CHAPITRE PREMIER
Dans le mois suivant, les députés des Etats se rencontré- Les députés rent à Saint-Germain, avec ceux du parlement, de l'arche- à samt-Gervêque et de la ville de Besançon. Ils n'y trouvèrent pas "^^^"' l'accueil que Louvois leur avait fait espérer. Le ministre sembla s'irriter d'une démarche qu'il avait cependant conseillée. C'est qu'à ce moment déjà, la France songeait à restituer à l'Espagne la province qu'elle venait de lui enlever. Les hommages que les Franc-Comtois apportaient au roi devenaient gênants ; les sujets si nouveaux et si près de ne plus l'être demandaient avec instance qu'on réglât les conditions de la nouvelle souveraineté, et le ministre s'étonnait de cette hâte, à laquelle, disait-il , l'Espagne n'avait pas habitué les sujets du comté de Bourgogne.
On eut le secret de cette comédie lorsqu'on apprit que le traité d'Aix-la-Chapelle restituait la Franche-Comté à l'Espagne; la stupeur et l'indignation s'accrurent encore lorsqu'on vit la France ruiner les défenses, vider les arsenaux du pays et manifester ainsi clairement l'intention de lui faire subir une seconde fois, dès que l'occasion s'en présenterait, les horreurs d'une conquête et les humiliations d'un changement de régime.
En attendant, le retour de la Franche-Comté à l'Espagne Les Etats prolonge pendant quelque temps l'agonie des Etats. Durant iggg à^674. six ans encore, les Dix-huit délibèrent sur les affaires du pays et s'agitent vainement au milieu du plus inextricable désordre.
En apparence, la situation avait quelque analogie avec celle qui avait suivi la guerre de Dix ans. La province avait encore une fois échappé à la France. Mais que le fond des choses était changé ! La défaite, cette fois, avait été complète, la Franche-Comté n'avait rien fait pour se sauver; un caprice de la diplomatie l'avait seul enlevée à son vainqueur. Après de telles humiliations, que pouvait-on attendre d'une population à la fois furieuse et découragée, et surtout que ne devait-on pas craindre de l'Espagne? Celle-ci était bien déci-
dée à punir les Franc-Comtois d'une défaite dont la responsabilité retombait cependant en grande partie sur elle. L'envoi successif de trois gouverneurs étrangers à la province S l'occupation des villes principales par des garnisons lorraines ou allemandes, et avant tout la suppression du parlement étaient les premières mesures d'une révolution qui devait bouleverser toute la vieille administration de la province et détruire ses privilèges séculaires. Les Dix-huit protestèrent contre ces innovations ; mais quelle pouvait être leur autorité? Dépourvus de qualités personnelles, ils avaient contre eux le souvenir de leur faiblesse pendant l'occupation française. Ajoutons que, désignés par les députés de la nation à la dernière session des Etats du mois de juin 1666, ils n'avaient pas vu, depuis cette époque, renouveler leur mandat, et qu'en réalité ils étaient devenus indifférents au pays qu'ils ne représentaient plus.
La Une question allait cependant primer toutes les autres ;
su ven ion ^'^j-g^j^ |g^ qucstlon pécuniairc. Il fallait payer les garnisons ^pïï jou^^ ^^i gardaient les villes, relever les murailles abattues, pourvoir en un mot à la sécurité du pays, qui se sentait toujours sous la menace d'une nouvelle invasion. C'eût été folie de rien espérer de TEspagne. Comment, d'autre part, obtenir de l'argent d'une province à la fois mécontente et épuisée? Le prince d'Aremberg, profitant habilement de l'effarement des esprits au lendemain du départ des Français, et aussi de la faiblesse des Dix-huit, obtint de ces derniers une subvention de 3,000 fr. par jour, plus la somme de 600,000 fr., divisée en six années, et destinée à relever les fortifications.
Cette subvention de 3,000 fr. par jour était-elle définitive ou restait-elle subordonnée, dans l'avenir, au vote des Etats
1 La province fut gouvernée de 1668 à 1674 par trois personnages : le prince d'Aremberg, de 1668 à juillet 1671, c'était un Flamand, mais il avait épousé une Franc- Comtoise, possédait de grands biens dans la province et se fit naturaliser; le marquis de Quinones, de 1671 à 1673, et le comte d'Alvéida. Ces deux derniers étaient complètement étrangers à la province.