‹ La Franche-Comté sous Louis XIVChapitre 2 sur 106 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

IMPRIiMES

Clément, Correspondance de Colbert,

Depping, Correspondance administrative.

De Boislile, Correspondance des contrôleurs généraux.

Colbert n'a pu s'occuper que pendant Irois années de la nouvelle conquête de la France. Aussi sa correspondance ne nous a-t-elle fourni que quelqi>es lettres intéressantes. Celle du 19 février 1680 est relative aux mines de Château-Lambert. Dans celle du 4 septembre 1682, adressée à l'ingénieur Bruand, il aborde la question si souvent reprise de la canalisation du Doubs; entin ses lettres du 6 octobre 1682 et du 19 mars 1683 attestent sa sollicitude pour la nouvelle province et ses efforts pour y rétablir les routes détruites par près d'un demi-siècle de guerre.

Parmi les nombreuses lettres de Pontciiar train contenues dans ce recueil, quelques-unes sont adressées par le garde des sceaux aux magistrats de Besançon et traitent surtout de l'organisation du Parlement; elles nous ont permis d'ajouter quelques détails intéressants à ceux que nous fournissaient les documents locaux sur les mœurs et l'esprit de la magistrature franc-comtoise.

Nous croyons inutile d'insister longuement sur les services que nous a rendus la publication de la correspondance des contrôleurs généraux. On sait que ceux-ci, depuis Colbert, ont eu une part prépondérante dans l'administration du royaume. Ils étaient en relations directes, non seulement avec les intendants, mais avec les magistrats judiciaires ou municipaux, les prélats, et, d'un seul mot, avec tout ce que les provinces comptaient de considérable par les fonctions, la fortune ou le rang. L'immense avantage de la publication de M. de Boislile sur les précédentes, c'est qu'elle ne contient pas seulement les lettres des ministres, mais, en plus grand nombre peutêtre, celles de leurs correspondants. Ceux-ci donnent souvent sur la situation de la province de longs et minutieux détails que nous n'aurions pu trouver ailleurs; je citerai seulement les lettres de l'intendant d'Harouis, des 27 octobre, 3 et 19 novembre et 8 décembre 1702, qui résument l'histoire du Parlement dans les années précédentes, et incidemment nous renseignent sur la fortune des magistrats et sur les ressources de la province; celle encore du marquis de Broissia, du

DE l'histoire de LA FRANCIIE-COMTÉ. 9

20 septembre 1699, où il propose au minisire de canaliser le Doiibs jusqu'à Dole.

Dans la pensée de M. de Troyes, les quatre beaux volumes in-8° Adolphe qui contiennent les recez des Etats devaient être suivis d'une publi- ^Rece^^' cation analogue des archives du Parlement avant 1676. Une mort ^^^ ^^^^^ *• prématurée ne lui a pas permis de terminer le travail qu'il avait entrepris.

Telle qu'elle est, la publication de M. de Troyes, faite presque exclusivement avec les papiers de la collection Droz, a 'le grave défaut d'être incomplète, surtout pour les dernières années, celles qui nous intéressaient le plus. L'absence de sommaires, de notes, de tables analytiques, en rend en outre la lecture souvent pénible. Nous avons cependant utilisé, soit la notice de cent quarante et une pages qui ouvre le premier volume, soit le texte lui-même des récits, dans le tableau rapide que nous avons tracé de l'histoire des Etats jusqu'à la conquête.

Les cinq beaux volumes in-folio, contenant les édits du Parlement Droz, de i676 à 1771, sont un véritable monument élevé à la gloire de la j^g^édUs compagnie par un de ses membres les plus distingués et les plus ^t

ordonnances

laborieux. Les trois premiers volumes contiennent les actes du Par- de Franchelement, le quatrième, les actes de la Cour des comptes, et le cinquième, 177^^' une table analytique dressée avec le soin le plus minutieux. Le rôle de la cour de justice était encore, malgré les empiétements des intendants, trop considérable pour que son histoire ne fut pas, à bien des égards, l'histoire même de la province ; aussi devons-nous beaucoup à la laborieuse et intelligente compilation du savant conseiller.

Je ne crois pas devoir séparer du recueil des édits un petit volume intitulé : Mémoires pour servir à V histoire du droit public de Franche- Mémoires Comté, et publié en 1789 par le même auteur. C'est à la fois un tra- ^rofrubUc vail d'érudition et un plaidoyer, presque un pamphlet. Le Parlement de Franche-

y 1 -Il 1 • * • Comté,

était a la veille de disparaître. Il avait rapidement perdu, par son i789. hostilité aux réformes, la popularité que lui avait value, quelques mois auparavant, son hostilité à la cour. Les magistrats tenaient pour l'ancienne constitution et les vieux usages. C'était naturellement

1 Le litre complet est : La Franche- Comté de Bourgogne sous les princes espagnols de la maison d'Autriche. Première partie : les recez des Etals, publiés d'après les manuscrits de la Bibliothèque royale. Paris, Gretaine, libraire, 1847.

dans l'hisloire et la tradition qu'ils cherchaient les éléments de leur défense. Leur apologiste retrace en moins de deux cents pages le rôle joné et les services rendus par le Parlement de 1674 à 1789. C'est un exposé savant et fort bien fait, tel qu'on pouvait l'attendre de l'auteur. En même temps', une certaine vivacité de ton , qui aspire même à l'éloquence, — telle du moins qu'on la comprenait à celte époque, — en rend la lecture facile et même intéressante. Nous avons mis à profit les deux premières parties du mémoire qui se terminent, la première à la mort de Louvois, la seconde à celle de Louis XIV. C'est une sorte de commentaire perpétuel du recueil des édits.

Historiens La Fraiiche-Comlé n'a pas eu d'historien avant le xvi^ siècle. En

an eneuis ^^^^ seulement, Gollut, avocat an Parlement de Dole, entreprit son

conquête, grand ouvrage , les Mémoires hisloriques de la république séqua-

naise ^ , auquel il consacra douze années de travail. Son récit

ne dépasse pas le milieu du xvi^ siècle. Aussi avais-je peu à lui

demander et suis-je dispensé d'en discuter les mérites ouïes défauts.

Une partie de son ouvrage m'a cependant été utile et le sera à tout

historien de la Franche-Comté. C'est le livre second, intitulé : />e5-

cription de la Franche-Comté . ChezGoWui.VohserydLleur elle géographe

n'étaient pas gênés, comme l'historien, par une érudition fausse ou

incomplète, par l'esprit de système ou par la prévention. Le tableau

qu'il a tracé de son pays est resté vrai de tous points, il est utile et

curieux à comparer avec les descriptions des historiens postérieurs,

ou mieux encore avec le pays Ini-même, après trois siècles qui ne

l'ont modifié qu'à la surface.

J'ai plusieurs fois l'occasion, dans le conrs de mon travail, d'insister surlmtime liaison qui rattache les événements de la seconde moitié du xvii^ siècle à ceux de la première et surtout aux désastres de la guerre de Dix ans. La connaissance des épreuves par lesquelles passa la Franche-Comté de 1636 à 1646 est indispensable à quiconque

1 Les Mémoires historiques de la république séquanaise et des princes de la Franche- Comté de Bourgogne.... par Louis Gollut, advocat au Parlement et professeur de littérature latine à l'Université de Dole. Dole, A. Dominique, 1592.

