CHAPITRE PREMIER
tion du prix du sel, ils consentirent à un impôt de 300,000 fr. ; les termes de leur résolution sont assez remarquables. « Gomme ce serait imprudence, en cette saison, de » s'opposer à la résolution de Messieurs les commis du gou- » vernement, ce serait aussi négligence et bassesse d'en dis- » simuler et souffrir l'exécution. Mais pour ne pas laisser la » province en ces deux extrémités au penchant de sa ruine, » il faut que, sans plus alléguer l'insuffisance de nos pou- » voirs, nous fassions de nous-mêmes, sous l'autorité des » Estats, un repartement et levée de notable somme de » deniers sur icelle; car, encore que sur ce nous ne soyons » formellement authorisés, tousjours nous sommes obligés » de faire, en ceste présente nécessité, pour son secours, ce » que les Estats, s'ils étaient assemblés, ordonneraient estre » faict ; il faut, en tout cas, considérer que la faute qu'on » nous peut imputer, d'avoir, en ceste urgente nécessité, » quelque peu excédé les limites de nostre commission, pou- » vant estre réparée par quelque déclaration subséquente » des Estats, ne saurait entraîner conséquence préjudiciable » à leurs droits comme ferait une imposition ordonnée par » les ministres du roy, laquelle introduirait une subjection, » dont le grief serait pour jamais irréparable K »
Cette page des recez n'a pas besoin de commentaire ; elle exprime, avec une netteté qui n'est pas habituelle à leurs rédacteurs, les sentiments contradictoires qui animaient les Neuf, et met en relief la décision intelligente avec laquelle ils sacrifiaient, en fin de compte, d'honorables mais intempestifs scrupules à la cause supérieure de l'indépendance du pays.
Les embarras des commis de l'Etat les amenèrent à une convocation nouveauté qui n'était pas sans danger. Ils appelèrent à déli- bâfres bérer avec eux, au mois d'avril 1636, les maires des douze avriiiese!' villes de la province. La guerre venait d'être déclarée entre
i Clerc, II, p. îil.
la France et TEspagne, et la situation était plus grave que jamais. N'était-ce pas une imprudence? Sans doute il semblait naturel de s'autoriser des représentants de la bourgeoisie urbaine pour voter les taxes que cette bourgeoisie payait pour la plus grande partie. Mais les magistrats municipaux sauraient-ils, comme les Neuf, s'élever au-dessus des scrupules étroits et des calculs égoïstes? Comprendraientils la nécessité des sacrifices qu'on leur demandait? On put craindre un instant qu'il n'en serait pas ainsi. Le maire de Salins, appelé à prendre le premier la parole par le rang de la ville qu'il représentait, invoqua la misère de la province, rappela les charges qu'elle s'était imposées les années précédentes, et conclut en disant que c'était au roi d'Espagne à la défendre. Il fallut l'intervention de l'abbé des Trois-Rois pour effacer l'impression de ces paroles imprudentes. Il prouva que si les Franc-Comtois étaient décidés à sacrifier leur vie pour conserver leur indépendance, leur patriotisme leur faisait également un devoir de concourir de leurs deniers à la défense du pays. Grâce à lui, un emprunt de 300,000 fr. fut décidé. Le danger était ainsi conjuré; on n'en avait pas moins créé un précédent regrettable. Plus tard, dans des circonstances analogues, on fit également appel aux représentants des villes, et leur intervention devait ajouter encore aux inextricables difficultés où se perdait un gouvernement aux abois.
En 1636 du moins, l'abbé des Trois-Rois sut imposer à la commission des Neuf et aux députés des villes les sacrifices nécessaires, et lorsqu'en avril 1654, devant les Etats réunis après une interruption de vingt-trois ans, il rendit compte des travaux de la commission des Neuf pendant cette longue période, il put affirmer avec une juste fierté et aux applaudissements de tous que chacun avait fait son devoir. Les Etats, préoccupés avant tout de sauvegarder les libertés publiques et d'enlever à l'Espagne tout prétexte à les violer à l'avenir, annulèrent d'un seul coup toutes les mesures prises
commission
des
Dix-huit.