CHAPITRE II
» répugne, comme icy, et que la raison naturelle y contre- » dit. » Aussi, à côté d'une érudition fastidieuse et quelquefois puérile, le livre de Nicolas contient-il assez d'appels judicieux et quelquefois éloquents au bon sens et à Tliumanité, pour qu'on puisse le considérer comme l'œuvre d'une intelligence élevée et d'un cœur généreux '.
I Jo cède à la tentation de citer quelques lignes qui permettront dj juger de l'esprit et du ton de l'ouvrage. Nicolas débute ainsi :
(' J'ay long- temps balancé entre le désir de secourir l'innocence de ceux qui w pourraient souffrir d'injustes supplices dans les jugeraens où il s'agit de leur vie » et de leur honneur, et la crainte de donner au public quelque chose qui pût sem- » hier contraire aux opinions communes; mais enfin, persuadé qu'il y a plus de )) mérite à sauver un innocent qu'à faire périr dix criminels, et sçachanl que ces » mesmes Romains, dont j'cntreprens de sonder les loix, n'ont pas balancé à » rendre plus d'honneur à celuy d'entre eux qui sauvait la vie à l'un de leurs )) citoyens, qu'à un autre qui eust tué mille de leurs ennemis,, j'ay crû pouvoir » rendre plus de service à la société humaine en sauvant des innocens, qu'à sous- » crire par mon silence à des procédés qui peuvent les faire périr comme crimi- )) nels. » (P. 7 et 8.)
II ajoute quelques pages plus loin :
« 11 n'est point d'homme si dépourveu d'humanité et de sens commun, qui ne » soit capable de concevoir qu'on ne peut en justice faire souffrir plus de tourmens » à un homme pour un crime dont il n'est pas convaincu en cherchant la vérité, » que les loix n'en ont prescrit pour le chastiment d'un crime reconnu Or, per- » sonne n'ignore qu'une seule demi-heure de torture ne contienne en soy plus de » martyre que trois supplices de la potence ou de l'échaffaut : pourquoy donc » donner plus de peine à un homme qui n'osi point encore convaincu du crime M dont il est recherché? C'est (dit-on) parce qu'un témoin ou quelques indices le » chargent. Au nom de Dieu, sont-ce là des causes suffisantes à nous faire démem- » brer un homme tout vif, cl nous exposer au hasard de le trouver innocent, et tout » au plus de le relâcher quoyque criminel, s'il a le bonheur d'un charme, ou un » tempérament à soutenir ces tourmens, ou de combler l'injustice en ajoutant à un » innocent, qui se confesse coupable par force, un dernier supplice aux premiers » martyres que nous lui avons déjà fait souffrir? Est-ce que cecy n'arrive pas tous » les jours; est-ce que mille expériences du passé ne nous convainquent pas de » ces vérités? Mais ce qui ne reçoit aucun contredit, comment pouvons-nous, sur » une preuve défectueuse qui ne conclut pas à un supplice ordinaire, qui ne peut tt durer qu'un moment, si le coup de l'épée réussit bien, ou de quelques moments » en la corde, condamner sur la mesme preuve défectueuse un criminel douteux à » un tourment incomparablement plus atroce que dix supplices comme dessus? » Après cela, où est l'efficace de ce moyen de trouver les crimes secrets? Qui pourra » répondre à cet argument ? Ou la torture, à leur avis, a un effet infaillible à tirer » la vérité de la bouche d'un accusé, ou non : si cet effet est immanquable, pour- » quoy voyons-nous tant de fourbes échapper au supplice par la force de leur » complexion, ou de leur pacte, ou, si vous voulez, d'un charme narcotique, ou d'un » remède naturel, qui les engourdit contre les douleurs? Gomment font tant d'inno-
On voudrait pouvoir affirmer que les collègues d'Auguslin Nicolas avaient Tesprit aussi large que lui, et que son livre sur la torture exprimait les sentiments unanimes du corps auquel il appartenait; malheureusement, Tillusion n'est pas possible, et c'est le contraire qui est la vérité. Le 11 septembre 1704, Pontchartrain écrivait au sujet de la torture au procureur général Doroz, et les termes de sa lettre montrent que si le parlement avait cru devoir entretenir sur ce sujet le chancelier, ce n'était pas pour demander la suppression ni môme l'adoucissement de ce singulier mode d'information judiciaire.
« Je ne puis m'empécher de vous dire à ce sujet, disait » Pontchartrain, que, quelque ennemi que je sois des crimes » et de ceux qui sont assez malheureux pour en commettre, » j'aurais beaucoup de répugnance, en mon particulier, d'éta- » blir de plus rudes peines que celles qui sont introduites » par l'usage ou autorisées par les lois expresses. Je suis )) surtout fort éloigné de croire qu'il soit à propos de rien » ajouter à ce qui se pratique, parce que, comme rien n'est » moins assuré qu'une confession arrachée par les tour- » ments, il serait peut-être à craindre, si l'on établissait » une question plus rigoureuse, que la preuve qui en résul- » terait n'en devînt plus équivoque ; parce que l'incertitude )) semble augmenter à mesure que les tourments sont plus )) rigoureux ; comme ils font dès lors une impression beau- )) coup plus vive sur l'esprit et sur le corps, il est encore )) plus difficile de démêler si c'est la force de la vérité ou la » violence de la douleur qui fait parler un accusé dans cette » extrémité où il se trouve ^ »
Il n'était pas sans intérêt de rapprocher l'opinion du chan-
n cens qui se confessent coupables, opprimés sous les horribles martyres de ces » questions? Elles ne sont donc pas infaillibles à tirer la vérité; et si elle n'a pas » un effet certain, pourquoy risquons-nous, en la pratiquant, de renvoyer un cri- » minel pour innocent, en faveur de cette purgalion, ou d'opprimer l'innocent sous » la rage de ces horribles tourmens? » (P. 17, 18, 19.) 1 Depping, Correspondance administralive, II, p. 389.