Nouvelle édition avec notes et éclaircissements., par Charles Duvernoy et Bousson DE Mairet. Arbois, A. Javel, 1846.

Cf. Louis Gollut ou l'hisloire en Franche-Comte au xvi^ siècle, par M. le président Clerc. Travaux do l'Académie de Besançon, 1872.

DE L lliSTOIRK DE LA FRANCHE-COMTÉ. H

veut se rendre compte de la situation morale et matérielle du pays lorsque, quelque trente ans plus tard, vint l'heure de la conquête française. Aussi l'histoire de la guerre de Dix ans de Girardot de Nozeroy ^ et le récit du siège de Dole du président Boivin '^ resteront toujours la préface nécessaire d'une histoire de la Franche-Gomté sous Louis XIV.

La même observation s'applique plus exactement encore aux Mémoires de Jules Ghifflet 3, conseiller-clerc au Parlement de Dole, contemporain des premiers événements que j'ai eu à raconter, puisqu'il n'est mort qu'en juillet 1676. Ges Mémoires ne dépassent pas, il est vrai, l'année 1674; mais ils nous font admirablement connaître les événements qui précédèrent immédiatement la conquête et les hommes qui eurent à subir l'épreuve, redoutable pour leur fortune et pour leur honneur, d'un changement de domination.

La dernière moitié du xvii^ siècle et les premières années du Historiens xviii^ n'ont vu paraître aucun travail historique relatif à la Franche- xvm^riècie. Comté, qui vaille la peine d'être cité. Vers 1720 seulement, François Dunod de Gharnage, avocat au Parlement et professeur àTUniversité de Besançon, commença les travaux et les recherches qui lui fournirent la matière de cinq gros volumes in-4° 4. L'œuvre de Dunod, fort utile du reste, forme une série de mémoires détachés plutôt qu'un récit complet et suivi; son érudition n'est pas à l'abri de l'erreur et de l'esprit de système. Ingénieux et original dans quelques-unes

1 Histoire de dix ans de la Franche-Comlé de Bourgogne ('1632-1642). Besançon, 1843.

2 Jean Boy vin, Le siège de la ville de Dole, capitale de la Franche-Comté de Bourgogne, et son heureuse délivrance. Dole, 1637.

3 Mémoires de Jules Ghifflet, abbé de Balerne, t. Y et VI des Mémoires et documents inédits publiés par l'Académie de Besançon.

^ Hist. des Séquanais et de la province séquanaise, des Bourguignons et du premier royaume de Bourgogne, de l'Eglise de Besançon jitsque dans le vi« siècle, et des abbayes nobles du comté de Bourgogne. Dijon, 1735.

Mémoires pour servir à l'histoire du comté de Bourgogne, contenant l'idée générale de la noblesse et le nobliaire dudit comté. Besançon, 1740.

Histoire de l'Eglise, ville et diocèse de Besançon, qui comprend la suite des prélats de cette métropole depuis la fin du ii^ siècle, leur vie et le gouvernement civil de Besançon. Besançon, 1750, 2 vol. in-4».

Histoire du second royaume de Bourgogne, du comté de Bourgogne sous les rois carlovingiens, des iii^ et iv^ royaumes de Bourgogne et des comtés de Bourgogne, Monlbéliard et Neufchâtel, avec une description du comté de Bourgogne et plusieurs généalogies. Dijon, 1757. .

de ses vues sur les périodes romaine et barbare, il se réduit souvent, pour les siècles suivants, au rôle d'annaliste, enregistrant simplement les faits dans l'ordre chronologique ou se bornant à établir la généalogie des princes souverains de la province. Des questions très importantes, celle de Témancipation des communes par exemple, lui échappent complètement, sans qu'on ait le droit d'en être surpris, étant donnée l'époque où il écrivait. Son travail, du reste, ne dépasse pas la date de la conquête française.

A côté de l'œuvre de Dunod, il faut citer les travaux de Guillanme sur la ville de Salins i ; de" Chevalier sur celle de Poligny 2, et de Droz sur celle de Pontarlier 3. Les deux premiers donnent beaucoup plus que leur titre ne promet; ils contiennent en réalité l'histoire de la province entière et sont heureusement complétés par de nombreuses pièces justificatives. Le troisième est le brillant début d'une carrière qui devait être consacrée tout entière à l'histoire et à l'érudition. Historiens Deux écrivains contemporains ont^ essayé d'embrasser dans son xix'ïècie. ensemble l'histoire de la Franche-Comté depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos jours. Le premier ^s descendant d'une famille parlementaire du pays, et nourri des traditions de l'ancienne magistrature, n'a pas toujours su se défendre des préjugés que lui inspiraient son origine et son éducation. Il s'est fait volontiers l'apologiste d'institutions que le progrès a condamnées. Du moins, connaissait-il à fond les temps et les choses qu'il paraît quelquefois regretter. Il semble les comprendre d'autant mieux qu'il les aime davantage. Son érudition de juriste et d'historien est puisée aux meilleures sources; ses vues sont souvent originales et donnent à penser par les contradictions mêmes qu'elles soulèvent ; enfin, par la hauteur de la pensée et la distinction de la forme, quelques pages de son livre sont parmi les meilleures que nous ayons lues sur l'histoire de l'ancienne Comté.

' Histoire généalogique des sires de Salins au comté de Bourgogne, par M. J.-B. Guillaume. Besançon, 1757.

Histoire de la ville de Salins, par le même. Besançon, 1758.

2 Mémoires historiques sur la ville et seigneurie de Poligny, par messire François- Félix Chevalier. 1 vol. 10-4». Lons-le-Saunier, 1767-1769.

3 Mémoire pour servir à l' histoire de la ville de Pontarlier, par M. Droz. Besançon, 1760, 1 vol. in-8°.

* La Franche-Comté ancienne et moderne, ou exposition des principaux changements survenus dans Vétat du comté de Bourgogne depuis l'antiquité jusqu'à nos jours. Besançon, J. Jacquin, 1857-1859, 2 vol. in -8°.

DE l'htstoire t)e la pranciie-comté. 13

L'ouvrage de Roiigebief i, publié quelques années auparavant, est animé d'un esprit diamétralement opposé. L'auteur est de son temps, il en est trop peut-être pour comprendre et juger sainement le passé. Il ne semble pas, du reste, qu'il ait fait grand effort ponr étudier par lui-même et dans les sources les institutions et les gens qu'il anathémalise. Les écrivains antérieurs lui fournissent la trame sur laquelle s'étalent son récit et quelquefois sa déclamation également faciles. Pour la période française, il se borne à de vagues dissertations qui ne pouvaient nous être utiles; car elles ne s'appuient sur aucun document et ne dépassent jamais le ton d'une vulgarisation assez puérile.

Des travaux plus récents doivent, au contraire, leur valeur au soin minutieux avec lequel leurs auteurs ont étudié toutes les sources d'information que leur fournissaient les archives de la province ou de Paris. Le président Clerc a lu et dépouillé tous les recez des Etats ainsi que les nombreuses pièces relatives aux travaux des représentants de la province. Deux volumes in-8° sont le fruit de cette patiente étude 2. L'art y fait trop souvent défaut. Les faits essentiels ne se dégagent pas assez du récit, et celui-ci est trop souvent réduit à une sèche analyse des documents. Il semble que l'auteur, préoccupé uniquement de suivre année par année et même mois par mois les délibérations des députés, se soit interdit toute vue d'ensemble et n'ait pas essayé de ramener son sujet à une loi générale qui, en donnant de l'unité -à son Uvre, en doublerait l'intérêt. Malgré ce défaut de méthode, l'œuvre du président Clerc est des plus méritoires et laisse bien loin derrière elle les dissertations que les académiciens de Besançon avaient consacrées au même sujet à la fin du xviii'' siècle.

