CONCLUSION
Il serait inutile sans doute d'ajouter de longues réflexions au tableau que nous avons essayé de tracer. Les faits généraux qui résument l'histoire de la Franche-Comté de 1674 à 1715 sont simples et peu nombreux. Nous les avons, du reste, fait entrevoir dans le cours de noire récit.
En premier lieu, nous avons considéré la conquête française comme longuement préparée et s'imposant presque nécessairement au pays. Qu'on nous pardonne ce que peut avoir de trop fataliste l'expression de notre pensée.
Il semble bien que l'histoire des nations soit soumise à des lois auxquelles il est bien rare qu'elles puissent se soustraire; mais il est certain d'autre part que, pris isolément, chaque individu garde la responsabilité de ses actes, parce qu'il conserve devant les faits la liberté de son attitude. Au xvii"" siècle, tout Franc-Comtois pouvait, comme Lisola ou Lacuzon, lutter jusqu'au bout, refuser son adhésion à la conquête et emporter dans la tombe la haine du vainqueur, ou bien, comme Watteville, Laubespin ou Claude Boisot, prévoir les événements , en faciliter le succès et courir au-devant du maître nouveau, ou bien encore, comme la masse de la nation, attendre simplement et laisser faire. Il aurait mérité ainsi l'admiration qui s'attache au dévouement, le mépris qui flétrit les ambitions sans dignité, ou simplement l'indifférence, qui est le lot des impuissants et des résignés. Seulement, ce qu'il ne pouvait pas faire, c'est
33(> LA FRAXCITE-COMTÉ SOUS LOUIS \n\
que la conquête n'eût pas lieu et que la F'ranche-Gomté ne devînt pas française.
Nous pensons, en second lieu, que Fédifice de la constitution franc-comtoise était vermoulu, et que, dans le cas même où la main de Louis XIV ne Teiit pas ébranlé, il se serait écroulé de lui-même. Le comté de Bourgogne, resté par impossible espagnol, aurait vu périr ses vieilles institutions. Elles étaient déjà condamnées et frappées à mort à Tépoque de la conquête. Le parlement avait disparu dans rintervalle des deux occupations françaises; on a vu ce qu'étaient devenus les Etats et ce qui pouvait leur rester de prestige et de popularité ; déjà il avait été question d'établir dans la province un fonctionnaire qui, comme un intendant français, aurait réuni dans ses mains tous les pouvoirs '.
Ainsi, l'autorité absolue du souverain, telle que l'imposa la France à la Franche-Comté, était une nouveauté; mais cette nouveauté, désirée des uns, redoutée des autres, était vaguement entrevue par tous comme une nécessité prochaine. Seulement, si Louis XIV n'eût pas brusqué les choses en s'emparant du pays, l'Espagne, on peut le croire, eût été de longtemps impuissante à substituer à l'ancien état de choses un régime assez stable pour laisser respirer les populations. C'eût été,- pour de longues années, la continuation de ces compétitions de pouvoirs, de ces jalousies égoïstes, de ces rivalités puériles qui firent du pays une proie si facile à la France. La perte de la liberté n'eût pas été compensée par le bienfait de l'ordre et de la stabilité. Or, ce que les populations franc-comtoises réclamaient avant tout dans la seconde moitié du xxif siècle, c'était la paix et la sécurité qui leur permissent de se remettre des crises de la période précédente. La domination française leur donna, sinon complètement, du moins dans une mesure très large, surtout par comparaison, le repos qui leur était indispensable;
1 Mémoires de Ghifflet, vol. I, p 200.