire. Encore le Français aurait-il mauvaise grâce à ne pas admettre qu’il ignore beaucoup de choses à l'endroit des habitants de ce pays. L'une des erreurs les plus communément répandues est celle qui consiste à croire que si l’on parle le français au Canada, ce doit être en tout cas un français bien dégénéré, quelque chose comme le patois des nègres de la Martinique et de la Guadeloupe; et j'ai encore à la mémoire. le geste de profonde stupéfaction d’une dizaine de personnes, lorsque je leur montrai ici quelques numéros de journaux canadiens, ayant tous, ma foi, fort belle apparence, et de plus rédigés en bel et bon français. La plupart n’en revenaient pas. On leur eût mis sous les yeux un affreux mélange d'iroquois et d’algonquin

qu'ils eussent été moins étonnés, tant ils étaient convaincus que l’on ne pouvait se servir couramment au Canada que de ces deux langues indiennes.

La vérité est que le Canadien des rives du Saint-Laurent n’a jamais parlé autre chose que la langue de Racine, sa seule et vraie langue maternelle, à lui léguée par ses ancêtres venus de la vieille France, et qu’il conserve avec un soin jaloux comme un joyau d’un prix inestimable.

Il y a plus encore. Cette langue française, le Canadien s’est toujours efforcé de la parler le plus purement possible, et si l’on en excepte certaines expressions du cru, inévitables dans un pays d'aspect si différent des contrées européennes — expressions pour la plupart, dureste, empreintes d’un pittoresque chatoyant ou d’une délicieuse poésie, — on est certes bien forcé d'avouer qu'il s’est acquitté jusqu'ici avec le plus grand honneur de sa tâche. Les salons de Québec, surtout, ont de tout temps tenu, au Canada, à être le foyer où sont venus tour à

tour se recruter et se retremper les adeptes dans l’art de bien dire, et pas n’est besoin d'ajouter que, plus que jamais aujourd'hui, ils gardent haut et ferme, parmi la jeune société française américaine, le scepire de cette supériorité. N’était un léger puritanisme britannique, conséquence du contact continuel avec les Anglais, et qui est cause qu’on trouverait là-bas d’un goût plus que douteux les mille et un petits traits, épicés de sel gaulois, qui forment en France la menue monnaie de la conversation courante; n’était, dis-je, ce puritanisme, ce serait à se croire soudainement transporté, dès le seuil d’un salon de Québec, dans l’un des plus aristocratiques hôtels du faubourg Saint-Germain, c’est-à-dire au sein même de toutes les élégances, de tous les raffinements de la civilisation, de toutes les bienséances de langage, qui constituent ce qu’on appelle communément le « grand genre », ce qui ne veut guère dire, on le sait fort bien, que ni la simplicité ni la bonne humeur en soient exclues.

Mais nous n'aurions pas, pour nous convaincre, toutes ces traditions de bonne compagnie si fidèlement suivies par la société de Québec, que les efforts des poëtes et prosateurs canadiens devraient nous persuader, ce semble, que la belle langue de la France est par delà ‘Atlantique entre bonnes mains, et que nous ne courons aucun risque de l'y voir péricliter. Il n’y a pas si longtemps encore que Paris aprenait un beau matin, avec un étonnement rempli d’allégresse, que l’Académie avait cru devoir couronner un joli volume d’outre-mer, Fleurs boréales et Oiseaux de neige, dù à la plume de l’un des écrivains les plus distingués du Canada, M. Louis H. Fréchette. Peu de temps après, M. le comte de Foucault, au retour d'un voyage au Canada, publiait dans le Monde une série d'articles remarquables sur la poésie canadienne, en y joignant de nombreux extraits des œuvres qu’il désirait faire connaître. Du coup, ce fut une révélation.

C'est à la cité de Québec que les Canadiens sont redevables de la plupart de leurs écrivains.