M. de Piépape s'est donné la tâche d'exposer l'histoire de la Franche-Comté dans ses rapports avec la France et d'étudier les alternatives dramatiques d'occupation provisoire, de guerre sanglante et de paix relative qui ont abouti à la conquête définitive 3. Le tra-

1 Histoire de la Franche-Comté ancienne et moderne, précédée d'une description de cette province, par Eugèae Rougebief. Paris, G. Slièvenard, 1851, in-4°.

2 Clerc, Hist. des Etats généraux et des libertés publiques en Franche-Comté. Besançon, 1882.

2 De Piépape, Histoire de la réunion de la Franche-Comté à la France : événements diplomatiques et militaires, 1279-1678. Paris, Besançon.

Cf. Emile Longin, Lettre d'un Franc-Comtois sur un ouvrage couronné par l'Académie française. Besançon.

vail était aussi difficile que l'intérêt était grand. Il fallait successivement et souvent à la fois suivre des opérations militaires sans unité et sans éclat, débrouiller d'ohscurs trames diplomatiques, pénétrer les secrets des cabinets de l'Europe, et surtout ne pas s'égarer dans ie dédale inextricable des actes d'un gouvertienient de magistrats et de députés dont les volontés étaient trop changeantes pour être facilement saisissables ; il fallait peut-être aussi oublier beaucoup de choses qui ne valaient pas la peine d'être retenues. M. de Piépape s'est le plus souvent tiré avec honneur de ces difficultés. Des erreurs de détail étaient inévitables dans im pareil travail, et ne doivent pas faire oubUer ce qu'il fallait de courage pour Tentreprendre et de labeur pour le mener à bonne fin .

Le volume consacré par M. Philippe Perraud aux événements qui ont précédé immédiatement ou accompagné le conquête de 1668 n'embrasse que l'espace de quelques mois i. Mais si la matière est moins vaste que celle des ouvrages précédents, elle n'est pas moindre en intérêt, et surtout l'auteur, par la netteté de ses vues, l'art de la composition et du style, a su en tirer un meilleur parti. Son livre pourrait s'intituler : Comment un gouveimement périt. C'est l'histoire de l'agonie du Parlement et des Etals de Franche-Comté. Avec une sûreté de bon sens qui ne laisse aucune prise à la contradiction, M. Perraud établit les responsabilités de chacun dans les désastres de 1668 : à l'habileté, à la décision, à l'énergie des conquérants, il oppose l'ininteUigence, l'inertie, la faiblesse de ceux qui avaient la garde de la nationalité franc-comtoise. Il emprunte les derniers mots de sa conclusion à Bossuet : « Dans ce jeu sanglant où les peuples disputent de l'empire et de la puissance, qui a prévu de plus loin, qui s'est le plus appliqué, qui a duré le plus longtemps dans les grands travaux, et enfin qui a su le mieux ou pousser ou se ménager suivant la rencontre, à la fin a eu l'avantage, et a fait servir la fortune même à ses desseins. » [Disc, sur Vhist. univ., IIP partie, chap. ii.) Un demi-siècle avant Bossuet, l'historien Girardot de Nozeroy avait dit la même chose : « Les Estais universellement sont régis par la sagesse divine, qyaÇiVEcclésiaste dit se jouer en terre de la vanité des hommes et des démons. Cette sagesse a ses deux maîtresses roues, la

1 Les Etats^ le Parlement de Franche- Comté et la conquête de 1668, par Philippe Perraud. (Mémoires de la Société d'émulation du Jura.)

DE l'histoire de LA FRANCHE-COMTÉ. 15

vérité et la justice, et ces pièces agissantes, les vertus militaires et celle de prudence, qui recognoisseiit les choses, les personnes et les temps, inventent, disposent et exécutent i. » Ce sont ces pièces agissantes qui ont fait défaut aux Franc-Comtois de 1668.

Mon récit reprend l'histoire de la Franche-Comté à l'époque où l'a laissée celui de M. Perraud ; je serais satisfait si, dans la série des historiens de la province, mon travail prenait place à côté dn sien et ne paraissait pas trop indigne de le continuer.

Telles sont les sources, manuscrites ou imprimées, de l'histoire de la Franche-Comté dans les temps modernes, et notamment dans la deuxième partie dn xvii" siècle. Cette énumération suggère tout d'abord une réflexion. C'est qu'elle n'indique aucun document (antre que les documents officiels) contemporain des faits que j'avais à étudier. Entre Chifïlet, qui s'arrête en 167-4, et Dunod, qui commence ses travaux vers 1710, aucun Franc-Comtois n'a écrit l'histoire de son pays, aucun n'a songé à consigner dans un journal les événements auxquels il avait assisté. Je pourrais céder à la tentation d'invoquer cette lacune pour excuser l'insuffisance de quelques parties de mon travail. J'aime mieux y trouver l'un des caractères mêmes des premières années de la domination française en Franche-Comté.

Je crois que la perte de la nationalité franc-comtoise était dans la logique des faits, et que longuement préparée et comme ébauchée déjà plusieurs fois, elle n'a apporté dans les institutions du pays et dans l'esprit des Franc-Comtois aucun de ces bouleversements profonds qui brisent les traditions et déconcertent à tout jamais les esprits et les caractères. Les événements de 1668 et de 167é n'en avaient pas moins entraîné toutes les brutalités et toutes les ïiontes d'une conquête. La nation en fut profondément humiliée. Ce sentiment ne se traduisit que très rarement par des accès de colère ou tentatives de revanche ; c'est au contraire par une sorte d'affaissement moral et d'impuissance intellectuelle qu'il semble s'être manifesté. Les vaincus, du reste^ même les plus facilement résignés, racontent rarement leur histoire. A quoi bon laisser après soi le récit des misères qu'on voudrait oubUer? Et puis, la Franche-Comté, perdue désormais dans la France, pouvait-elle avoir encore une histoire ? Les temps héroïques étaient finis; les magistrats, les diplomates, les

^ Hidoire de dix ans, p. 20.

16 NOTICE SUR LES SOURCES DE l'hISTOIRE DE LA FRANCHE-COMTÉ.

hommes de guerre qui remplissaient l'Europe de leur renommée, avaient péri, et avec eux avait disparu tout ce qui faisait l'intérêt dramatique des récits de GoJlut, de Girardot et de Chifïlel. L'exposé du nouveau mécanisme administratif, l'analyse des ordonnances royales ou des mandements de l'intendant, le menu détail de la vie quotidienne de la nation, l'énuméralion de ses ressources, l'examen de ses misères et de ses plaintes, quelquefois la bonne fortune d'un grand nom, comme celui de Colbert ou de Vauban, jetant quelque éclat sur la monotonie du récit, telle devait être, à partir de 1674, la seule ressource de l'historien de la province. C'est assez, nous l'espérons, pour exciter l'intérêt des Franc-Comtois d'aujourd'hui, mais il aurait fallu davantage pour consoler le patriotisme et éveiller la verve de nos ancêtres du xvii" siècle.

