CHAPITRE V
vif et un peu moins haineux que celui du précédent. Mais les prétentions sont les naôrnes. Il s'agit d'enlever la Franche- Comté à la France et de la restituer à l'Espagne et à la fois à la maison d'Autriche, car il ne vient pas à l'idée de l'auteur que Philippe V puisse conserver son trône. D'un même coup, « l'empire, en rassurant les membres les plus voisins du » Rhin, rentrera dans la possession du cercle de Bour- » gogne, le roi de Prusse sera paisible possesseur du comté » de Neufchâtel et des terres du roy Guillaume III dans cette » province. Les duchés de Lorraine et de Savoye seront » beaucoup mieux soutenus, et le prince de Montbéliard re- » deviendra véritablement souverain. »
Enfin, les P'ranc-Gomtois appellent de tous leurs vœux un retour à l'ancien état de choses. « Ils sont tellement affec- » tiennes à leur auguste souverain, qu'il serait facile, dans » tous les temps, d'en compter un grand nombre qui ont » fait éclater leur valeur, leur zèle et leur capacité dans les » guerres et dans les négociations. L'esclavage où ils ont » été réduits depuis près de quarante ans, au lieu de dimi- » nuer leur attachement, n'a fait que l'augmenter. »
L'auteur ne s'en tient pas là; il raconte avec une exagération singulière les conspirations que nous avons réduites, croyons-nous, à leur juste valeur.
« Un grand nombre, ne pouvant s'y assujettir, a tout » quitté pour servir dans les troupes de l'auguste maison, le » reste a gémy continuellement sur ses misères. Et plu- » sieurs, ne se contentant pas de pousser des vœux ardents » au ciel pour la prospérité du monarque qui doit remplir j> le throne d'Espagne, le malheureux succès de l'entreprise » du comte de Mercy en l'année 1709 n'a que trop fait con- » naître quelle part ils avaient à ses desseins. Ses papiers » ayant été pris dans cette funeste action, on y trouva le nom » d'un grand nombre de Comtois, qui étaient d'intelligence » avec luy. Plus de deux cent trente de tous âges et de toutes » conditions ont péry par la main du bourreau, un plus
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» grand nombre fut obligé créviter le supplice par la fuite. » L'hiver suivant, onze gentilshommes furent trouvés égor- » gés en une seule nuit sur les rues de la ville de Besançon, » et le reste est tellement accablé d'impôts et de gens de » guerre, que l'esclavage le plus rude n'est pas plus insup- » portable que le leur ; ils lèvent sans cesse les mains au ciel » pour exciter sa miséricorde ; ils ne demandent, pour toute » faveur, que la domination de S. M. G., bien assurés que » l'auguste héritier de Gharles-Quint, qui marche si digne- » ment sur ses traces, doit les combler de consolations. »
Nous surprenons ici, encore une fois, les procédés par lesquels les exilés franc-comtois essayaient d'intéresser à leur cause les sympathies des ennemis de la France. C'étaient les mêmes espérances téméraires, ou, pour parler plus exactement, les mêmes mensonges ; le résultat devait être le même. :.;i Prusse Du rcstc, la Prusse comprit bientôt qu'elle faisait fausse ^Tses^ l'oute en insistant sur des prétentions que ses alliés n'étaient prétentions. ^.^^ dlsposés à soutcuir. Dès Ic mois de mars 1712, elle réclamait déjà plus modestement, et à titre de compensation, « la » petite partie ou lizière de la Franche-Comté qui est en » deçà de la rivière du Doux, y compris le château de Joux » et ses dépendances K » Elle n'obtint pas môme cette compensation. Les traités d'Utrecht n'accordèrent à Frédéric- Guillaume r\ successeur de Frédéric P'', que la haute Gueldre ou Gueldre espagnole, petit pays situé sur la Meuse et voisin des pays déjà prussiens de Clèves et de Meurs. Ils validaient en même temps, en sa faveur, l'acquisition de Neufchàtel et de Valengin et reconnaissaient son titre royal. La Franche-Comté restait intacte.
Emeute Nous sommcs arrivés aux dernières années du règne de mutaire f^^yj^ ^jy . jj^r^jg^ avaut quc Ic grand roi mourût, la capitale i^rST^ô ^^^ ^^ Franche -Comté allait être le théâtre d'une émeute militaire à laquelle la population resta complètement étran-
i Lamberti, VII, p. 44.
CHAriTllE Y. 333
gère. Il est ii noter que, dans cette ville quon disait frémissante sous le joug de la France, Tordre ne fut jamais troublé sérieusement qu'une seule fois, non pas du fait des habitants qu'on soupçonnait de conspirer, mais de ceux mêmes qui étaient chargés de les tenir en bride et d'assurer la tranquillité publique.
Le 2G août 1715, les trois régiments d'infanterie qui tenaient garnison dans Besançon, de Tallard, d'Artois et de Rouergue se mutinèrent, firent battre la générale et prirent les armes. Vers quatre heures du soir, deux cents d'entre eux, ayant la baïonnette au canon, se formèrent en bataillon carré, placèrent les tambours au milieu d'eux et se rendirent, du quartier des casernes, à Charment, devant la maison du lieutenant du roi du Vivier, à qui ils réclamèrent les cinq prêts qui leur étaient dus. Ils descendirent ensuite la Grande-Rue jusqu'à la place Saint-Quentin, et gagnèrent Ghamars, où ils se divisèrent en plusieurs bandes, dont l'une alla enfoncer les portes de la prison de la mairie et en fit sortir, sans distinction, tous les prisonniers qu'elle renfermait.
Les marchands avaient immédiatement fermé leurs boutiques, de crainte de pillage. Les officiers s'étaient retirés chez eux. Une vingtaine seulement s'étaient réunis autour de M. de Grammont et le secondaient dans ses efforts pour rétablir l'ordre. Mais, aux sommations comme aux prières, les soldats répondaient en disant qu'ils voulaient être payés de ce qui leur était dû. Le désordre augmenta avec la nuit, la troupe des mutins se grossissant, à chaque instant, des soldats qui logeaient chez les habitants. Le commandant fit alors prendre les armes aux deux régiments de cavalerie, la Cornette blanche et Noailles, qui étaient en ville, et leur fit occuper la place Saint-Pierre et la place Labourée. Le mouvement avait gagné la citadelle, dont la garnison avait refusé obéissance à ses officiers. Cependant, vers les dix heures du soir, le calme se rétablit peu à peu ; on fit battre
la retraite, et, sur la promesse formelle qu'ils seraient payés, les soldats consentirent à rentrer dans leurs quartiers. Ils avaient si peu compté sur la complicité de la population, qu'ils croyaient, au contraire , avoir à lutter avec elle et qu'ils avaient soigneusement gardé la porte de Bregille, afin de pouvoir se retirer dans la campagne en cas d'échec. Ce fut, du reste, la ville qui paya, au moins momentanément, les frais de cette échauffourée. Le magistrat dut fournir 2,500 livres pour payer aux soldats ce qui leur était dû.
Le 20 septembre suivant, eut lieu la contre-partie de cette scène; on battit la générale, les troupes se mirent sous les armes, se rendirent à Ghamars et entendirent, un genou en terre, un arrêt qui les condamnait à être décimées, puis immédiatement un second qui leur accordait leur pardon K
Dans Fintervalle, Louis XIV était mort, et, sans bruit, sans manifestation d'aucune sorte et surtout sans protestation, Louis XV avait été reconnu, et le gouvernement de la régence organisé dans la Franche-Comté désormais française.
' Extraits do plusieurs ciironiques. Académie de Besançon. Documents inédits, t. X, p. 349.