Et si l’on ne peut la surnommer le « Paris du Canada », puisqu'elle est loin d’en être le centre le plus important, les friands des travaux de l'esprit y trouvent cependant tous les avantages d’une capitale, c’est-à-dire une Université, des bibliothèques, des salles de conférences, etc., et en même temps aussi, ce qu’ils chercheraient sans doute vainement ailleurs en Amérique, la tranquillité, le calme nécessaires aux hautes spéculations de la pensée. Au pied du roc de Québec, en effet, tous les bruits de l’extérieur viennent s'éteindre et mourir. À peine çà et là, par fugitives échappées, quelques échos des vaines agitations du monde sous forme de distractions fournies par quelque troupe dramatique ou d'opéra, de passage dans le pays.

L'hiver, c’est encore bien pis : la neige n’a pas plutôt déroulé son épais manteau blanc, que Québec se verrouille, se claquemure, se renferme chez lui, faisant claquer ses portes avec violence au nez des intrigants et des importuns.

Du reste, à aucune autre époque de l’année

l'écrivain canadien ne pourrait trouver de plus féconds sujets d'inspiration que ceux que lui fournit l'hiver à la fois si sain et si rigoureux de son pays. On ne connaît guère en Europe, excepté peut-être au nord de la Russie, l’étincellement radieux de r2s superbes journées hyperboréennes, alors que le soleil, décrivant son arc dans un ciel immaculé, petille et flamboie sur les campagnes enneigées, pour disparaître, sur ie soir, comme submergé dans une immense mer de sang dont les flots accourraient, pressés, à sa rencontre! On n’y peut avoir idée du charme suprème, de l’ineffable apaisement de ces longues nuits si sereines, nuits admirablement étoilées, où le bleu de la voûte céleste et les blancheurs qui recouvrent la terre se fondent peu à peu en une vague teinte laiteuse qui donne aux objets des dehors fantastiquement mystérieux ; où encore parfois les aurores boréales, se jouant là-haut dans le firmament en mille et un zigzags lumineux, courent, volent, s’entre-croisent, se déploient, livrant soudain à l'œil ébloui la vision dan-

tesque de paysages et de palais fantastiques qui, tour à tou r, vont s'entassant, s'échafaudant jusqu’au zénith avec une rapidité prodigieuse, puis s’écroulent tout aussitôt dans un effondrement de flammes diaprées, d'où tombent à travers l’espace de subites fulgurances, et des irradiations d’une intensité inouïe.

De bonne heure, les écrivains canadiens reçurent et gardèrent l'impression de cette grandiose nature hivernale qu'ils avaient sous les yeux pendant cinq mois. Leur phrase se déroulait, calme, imperturbable, souvent majestueuse, pleine de métaphores hardies, la plupart du temps respirant une extrême mélancolie, que parvenait bien rarement à secouer la pétulance du sang gaulois. Dans la suite, tout cela s'accentua pour s’'incarner en deux œuvres d'une puissante originalité, qui soulevèrent — . même en France, où quelques rares chercheurs eurent alors la joie de les savourer — une bien vive admiration : je veux parler de la Promenade des trois morts du poëte Octave Crémazie, et des Légendes de M. l'abbé Casgrain.

Chose qui semble étrange, et qui pourtant s'explique, la littérature canadienne en était arrivée peu à peu à rappeler par plus d’un côté celle du peuple russe, lequel, tout en s’inspirant avec bonheur des traditions littéraires de la France — dont, du reste, il manie la langue avec une grande facilité, — livre encore tous les jours à l'Europe lettrée une foule d'œuvres éminemment caractéristiques, où se reconnaît quand même l'empreinte de la griffe moscovite. Qui ne se souvient à cet égard de certaines pages magistrales de Tourgueneff? Or, à un moment, je le répète, dans les deux seuls pays où, en dehors de la France, on a depuis continué à écrire et à penser en français, ceux qui s’y adonnaient au culte des lettres en étaient arrivés à fraterniser, en dépit de l'immense espace qu! les séparait, dans une même association d'idées qui paraissait être définitive. On le devine déjà, il n’y avait pas si loin, après tout, des bords glacés de la Néva aux paysages enneigés qui se profilent le long du Saint-Laurent, et une nature hivernale à peu près identique et

d’une égale durée était ici seule en cause. On n'aurait, pour s’en convaincre, qu'à comparer quelques-unes d’entre les œuvres canadiennes les plus originales avec, entre autres, le trèsremarquable choix de poésies russes, réunies en un seul volume, il y a quelque quarante ans, par le prince Élim Mestcherski!.