LA

La conquête de la P'ranche-Gomté fut une des plus faciles que la France ait jamais faites. Si Louis XIV crut devoir abandonner, en 1668, la province une première fois soumise en quelques semaines, cette feinte modération ne fut de sa part qu'un acte d'habile politique qui masquait ses véritables desseins. Il ne rendit que ce qu'il savait pouvoir reprendre à son heure et sans coup férir.

La rapidité des campagnes de 1668 et de 1674 étonna tout le monde. L'enthousiasme et la flatterie se donnèrent carrière à Paris et à Saint-Germain i; l'Europe fut effrayée. Et

1 M. Perraud, dans son ouvrage : Les Etats, le Parlement de Franche-Comté et la conquête de 1668, a réuni les plus curieuses des innombrables pièces françaises ou latines inspirées par les succès de Louis XiV. (App. XVIII, p. 378.) La plus courte est le distique laiin suivant :

Una dies Lotharos, Burgundos hebdomas una, Una domat batavos luna; quid annus erit? Un Franc-Comtois anonyme répondit :

Plurima rex cepit spargendo largiter aurum, Armis pauca, dolo plurima, jure nihil.

pourtant, à voir de près les choses, le succès n'avait rien de miraculeux. La disproportion entre les forces des deux adversaires était trop grande pour que, la lutte une fois engagée, l'issue fût douteuse. La monarchie française était alors à l'apogée de sa puissance, la royauté disposait de toutes les forces matérielles et morales d'un grand pays. Des hommes de génie assuraient l'exécution des volontés du monarque, et celui-ci savait encore ne vouloir et ne tenter que le possible. La Franche-Comté, au contraire, était abandonnée de sa protectrice naturelle, l'Espagne, à la fois indifférente et impuissante ; réduite à ses propres ressources, elle était évidemment perdue. Pauvre naturellement, ruinée encore par les guerres précédentes, sans armée, sans finances, elle manquait surtout de ce qui faisait la force de son adversaire : des institutions et des hommes. L'heureuse résistance qu'elle avait opposée aux précédentes attaques de sa puissante voisine achevait de la perdre en lui inspirant jusqu'au dernier moment une trompeuse sécurité. En 1668, les Franc-Comtois s'enivraient encore des glorieux souvenirs de 1636, ils ne voyaient pas que tout était changé chez eux et plus encore en France.

Facilement conquise par les armes, la Franche-Comté devint tout aussi facilement française. Je ne veux pas dire qu'elle perdit sans regret cette sorte de demi-indépendance que lui assuraient la faiblesse et l'éloignement de ses souverains espagnols. Mais ces regrets ne furent ni très vifs ni très durables. Le pieux souvenir des anciens maîtres et des vieilles libertés se conserva sans doute, mais en s'altérant singulièrement. Dans les âmes naïves des paysans franccomtois, il prit bien vite un caractère légendaire. Il devint bientôt un thème à traditions populaires qui firent du bon vieux temps de la domination espagnole une sorte d'âge d'or n'ayant rien de commun avec la réalité. C'était une protestation platonique contre le présent ; à vrai dire, il n'y en eut guère d'autre.

Cette prompte assimilation du comté de Bourgogne à la France s'explique par toute son histoire. Celle-ci, à la prendre au xiv^ siècle pour la suivre jusqu'au milieu du xvii% présente un caractère singulier. C'est le spectacle d'une population française par sa situation géographique, ses mœurs, ses institutions, son langage, que le droit public féodal d'abord, puis la politique des mariages, éloignent de la France pour la rattacher, par un lien factice, à des centres politiques éloignés avec lesquels, en réalité, le pays n'eut jamais que des rapports strictement officiels.

Cette situation fit le malheur de la Franche-Comté. Pendant plus de trois siècles, elle oscilla, pour ainsi dire, entre la France, à laquelle la rattachaient le sang, le langage et les mœurs, l'Allemagne, qui la revendiquait au nom d'un droit de suzeraineté et de traités surannés, et l'Espagne, qui invoquait, pour la conserver, le droit dynastique longtemps incontesté. Si la Franche-Comté, ainsi disputée par trois maîtres, y gagna une sorte de nationalité indépendante, elle paya cruellement ce privilège par trois siècles de guerres, d'invasions et de massacres presque sans relâche. La conquête de 1674 devait seule y mettre fin.

La Franche-Comté n'est pas, autant qu'on pourrait le croire, une individualité géographique nettement déterminée ; elle n'a pas, du moins du côté de la France, de frontières naturelles. Aussi les noms de Séquanie, haute Bourgogne et comté de Bourgogne, qu'elle a successivement portés, ne s'appliquent pas exactement à la même étendue de territoire. Au nord, le large et bas plateau des P'aucilles n'est à aucun point de vue une frontière. Aussi les contestations de territoires avec la Lorraine furent-elles incessantes ; sous Louis XIV encore, elles étaient l'occasion de procès et de traités K On donne souvent comme limite entre le duché et le

1 On peut consulter sur l'iiistoire de celte frontière, à la Bibliothèque nationale, la collection Moreau, n"' 915 el 917, et la collection do Lorraine, n"» 418 à 420, 685, 710 à 713.

comté de Bourgogne le cours de la Saône, et les bateliers auraient conservé, dit-on, l'habitude de distinguer la rive droite et la rive gauche de cette rivière par les noms significatifs de teii^e du roi et de terre d'empire. C'est là un à peu près géographique qui est bien près d'être une erreur complète. En réalité, la Saône, qui serait dans tous les cas une médiocre défense, ne séparait les deux Bourgognes que sur quelques lieues de longueur. Au nord-ouest, le comté empiétait sur la rive droite, s'étendait jusqu'au pied du plateau de Langres et confinait au Bassigny. Cette région formait une sorte de marche intermédiaire entre la haute Bourgogne et la Champagne; les grands fiefs du pays, Fouvent, Autrey et Champlitte dépendaient encore au xi"" siècle de l'évêque de Langres, et celui-ci conserva jusqu'à la révolution la juridiction ecclésiastique du territoire dont la suzeraineté lui avait échappé. Les relations étaient fréquentes par-dessus cette frontière relativement récente. On se plaignait, en 1636, que les gentilshommes établis sur les bords de la Saône eussent leur hantise ordinaire avec la noblesse du Bassigny; c'était une porte ouverte aux intrigues de la France, elle en profita souvent.

Plus au sud, la ville d'Auxonne, située sur la rive gauche, formait avec le territoire de quelques villages une véritable enclave en terre comtoise, qui portait la frontière à deux ou trois lieues seulement de Dole, la ville principale de la province. Plus au sud encore, la frontière, s'éloignant déplus en plus de la Saône, laissait au duché de Bourgogne les bassins inférieurs du Doubs et de la Seille, à la Bresse, le cours inférieur de l'Ain. De ce côté également, l'absence de frontières naturelles, la similitude de mœurs et de langage, avaient créé d'intimes relations entre les populations. Les alliances étaient fréquentes entre les familles franc-comtoises et bressannes, et lorsque la Bresse fut conquise par Henri IV, les Etats eurent à se préoccuper de la situation faite aux Com-

tois propriétaires de terres situées dans la province nouvellement française K

Du côté de l'est, le plus oriental et le plus élevé des chaînons du Jura sépare plus nettement la Franche-Comté de la Suisse ; encore faut-il ajouter [que cette frontière ne s'imposait pas tellement qu'elle n'ait été souvent modifiée, et qu'elle n'ait laissé passer plus souvent encore des armées, des marchandises et des idées. Il est important de remarquer aussi que de ce côté la Franche-Comté confinait à des populations françaises de mœurs et de langage, qui, comme elle, avaient fait partie de l'ancien royaume de Bourgogne. C'était pour elle comme des avant-postes de la nationalité française qui la protégeaient contre l'influence allemande.

