‹ La Franche-Comté sous Louis XIVChapitre 23 sur 106 · CHAPITRE TREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE TREMIER

invoquait les termes du traité de Nimègue, récemment signé, qui garantissaient les privilèges de la province, affirmant qu'elle ne cesserait d'en réclamer la jouissance avec autant de courage qu'elle en manifesterait pour le service du roi. Un pareil langage était bien hardi, trop hardi môme, pour être compris et accepté de Louis XIV. Celui-ci n'en eut jamais connaissance. Il eût été sans doute difficile à l'intendant de traiter les nobles signataires du manifeste avec le brutal sans- façon qu'il s'était permis avec les commis de l'Etat et les magistrats des villes. On s'y prit autrement ; l'archevêque de Besançon, Antoine-Pierre de Grammont, prélat fort bien en cour, s'offrit d'en parler à Louvois et de le prier de s'assurer d'avance des intentions de Sa Majesté. Est-il besoin d'ajouter qu'une négociation ainsi conduite ne pouvait aboutir? On peut admettre que l'archevêque s'acquitta, auprès du ministre, de la démarche à laquelle il s'était engagé. Il est déjà douteux que celui-ci, à son tour, ait cru devoir entretenir le roi d'une affaire qui répugnait si fort aux instincts de l'un et de l'autre, et si l'entretien eut lieu, on peut affirmer que le résultat fut un refus catégorique. Dans tous les cas, la députation qui devait porter le manifeste à Versailles ne partit pas ; la protestation des gentilshommes comtois demeura aux archives, où elle clôt honorablement la longue série des papiers relatifs à l'histoire des Etats généraux. C'est le dernier monument d'un passé désormais condamné.

Il est certain que la suppression des privilèges provinciaux conclusion, causa de sincères et d'honorables regrets dans une partie — dans l'élite, si l'on veut — de la population. Mais la majorité du peuple en fut-elle sensiblement touchée ? N'oublions pas à quel petit nombre de Franc-Comtois l'organisation surannée des Etats accordait le privilège de prendre part à l'administration des affaires du pays. Dans les plus belles années de leur histoire, leur convocation ne souleva jamais d'enthousiasme, et l'on n'oserait dire qu'à aucun moment ils

aient été populaires. Quand vinrent les jours malheureux, ils furent trop souvent associés aux mesures fiscales qui ruinaient le pays pour qu'une injuste, mais irrésistible prévention ne s'attachât pas à leur nom. Du reste, les attaques de l'Espagne et des ministres flamands, les querelles avec les gouverneurs, les rivalités et les dissensions intestines, les effarements et les fautes des derniers jours, tout cela n'avaitil pas enlevé à ce qui restait de la représentation nationale l'ombre même du prestige et de l'autorité?

Supposons cependant, pour un instant, que dérogeant à ses instincts et à ses principes, Louis XIV ait accordé aux Franc- Comtois la satisfaction qu'ils demandaient, en rétablissant les Etats. Dans quelle condition ceux-ci auraient-ils vécu? On ne peut s'empêcher de sourire en voyant les nobles franccomtois prétendre, dans leur manifeste de 1679, « qu'à la » nation seule il appartient de s'imposer, ainsi que toutes » régies, répartemens, collectes de deniers, jugemens » d'iceux, police, recrus des ordonnances royaux, tous » articles d'administration, abolitions d'abus, pour y être » fait droict par leurs princes, conformément aux doléances » des Etats. » Un pareil langage ne pouvait être accepté de Louis XIV. Golbert et Louvois auraient été d"accord pour repousser bien loin de semblables prétentions. Les remontrants (pour employer le style de l'époque) se trompaient de moment, et, trop préoccupés du passé, ils oubliaient que leurs réclamations ne devaient pas aller à Madrid ou à Bruxelles, mais à Versailles. L'illusion, sans doute, aurait été courte ; du rôle de censeurs indépendants qu'ils auraient affecté d'abord, les députés seraient bien vite descendus à celui d'auxiliaires dociles de l'administration. L'histoire du parlement nous fournira un exemple instructif d'une semblable métamorphose.

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