Depuis, malheureusement, ce cachet d’originalité, qui constituait le principal charme de la littérature canadienne, a presque complétement disparu, et c’est à peine si l’on en retrouve quelques traits particuliers dans les productions contemporaines. D’où vient ce déclin?

Quelque paradoxal que cela puisse paraître, je l'attribue en grande partie à l’action exercée sur cette littérature par le mouvement intellectuel de la France. Cette action a joué ici le rôle d’un de ces astres qui attirent tôt ou tard dans leur orbite les mille et un petits mondes qui, auparavant, se mouvaient épars et en toute liberté dans l’éther.

1 Études russes, un vol, in-48. — Paris, 4846, librairie Amyot.

En effet, les écrivains contemporains du Canada, que de nombreuses et faciles relations avec la France onttenus continuellement, depuis une vingtaine d’années surtout, au courant de son mouvement littéraire, ne pouvaient que bien difficilement échapper à la séduction qu'ont exercée ici même sur leurs compatriotes ces maitres en l’art d'écrire, qui se nomment Hugo, Musset, Lamartine, Gautier, et plus tard Leconte de Lisle, Coppée, Prud’homme et Daudet. Qui dira les rabâchages dont les gazettes canadiennes furent encombrées à la suite de la lecture des Orientales ou des Harmonies? Un moment, on put croire que le poële immortel des Nuits avait élu domicile au sein de ce jeune peuple plein de séve, haut en couleurs et nullement certes désespéré, tant la note larmoyante dominait dans les interminables élégies qui pleuvaient de toutes parts. Qui l’aurait nensé? même les Châtiments trouvèrent un imitateur. Ce retentissant coup de trompette, parti ie Guernesey, n'avait pas plutôt fait tressauter Napoléon III, qu’immédiatement au Canada un poëte,

doué du reste de beaucoup de talent, se mit aussi en campagne contre les moulins de son imagination, et vous broda dare-dare, tout cela quand il n'y avait peut-être pas lieu de fouetter un chat, une douzaine de chants d’une violence inénarrable, quasi puérile, et qu'il intitula emphatiquement : la Voix d’un eæilé.

Et pourtant tous ceux qui aspirent aujourd'hui, au Canada, à jeter les bases d’une littérature franco-américaine n’auraient que bien peu de chose à faire, s'ils le voulaient, pour redevenir eux-mêmes : tout simplement tourner un peu plus leurs regards vers leur beau et grand pays, prêter une oreille attentive aux rumeurs profondes qui s’en échappent, et surtout puiser à pleines mains dans leur histoire si féconde en épisodes émouvants et entraînants. C'est ainsi que procédèrent les Edgar Poë, les Bryant, les Longfellow, quand ils voulurent doter }28 États-Unis d’une poésie anglaise qui leur fût essentiellement propre, autrement dit

qui ne rappelât en rien, si ce n’est par la langue,

LE CANADA. 95 les Byron, les Shelley et les Tennyson de la vieille Angleterre.