Sur un seul point, à sa limite nord-est, le comté confinait à l'empire germanique. Encore, le pays de Montbéliard, qui le séparait de l'Alsace, était-il un ancien fief franc-comtois qu'un mariage avait transféré à la maison de Wurtemberg -. A la Réforme, la population de la petite principauté avait dû suivre l'exemple de son maître et adopter la nouvelle religion, mais elle avait conservé l'usage de la langue française. Du reste, l'occupation de l'Alsace par la France avait achevé de séparer la Franche-Comté des terres véritablement allemandes.

Ainsi, le comté de Bourgogne se trouvait ouvert à peu près de toutes parts à l'influence et aux armées françaises. Le danger n'avait pas échappé aux esprits avisés du pays. Girardot de Nozeroy le signale en termes exprès : « Les Fran- )) çais, qui autrefois ne nous avoisinaient qu'en la duché de M Bourgogne et pays de Bassigny, avaient depuis acquis la » Bresse par le traité de Lyon, puis nouvellement conquis la » Lorraine, puis l'Alsace et la Ferette, le Montbéliard et le

' De Troyes, La Franche-Comlé de Bourgogne : les recez des Etat-;, II, p. 408.

2 Eberhard IV, comle de Wurtemberg, épousa, en 1397, Henriette, héritière de la famille franc-^com toise de Monlfaucon ; celle-ci possédait la terre de Montbéliard depuis le xn^ siècle.

» Brisgau ; enfin le Valengin et Neufchàtel obéissaient à un » prince Irançais K » Ghiffïet, un peu plus tard, comptait au nombre des causes qui avaient affaibli l'esprit militaire dans le pays, Toccupation de la Lorraine par les Français, qui fermait à la jeune noblesse la route par laquelle elle allait rejoindre aux Pays-Bas les armées espagnoles ~.

Ainsi cerné de toutes parts par les armes de la France, le comté de Bourgogne s'ouvrait lui-même insensiblement à l'influence de sa puissante voisine. A son insu, et souvent malgré lui, il obéissait à l'invincible attraction qu'exerçait sur lui la grande nation dont il n'avait jamais cessé de parler la langue. Un heureux hasard facilita ce rapprochement. Pendant deux siècles, la Franche-Comté fut gouvernée par par des princes français, et à la fm de cette longue période, on put croire pendant quelques années que l'union des deux pays était définitive.

En 1295, par le traité de Vincennes, le comte palatin Othon IV abandonnait à Philippe le Bel la P>anche-Gomté, comme dot de sa fille aînée Jeanne, qui devait épouser Philippe de Poitiers, deuxième fils du roi de France. En 1493, par le traité de Senlis, Charles VIII restituait la province qu'il détenait à titre de dot de Marguerite, fille de Maximilien d'Autriche et de Marie de Bourgogne, et le pays redevenait pour deux siècles officiellement étranger à la France.

Dans le long intervalle de ces deux traités, la Franche- Comté changea souvent de maîtres au gré des mariages et des décès de ses souverains, mais elle ne cessa jamais d'être française au même titre que les grands fiefs du royaume, le duché de Bourgogne ou l'Artois par exemple, auxquels le hasard des alliances féodales le rattacha plus d'une fois. Cette période de son histoire ne fut pas des plus heureuses : elle eut ses épreuves particulières; elle souffrit de celles qui

1 Histoire de dix ans, p. 79.

2 Mémoires^ I, p. 16.

INTJIODUCTION. 23

accablaient alors la France. Ce furent, au début, les cinq années de guerre que Philippe le Bel dut consacrer à soumettre Taristocratie comtoise soulevée contre lui (1295-1301), dans les dernières années, de 1477 à 1483, la guerre aussi longue et plus cruelle encore, par laquelle Louis XI ne réussit pas à vaincre l'obstination désormais proverbiale des Comtois, et dans l'intervalle de ces deux invasions, les désastres, les misères et les hontes de la guerre de Cent ans. Il n'est pas un nom néfaste de cette période qui n'appartienne à l'histoire de cette province, pas une épreuve qui lui fût épargnée. Elle subit les contre-coups des désastres de Grécy, de Poitiers et d'Azincourt et de l'assassinat de Montereau, vit deux fois ses souverains s'allier avec les Anglais et souffrit à plusieurs reprises les ravages des grandes compagnies et des écorcheurs. Cette communauté de misères n'était peutêtre pas faite pour resserrer étroitement les liens qui unissaient les deux pays. Mais les intrigues et les guerres, si nombreuses qu'elles fussent, n'absorbaient pas entièrement, aux xiv'' et xv"" siècles, l'activité des princes et la vitalité des peuples. Les nations se dégageaient de la féodalité et se donnaient des institutions plus conformes à leur esprit et à leurs besoins. Une véritable révolution administrative se fit alors en Franche-Comté, sous les auspices et à l'imitation de la France. Ce fut Philippe le Bel qui créa la Cour des comptes de Dole et divisa le pays en deux bailliages, celui d'Amont et celui d'Aval. Le parlement s'organisait en même temps ; il se fixait à Dole et devenait successivement périodique et permanent; enfin, sous les comtes-ducs de la maison de Valois, les Etats de la province s'exerçaient à jouer dans l'administration et la politique un rôle prépondérant. Ainsi s'organisait simultanément en France et en Franche-Comté tout le mécanisme d'une société nouvelle. Ce remarquable parallélisme dans l'histoire intérieure des deux pays n'a pas échappé à un judicieux historien du xviii^ siècle : « Les anciens Com- » toi s, dit Perreciot, se sont si exactement modelés sur les

» Français pour la forme du gouvernement civil, et les ont » copiés avec tant d'attention, qu'il semble que nous ayons » toujours appartenu au même souverain. Il n'y a pas plus » tôt eu des parlements et des bailliages en France, qu'on en )) a vu en Franche-Comté, remplis par des officiers qui por- » talent les mêmes noms et qui avaient les mêmes fonctions. » Gomme les Français, nous avons eu des Assemblées natio- » nales qui, ainsi que chez eux, ont pris le nom d'Etats : » sans doute parce que de même que parmi eux, on les forma » des trois ordres ou Etats de la nation, lorsque l'adminis- )) tration de la justice en fut détachée K «

L'influence de la France ne s'arrêta pas là. De nombreux Franc-Comtois, à l'étroit dans les limites de la province, allèrent chercher à Paris un théâtre plus vaste et plus digne de leur ambition et de leurs talents. Les princes favorisèrent de tout leur pouvoir cette émigration pacifique, qui leur donnait d'utiles et dévoués serviteurs. La première comtesse Jeanne, la bru de Philippe le Bel, donna l'exemple. Grâce à son influence, Hugues de Besançon devint archevêque de Paris ; Guy Baudet, de Poligny, fut évêque de Langres et chancelier de France sous Philippe de Valois; Simon de Gonsans mourut évêque d'Amiens. La même princesse, par son testament, fondait à Paris le collège de Bourgogne, « où )) les escholiers de la Comté seraient en réception préférés à » tous autres. » Pendant la guerre de Cent ans, la Franche- Comté donnait à la France les deux Jean de Vienne : l'oncle, qui défendit Calais après Crécy ; le neveu, qui réorganisa la marine française sous Charles V et mourut en héros à Nicopolis. La cruelle guerre de Bourgogne interrompit un instant cette tradition ; mais la paix d'Arras venait à peine d'être signée, que de nombreux Franc-Comtois entraient au service du jeune fiancé de leur souveraine Margue-

1 Perreciot, Dissertation sur les Etals (1765). (Documents inédits publiés par l'Académie, VII, p. 112.)

rite •. Enfin, au mois de janvier 1484, les Etats généraux de France étaient réunis à Tours; les députés franc-comtois y siégeaient dans les rangs de la nation de Bourgogne, à laquelle ils appartenaient par l'histoire et par le nom -. Le plus grand seigneur du pays, Jean de Ghàlon-Arlay IV, prince d'Orange, se tenait auprès du jeune roi avec le comte de Dunois, le sire d'Albret et le comte de Poix ; enfin, c'était un Franc-Comtois, Guillaume de Rochefort, qui prenait la parole au nom du gouvernement. Il y avait là une sorte de consécration solennelle de l'union des deux pays, la province prenait rang dans la nation et lui apportait le concours de ce qu'elle avait de plus illustre par la naissance et par le talent. Neuf années plus tard, le traité de Sentis remettait en question une solution que tout semblait indiquer comme définitive.

De 1493 à 1674, la Franche-Comté, devenue possession de la maison d'Autriche, fut naturellement engagée dans la rivalité de cette dernière avec la maison de France, qui remplit l'histoire de ces deux siècles. Elle ne fut cependant que trois fois, sous Henri IV en 1595, sous Louis XIII en 1636, sous Louis XIV en 1668, en lutte ouverte avec sa voisine. Dans l'intervalle, des trêves particulières la mirent à l'abri des horreurs de la guerre. Mais c'était là une paix boiteuse et précaire s'il en lut. On peut dire que pendant deux siècles la Franche-Comté vécut sous l'obsession continuelle de la conquête française. Le sentiment de l'honneur, un attachement chevaleresque à ses princes légitimes, et aussi le souci

1 Gollut énumère (col. 1398, 1399) les personnages franc-comtois que Charles VIII attira au service de la France. Outre le prince d'Orange et les deux frères Guillaume et Guy de Rochefort, qui furent tous deux chanceliers, il cite Simon de Quingey, l'adversaire acharné de Louis XI, qui, pris par les Français, avait passé plusieurs années dans une cage de fer, et qui devint bailli de Troyes; Jean d'Andelot, grand écuyer de France ; les deux frères Jacques et Gaspard de Coligny ; le premier mourut à Ravenne, le second est le père du célèbre amiral; plusieurs gentilshommes des maisons de Vaudrey et de Grammont, etc.

2 Ces députés étaient Louis Gauthiot, Guy David, Jean Liévans et le sire de Saint-Bonnot.

de rindépendance et des libertés que lui assurait Féloignement de ceux-ci, lui faisaient considérer cette conquête à la fois comme une honte et un malheur. Mais ce n'était pas assez pour rompre les mille liens invisibles qui s'étaient noués dans la période précédente entre les deux pays. Bien des regards se portaient comme malgré eux au delà de la Saône. « La jeune noblesse qui du passé faisait ses exercices » dans les terres du roy et dans les terres espagnoles, où elle )) apprenait la patience et le travail (lois fondamentales du » bien-estre de la noblesse), avait commencé d'aller aux aca- » démies de Paris, où la bienséance et les points d'honneur )) s'enseignaient délicatement, et soubs ces belles apparences » se glissaient les vices de France aux esprits prompts de » nostre jeune noblesse, si que les Espagnols jà dez plusieurs » années ne nous recevaient plus en leurs terres par crainte » d'infection, et nous de nostre côté estions contraints de tenir » la bride plus courte que du passé aux esprits mouvants et » délicats K »

Aux époques mêmes où une guerre acharnée semblait élever une frontière infranchissable entre les deux pays, les rapports n'étaient pas interrompus. Qu'il nous suffise de rappeler que le jésuite Mathieu, le favori et l'historiographe de Henri IV, était Franc-Comtois, et que Mairet, le poète pensionné de Richelieu, était de Besançon. Pendant que la France attirait ainsi les talents de la province, celle-ci subissait encore son influence sous une autre forme. Fréquemment ravagée par la guerre ou par la peste, elle fut obligée à maintes reprises de faire appel à ses voisins pour combler les vides de sa population, ou plutôt, il se fit naturellement un mouvement d'immigration auquel les gens de langue française prirent une part prépondérante. Les Lorrains au nord, les Champenois et les Bourguignons du duché à l'ouest, les Bressans au sud, repeuplèrent les villes et les vil-

1 GiRARDOT DE NozEROY, Histoùe de dix ans, p. 72.

lages décimés. Ce ne fut pas toujours une infiltration lente et insensible, mais quelquefois une brusque invasion. D'après le jurisconsulte Dumoulin, sous les règnes de François F' et de Henri II, plus de dix mille Français, Picards ou Normands, réduits à la misère, se réfugièrent dans le comté de Bourgogne, où ils cultivèrent les terres en acceptant la situation inférieure de mainmortables '.

Pendant que des éléments français renouvelaient ainsi le fond de la population indigène au détriment de sa cohésion et de son esprit national, les classes élevées subissaient aussi, par de fréquentes alliances, l'influence de l'étranger. La noblesse, le plus souvent besogneuse, se mariait volontiers en France, « d'autant, remarquait Ghifflet, que les Françaises » apportaient à leurs maris un peu d'argent sec pour essuyer » leurs dettes. » Le judicieux conseiller n'hésitait pas à compter parmi les causes qui amenèrent les désastres de 1668 et de 1674 ces mariages français, « où l'on épousait les » inclinations étrangères aussi bien que les femmes 2. »

Le pays ainsi assiégé et pénétré de toutes parts ne trouvait pas en lui-même d'éléments suffisants de résistance.

1 i( Servitus manus morluae ... uon somper a barbarie vel bellica et hoslili captivilate cœpit, sed qaaadoque ab humanilale, ut sub Francisco I et Henrico II, magna mullitudo Gallorum (Francos vocare pudet) praesertirn a Picardia et Neuslria ingentibus illis infinitarum collectarum exactionibus oppressa et expilata in comilatura Burgundise sensim dimigrans, ultra deceni millia hospitio susccpti sunt in syîvis ad culturam seducendis sub conditione manus morluae. » (Gonsil, 17, n" 32.) (Cité par Déy, Etude sur la condilion des personnes, des biens et des communes au comté de Bourgogne pendant le moyen âge.)

Ces nouveaux habitants étaient souvent des hôtes désagréables : « Ces François sont pour la plupart des gens bannis, homicides, fabricant fausses monnoyes, ayant des enfants bélitres et mendiants, qui ont, par ascensement ou autrement, pris place en ce pays où ils ont construit éJiflces et villages où ils iiabitent; les sujets en sont joarnellement offensés, injuriés et travaillés, tant par dégâts de bois qu'ils font, que par la grande cherté qu'ils occasionnent. » (Lettre des officiers d'Amont au Parlement, du 9 novembre 1550.)