L'histoire du Canada! Lorsque, en 1845, parut à Québec le premier volume de l'ouvrage où M. Garneau racontait les hauts faits des preux et des vaillants qui contribuèrent à asseoir la domination de la France sur les rives du Saint-Laurent, ce fut jusqu’en ce pays un long cri d'admiration, admiration qui ne fit encore que s’accroître lors de la publication des deux autres volumes. M. Dussieux lisant un jour, aux élèves de l’École militaire de Saint- Cyr, l’almirable récit des deux batailles des plaines d'Abraham, fait par l'historien canadien, était salué et interrompu à tout instant par des tonnerres d’applaudissements. À quelque temps de là, M. Henri Martin, parlant dans sa grande Histoire de France de la guerre de 1755, citait aussi à plusieurs reprises des extraits du travail de M. Garneau, dont, ajoutait-il, il ne pouvait se séparer sans émotion. Certains passages, surtout, d’une lettre qu'il écrivit alors à l’auteur

de l'Histoire du Canada, en réponse à des remer-

cirents de ce dernier, méritent d’être rappelés ici comme exposant, dès ce moment, des vues d’une sérénité touchante et bien faites par leur grandeur pour séduire la nationalité française d'Amérique :

« Je n’ai fait, écrivait M. Henri Martin, que m'acquitter d’un devoir en rendant justice à vos consciencieux travaux. Puissent ces échanges d'idées et de connaissances entre nos frères du nouveau monde et nous se multiplier, et contribuer à assurer la persistance de l'élément français en Amérique! A part nos sympathies nationales, à nous autres, il y a un grand intérêt de civilisation à ce que l'élément angjlais, de prépondérant, ne devienne pas unique du pôle nord jusqu’à l’isthme, et n'absorbe pas totalement les éléments français et hispano-indien. La variété est le principe du progrès. »

M. Ampère, M. Rameau, M. Xavier Marmier, pour ne citer ici que quelques noms, ne tarissent pas non plus, dans les récits qu’ils ont donnés de leurs voyages en Amérique, sur les beautés de l'Histoire de M. Garneau. Ce qui en

fait le charme principal, c'est la grandeur si simple, tenant de l'antique, de tous ces héros, tant soldats que missionnaires ou pionniers, qui, mordus au cœur par un insatiable besoin de sacrifice, allié à l’âpre désir de plonger plus loin, toujours plus loin dans l'inconnu, luttaient en guerriers d'Homère contre des forces, des fatalités san cesse renaissanies, puis tombaient souriants, tout comme jadis leurs ancètres gaulois sous la framée de l'ennemi vainqueur. À partir de la première expédition de Jacques Cartier, les années se déroulent ainsi sous la plume de l'historien, à la fois dramatiques et poétiques; et par poésie il faut entendre ici, non pas tant le lyrisme du style, que certains éclats de mots inattendus qui illuminent la phrase, évoquant soudain devant vous la vision merveilleuse d’une nature étrangement nouvelle, et vous faisant forcément vous oublier dans tout un monde de pensées.

Je me suis moi-même arrêté bien souvent à songer qu'un Alphonse Daudet, par exemple,

trouverait, dans ces pages, matière à plus d’un

de ces ravissants petits contes de fantaisie historique, qui ont fait ici la réputation de l’auteur du Nabab, et ce m'est un bien vif étonnement que l’on ne s’en soit pas déjà avisé au Canada. Mettre la fantaisie dans l’histoire!

Mais oui, et cela est même parfois d’une intensité de vie très-réelle, témoin ce naufrage de la Sémillante reconstitué par M. Daudet, pendant une nuit de tempête où il s'était lui-même attardé à faire la causette avec des bergers, autour d’un grand feu allumé sur la côte de Corse, près du détroit de Bonifacio.

Que de drames ignorés se sont aussi joués à travers les solitudes du nouveau monde, dans le temps des combats à outrance pour la possession du pays, drames dont toutes les péripéties formeraient, réunies, l’un des volumes les plus saisissants qui se puissent imaginer! L'ouvrage de M. Garneau sur les genoux, et là-bas l’autre grand livre de la nature canadienne large ouvert sous les yeux, cette besogne de résurrection se poursuivrait pièce par pièce avec une facilité inouïe, po... se résumer bientôt en un

tout d’une originalité captivante. Ce serait enfin, comme dirait M. Francisque Sarcey, le « livre à faire ».