2 (( Pendant que les femmes s'ennuyaient dans leurs manoirs et regardaient avec envie les splendeurs de Versailles, les hommes songeaient aux grandes occasions de s'avancer, aux nombreuses dignités du royaume voisin. D'avance, et presque à son insu, la noblesse comtoise était séduite et gagnée à l'ennemi. » (Perraud, La conquête de 16G8, p. 29.)

Quel secours pouvait-il espérer de l'étranger? De TEspagne, il n'avait rien à attendre K Charles-Quint, préoccupé des dangers du comté, « son verger d'honneur, » semble avoir voulu le protéger contre la France en le rattachant à l'empire d'Allemagne. En 1548, il complétait et sanctionnait la création du cercle de Bourgogne, qui datait de son grandpère Maximilien ; mais, voulant sans doute que l'œuvre fût complètement sienne, il s'attachait, dans le préambule du diplôme, à discuter et à détruire tous les arguments historiques qui pouvaient justifier et fortifier l'union des deux pays. Par une autre inconséquence, il s'arrêtait à moitié chemin et réservait que les provinces du nouveau cercle, la Flandre et le comté de Bourgogne, ne reconnaîtraient pas la

1 Je ne parle pas seulement d'une assistance malériclle que la cour de Madrid était évidemment incapable de donner à ses sujets franc-comtois. En réalité, malgré les apparences et malgré aussi le préjugé contraire, il n'y a jamais eu entre les deux pays le moindre lien intime. La Franche-Comté n'a jamais été espagnole que par la communauté du souverain. L'Espagne n'a jamais donné ni un mot à sa langue et à ses patois, ni une loi à ses codes, ni une famille notable à sa noblesse ou à sa bourgeoisie. Institutions, mœurs, coutumes, tout est resté français, avec des nuances que l'esprit provincial suffit à expliquer. « Le naturel espagnol ne modifia nullement celui de nos pères. A part les généralités qui appartiennent à toutes les nations, il n'y a pas plus d'espagnol dans notre moral qu'il n'y en a dans la langue que nous parlons. La province ne communiquait ordinairement avec l'Espagne que par l'intermédiaire des Pays-Bas ; à peine les troupes espagnoles y séjournaient-elles en la traversant; il n'y eut que très tard des emplois exercés par des Espagnols. Nous ne connaissons guère d'alliance de famille contractée avec cette nation. Malgré l'union politique la plus intime et la mieux entretenue, la Franche-Comté n'était pas fâchée d'être à une certaine distance de l'Espagne et de la Flandre. De nation à nation, d'homme à homme, on ne s'aimait guère ; cela perce partout à côté des témoignages de bon vouloir. » (La Franche-Comté ancienne et moderne, II, p. 164-165.)

« Au fond, la Comté, pas plus que les Pays-Bas, n'avait jamais été espagnole. L'Espagne ne put se l'assimiler et fit peu d'efforts pour cela. Grâce à son éloignement, la province garda toujours une large autonomie. » (Perraud, La conquête de 1668, p. 30.)

a Lorsque le pays appartenait aux Espagnols, ceux-ci ne s'établirent nulle part dans leur domaine du Jura; mais les Jurassiens, au contraire, se répandirent aussitôt dans tous les pays dépendant de l'immense empire de Charles-Quint ; on en compta 20,000 à Madrid; ils n'étaient pas moins nombreux dans le Milanais; à Rome, 12,000 émigrés du Jura occupaient le quartier dit des « Bourguignons, » du nom sous lequel on les connaissait jadis. » (Elisée Reclus, Géographie universelle, t. II. La France, p. 366.)

juridiction de l'empire et seraient regardées comme libres. La liberté dans ces conditions, c'étaient l'isolement et la faiblesse consacrés par l'acte môme qui prétendait y remédier. Enfin Gharles-Quint viciait encore son œuvre en refusant obstinément de la faire agréer par les représentants des provinces du nouveau cercle. En réalité, tout était faux et caduc dans cette tentative d'unir à l'empire des provinces qui depuis si longtemps, et pour tant de raisons, lui étaient étrangères. Un acte diplomatique, fût-il signé du grand nom de Charles-Quint, ne put aller à rencontre à la fois de la géographie, de l'histoire, du génie et de l'instinct des populations. La Franche-Comté n'était pas et ne voulait pas être Allemande. « Nous sommes d'Espagne, et non » d'empire, » s'écriaient les membres du parlement, lorsqu'on leur demandait, au nom de la cour de Vienne, des subsides contre les Turcs. Il est vrai qu'au dernier moment, en face des prétentions menaçantes de Louis XIV, les Franc-Comtois essayèrent d'invoquer leur titre de terre d'empire, dans la double illusion d'arrêter le roi de France et d'intéresser l'Allemagne à leur cause. Le baron de Lisola plaida ce procès dans ses nombreux et ardents pamphlets ^ tandis que les conseillers du parlement, Philippe etPrécipiano, allaient le soutenir à Ratisbonne devant la diète -. Mais Louis XIV, qui n'écoutait pas toujours les bonnes raisons, n'était pas homme à se rendre à de mauvaises. Quant à la diète, elle n'était ni disposée à intervenir, ni capable de le faire utilement.

1 Lisola « montra l'antiquité du cercle de Bourgogne parmi les cercles de l'empire, où Gharles-Quint l'avait fait inscrire, cita l'article du traité do Munster, qui reconnaissait comme tel la Comté, et comme tel la comprenait dans la paix. Il prouva qu'en plusieurs circonstances, et tout récemment dans la guerre contre les Turcs (IGG4), elle avait fourni sa part de subsides à l'empire; une quittance en bonne forme de la chancellerie de Vienne en faisait foi. La Comté, participant aux charges de la communauté, devait aussi participer à ses avantages, etc. » (Perraud, La conquête de 1668, p. 121.)

2 Sur les négociations de Ratisbonne, voir M. Edouard Besson : « Le président Philippe, négociateur franc-comtois au xvii* siècle. » [Mémoires de la Société d'émulation du Doubs, 1881, p. 277.)

Une dernière chance d'échapper à la France restait peutêtre à la Franche-Comté. Voisine de la Suisse, elle avait, du moins avec la partie française de ce pays, une certaine communauté de mœurs et d'intérêts. Aussi, malgré les difficultés naturelles que présentaient les hauteurs orientales du Jura, des relations fréquentes avaient toujours existé entre les habitants des deux versants de la montagne. Au début du xvi"" siècle, la cité libre de Besançon avait, un peu malgré l'empereur et l'Espagne, signé un traité d'alliance avec quelques-uns des cantons suisses. C'était un premier pas vers une solution possible de la question franc-comtoise K Pourquoi le comté de Bourgogne n'aurait-il pas formé un quatorzième canton, étendant ainsi jusqu'à la Saône la zone des pays neutres que la nature et la politique avaient formés au sein des montagnes des Alpes ? Il semble que dans les premières années du xvii^ siècle cette idée fut caressée par quelques esprits : d'après Sully, Henri IV y aurait songé. La chose, cependant, présentait bien des difficultés ; l'annexion ne pouvait évidemment se faire par la violence ; or, peut-on admettre que l'Espagne eût renoncé de son plein gré à l'une de ses plus importantes possessions extérieures? A défaut de l'Espagne, la France aurait-elle permis une union qui lui eût fait perdre à jamais l'espoir de s'annexer

1 « Moins d'un mois avant le trépas de Maxirailien, le "24 décembre 1518, la cité de Besançon avait conclu une alliance et combourgeoisie pendant quinze années avec les villes de Berne, Zurich et Soleure, malgré l'opposition du monarque, {( s'émerveillant grandement d'un tel acte : » « en tant (ajoute-t-il, dans sa lettre aux gouverneurs) que nous, comme empereur, nostre fils, le roi catholique, et dame Marguerite, nostre fille, comme comtes de Bourgogne, sommes vostre gardian et vos souverains protecteurs. » Le 4 janvier suivant, les députés des trois villes arrivèrent à Besançon, où fut prêté un serment réciproque d'observer et de maintenir le traité dans tous ses points, et dans l'année 1520, le nouvel empereur en sanctionna toutes les dispositions. » (Note à Gollut, col. 1541.)

L'alliance existait encore en 1588 (31 décembre 1588). Le comte de Ghamplitte et M. de la Villeneuve, préposés par le roy d'Espagne pour induyre les habitants do Besançon à non renouveler le eivilège avec Fribourg et Soleure, comme contraire au trait3 d'association et de gardienneté, ledit eivilège devant expirer en mai prochain, reçoivent une réponse négative des habitants. (Protestation au nom du roi. Papiers Granvelle. Gorresp. de Ghampagney, I, p. 24.)

une portion de son domaine naturel? Enfin, les Franc- Comtois eux-mêmes, trop fiers de leur indépendance pour désirer être Français, étaient encore moins disposés à la perdre en faveur d'un petit peuple sans unité de race et de langue, et dont la moitié au moins lui était étrangère. A ces causes vint s'en ajouter une autre plus importante encore, et qui semble avoir jugé le procès : la question religieuse. Les Comtois étaient restés catholiques avec d'autant plus de ferveur qu'ils avaient eu à lutter contre la propagande agressive des protestants de Montbéliard et de Neuchâtel. La Réforme, au contraire, avait triomphé dans la moitié de la Suisse, et en particulier dans le canton de Berne, voisin des frontières comtoises. Ce fut le plus grand obstacle à toute union future. Aussi un historien franc-comtois a-t-il pu dire sans trop d'exagération : « Si la Franche-Comté eût été » protestante, elle se serait presque infailliblement alliée à la » Suisse. Nous sommes Français parce que nos pères sont » restés catholiques i. »

Les cantons ne devaient cependant pas rester étrangers à l'histoire de la Franche-Comté 2. Dès 1511, sous les auspices de l'empereur Maximilien, tuteur de Charles-Quint, une alliance défensive, sous le nom de ligue héréditaire, et un traité de commerce avaient été signés entre les deux pays. Les Suisses s'engageaient à ne pas souffrir « que, » contre droit et raison, leursdits voisins de la Franche- » Comté fussent envahis, assaillis, grevés ne déboutés. »

Vers la même époque, les princes autrichiens et français, qui cherchaient à se porter ailleurs des coups décisifs, s'entendirent pour assurer la neutralité à leurs sujets des deux Bourgognes. Les négociations, assez pénibles et commencées dès 1507, aboutirent, en 1522, au traité de Saint-Jean-de- Losne. Les Suisses avaient joué le rôle de médiateurs et de

1 La Franche-Comté ancienne et moderne, t. II, p. 258.

2 Voir DuvERNOY, Esquisse des relations qui ont existé entre le comté de Bourgogne et l'Helvétie du xi^ au xvii* siècle.

garants. « Geste neutralité, dit Gollut, fut introduicte à la )) réquisition des Suisses, peuples et républiques circonvoi- » sines, qui désirent que lesdictes Bourgongnes soient entre- » tenues en amitié, mesmement le comté avec lequel touiours » ils ont practiqué Talliance, intelligence et confédération, » sans estre jamais entrés en discorde, sauf une fois, et du » temps de Charles le Bataillard et Travaillant. »

« Et certes, ajoute le vieil auteur, ceste invention est très » bone pour la faveur et bien des subjets et du peuple, qui » seroit autrement perdu par les guerres qu'assiduement Ion » y dresseroit, et pour ce que lesdits princes sont touiours en )) espoir que les droits qu'ils prétendent seront une fois uui- » dés au choix de la justice plustot que par le fer et par la )) rigueur des armes K »

Cette neutralité contribua peut-être en effet à retarder la solution du procès que plaidaient les deux maisons de France et d'Autriche, et dont la Franche-Comté était l'enjeu ; mais elle ne réussit que bien imparfaitement à épargner à celle-ci ce que Gollut appelle « la rigueur des armes. » Elle n'empêcha ni l'invasion de 1595 ni celle de 1636. Son plus sûr effet fut peut-être d'endormir la vigilance des Comtois, et de leur inspirer jusqu'au dernier moment une confiance naïve dans une convention surannée et devenue depuis longtemps lettre morte. La campagne diplomatique de Watteville, en Suisse, en 1667, leur dessilla les yeux, en leur montrant qu'ils n'avaient rien à attendre de leurs alliés héréditaires, La fameuse neutralité, garantie par les cantons, apparut alors à tous ce que le chroniqueur Grivel l'avait proclamée un demi-siècle auparavant : « un piège et » un sable mouvant ~. »

Une dernière question reste à résoudre. Pourquoi la Franche-Comté fut-elle si tardivement française, puisque

1 Gollut, Mémoires, col. 1564,

2 Voir, sur les négociations de Watleville avec los Suisses, Perraud, La conquête de 1668, notamment le chapitre III : Les Etals et la ligue avec les Suisses.

depuis si longtemps la force des choses la destinait à l'être? Il ne faudrait pas voir dans ce fait un simple caprice des événements et des hommes. Dans le long travail de la formation territoriale de la France, un merveilleux instinct d'à-propos et de mesure guida les efforts de nos rois et de nos ministres. Chaque chose se fit en son temps. Chaque conquête vint à son heure. Pour bien des motifs, la Franche- Comté ne devait pas être le premier objet des convoitises françaises. Avant tout, la présence des Espagnols sur la frontière de la Saône n'était pas un danger; et, de fait, la France ne fut jamais de ce côté sérieusement menacée. Aussi les guerres franc-comtoises des xvi^ et xvif siècles ne furent que des épisodes secondaires des grandes luttes qui déchiraient l'Europe. Les coups décisifs se portaient ailleurs : au nord et au nord-est, la France avait à faire des conquêtes, sinon plus précieuses, du moins plus urgentes. Un simple rapprochement de dates met ce fait en lumière : Henri IV envahit la Franche-Comté en 1595 ; l'année suivante, il perdit Calais ; deux ans après, Amiens. « Pour un » œuf qu'il gardait en Comté, il perdait une poule en Picar- » die. » Il le comprit et ne s'obstina pas.

Les événements de 1636 sont plus significatifs encore ; cette même année vit l'échec de Condé devant Dole et la prise de Corbie par les Espagnols. « Si le siège de Dole ne vous » réussit pas, écrivait Richelieu à Louis XIII, la raison qui » oblige un chacun à courir au plus pressé en fut la seule » cause. Votre Majesté en divertit ses forces avec d'autant plus » de prudence qu'il était plus important de reprendre Corbie y> que de prendre Dole. » Le même sentiment inspirait la modération de Louis XIV lorsque, à Aix-la-Chapelle, il rendait la P>anche-Comté pour garder ses conquêtes des Pays-Bas. Mais le jour approchait où il se sentirait assez fort et assez bien servi pour défier ses ennemis sur toutes ses frontières à la fois, et ce jour-là, le sort du comté de Bourgogne fut irrévocablement décidé.

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