Tenez, en voulez-vous une preuve? Je choisis au hasard entre mille sujets tous plus ou moins attrayants. Dans les commencements de la Nouvelle-France, nous raconte-t-on, au plus beau des escarmouches journalières avec les Iroquois, il arrivait souvent, surtout en hiver, que des hommes préposés à la garde des nombreux fortins disséminés sur toute l'étendue du territoire, disparussent tout à coup pour ne plus jamais revenir. « Ils se sont égarés sans doute dans les alentours, ou bien ils sont tombés dans une embuscade de sauvages », se disaient alors entre eux leurs camarades désolés. Puis peu à peu le silence et l’oubli recouvraient la catastrophe, et il n’en était plus autrement question.

— Mais il me semble que nous n'avons pas vu Yvon de la journée. Lui serait-il, à lui aussi, arrivé malheur ?

Je ne sais, mais je m'imagine que cette queslion a dû être posée jadis maintes fois là-bas, les soirs de garde, alors que les soldats du Roi de France roulaient leurs dés sur les peaux sonores des tambours, s’apprêtant ainsi à tuer les longues heures de la veillée.

A première vue, il n’y a rien là, dans ce cas isolé et banal de la disparition d’un homme, qui vaille la peine d’être raconté. Cependant, creusez un peu le sujet, et vous verrez tous les éléments d’une tragédie des plus poignantes s’y grouper d’une façon progressive et continue.

Pourquoi Yvon? Mon Dieu! j'ai dit Yvon comme j'aurais dit Jean ou Pierre, il n'importe. Seulement, « Yvon » est peut-être plus « couleur locale ». Il en arrivait tant alors, au Canada, de ces Bretons ; et, vous le savez, tous les Bretons se nomment Yvon. Et puis ce nom vous a comme une belle allure de jeunesse candide et martiale qui plaît infiniment. Volontiers on se figurerait, en le prononçant, un beau grand jeune gars, aux yeux bleus à la fois doux

et bardis, l’air bien résolu, avec un léger brin de mélancolie répandue sur la physionomie, de quoi en faire un « quelqu'un » assez intéressant, en un mot.

Cet Yvon donc, puisque Yvon il y a, s’est éloigné dans la matinée pour aller faire, si vous le voulez, une promenade. Il faisait si beau, le soleil brillait avec tant d'éclat sur la plaine enneigée, qu'il n’avait pu se résoudr* à tenir plus longtemps dans la salle enfumée du corps de garde. Aussi bien, la campagne était libre depuis des semaines de rôdeurs indiens. Et puis — pourquoi ne pas le dire tout de suite? — il s'était senti une irrésistible envie d'aller rêver un peu d’une payse, une sienne cousine aux cheveux dorés comme une madone, qui avait pleuré bien fort sur la pointe de Penmarch, quand le vaisseau qui emportait son fiancé vers le Saint-Laurent, avait disparu à l'horizon. Il se trouvait toujours ainsi plus seul à seul avec la chère vision, loin de ses camarades qui le blaguaient — un surtout, un grand diable de ser-

gent surnommé Va-de-bon-cœur — chaque fois

qu'ils surprenaient chez lui quelques fugitifs soupirs d’amoureux. Mais voyez donc quel chemin l'imagination — cette folle du logis — nous a déjà fait parcourir!

Depuis combien de temps Yvon était-il parti ? A coup sûr il n’eût pu le dire, tellement ses pensées l’avaient absorbé. À un moment, toutefois, de longues bandes de nuages grisätres, qu’il aperçoit montant lentement vers le soleil, viennent l’avertir de l'approche d’une bourrasque de neige et l’inviter à rebrousser chemin. Mais quoi! ne tentera-t-il pas auparavant de s'emparer de quelqu’une de ces belles pièces de gibier qui foisonnent dans les alentours? Les bonnes gorges chaudes que feraient ses camarades en le voyant revenir bredouille! cër, il ne faut pas l’oublier, il leur a dit en se séparant d’eux qu’il partait pour la chasse. Et puis, son fusil sonnait si allègrement sur son épaule, ne demandant qu’à parler ! Justement, voici que, à la lisière du bois, quelque chose grouille el s’agite. Le doigt sur la gâchette, il s'approche, fouillant du regard le taillisredevenu immobile.

Il va y pénétrer. Tout à coup un sifflement, un choc aigu, effroyable, et le pauvre Yvon tombe à la renverse, la poitrine trouée d’une flèche qui s’y est enfoncée toute vibrante.

La douleur lui fait perdre connaissance. Son sang s'échappe maintenant à larges flots, rougissant tout autour la neige. Quand il rouvre les yeux, un spectacle hideux l'attend. Courbés sur lui, et le guettant d’un regard avide, flamboyant, se tiennent les rouges Indiens des solitudes américaines, ces Iroquois féroces qu'il sait impitoyables. L'un d'eux, avec un sourire de démon et brandissant un coutelas, vient de lui soulever la tête. Il sent comme un trait de feu lui courir tout autour du crâne. Mon Dieu! est-ce déjà là ce scalp dont il a tant entendu parler? La sensation de ce fer, aussi, est horrible. C’en est trop, et une seconde fois il s'évanouit.

Quand il se réveille de nouveau, il est seul. Tout là-bas le soleil s’est ménagé à l’horizon une étroite bande de ciel bleu pour envoyer à la terre un dernier adieu, et là-haut les nuages

se massent de plus en plus. Bientôt tout s’obscurcit, et, avec le crépuscule, la neige commence à tomber. Elle tombe molle et silencieuse, par épais flocons ouatés, avec des caresses, des enveloppements d’endormeuse. Avec la nuit, cependant, elle se fait plus précipitée, plus serrée, oscillant par bouffées sous le vent, qui maintenant emplit de vagues sonorités la forêt voisine. La bourrasque va venir.

Yvon, de temps à autre, écarte d'un bras la neige qui monte et s’accumule, menaçant de l’ensevelir; et cependant il remue le moins possible, à cause des souffrances atroces que le plus petit mouvement lui fait éprouver. Une fois seulement, il a fait un cffort héroïque. Se ressouvenant, il a porté la main au-dessus de son front et l’en a retirée précipitamment, en poussant un long cri qui n'avait plus rien d’humain. Ses cheveux, il ne les a plus. À leur place, une immense surface dénudée, sanguinolente, qui devait être épouvantable à voir. Et puis il ne peut pas se lever. Va-t-on donc le laisser mourir ainsi? Mais non, ses camarades doivent s’être

mis à sa recherche. Un intense besoin de vivre le secoue. Il veut revoir à tout prix l'humble village où il est né, et sa Jeanne adorée, sa Jeanne belle comme une madone qui prie pour l’absent, loin, bien loin.

Mais oui, il vivra! Ne souffre-t-il pas beaucoup moins maintenant? Il ne sent plus même ce froid de sinistre augure, qui tout à l’heure envahissait son cœur, Rêve-t-il? Mais il lui semble qu’une musique d’une douceur infinie résonne au loin, à travers la nuit noire, complétement venue. Et puis, toutes sortes d'êtres délicieux en blanches robes, avec des sourires d’une fascination étrange, et de grandes ailes qui battent mollement, passent et repassent dans le ciel, l’invitant à les suivre. Ah çà, mais, est-ce qu’il va encore durant bien longtemps se repaîitre de toutes ces jouissances ? Et précisément, ce soir-là, le sergent Va-de-bon-cœur l'attend pour monter la garde...

Le lendemain, le soleil reprend sa course

glorieuse. Partout, un même uniforme manteau blanc, épais et moelleux, recouvre vallons, collines et montagnes. Ce matin-là, la cause de la France en Auiérique compte un martyr de

plus.

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