CHAPITRE
celier de celle du maître des requêtes de Besançon. Si ce dernier eût encore vécu en 1704, il aurait sans doute triomphé, et pris une légitime revanche des rancunes et des dédains dont il était Tobjet ; mais peut-être aurait-il encore été plus surpris de voir un ministre aussi impuissant que lui contre la routine. Pendant près d'un siècle, la torture, si formellement condamnée par Pontchartrain dès 1704, devait déshonorer encore la procédure criminelle française.
Après le président Philippe et Augustin Nicolas, nous Le descendons encore d'un degré avec le conseiller-clerc Marlet. ^*^ derc^' Celui-ci devait rester jusqu'au bout ce qu'il avait été avant la conquête. Malheureusement, ce n'est pas la tradition des grandes affaires qu'il continue. Son ambition ne s'était jamais élevée au-dessus de puériles intrigues. C'est un frondeur assez malavisé pour ne pas s'apercevoir à temps que le moment est venu de se convertir. Chanoine et officiai de l'archevêque de Grammont, il avait été envoyé par ce dernier comme député à Paris en 1668, où, d'après Chifflet, (.< il n'oublia point » à se faire mettre en la gazette comme ayant porté à la » reine de beaux saints suaires ^ de la part de son maître. »
Ce voyage et les relations de Marlet avec l'abbé de Watteville le désignaient naturellement aux soupçons du parti espagnol après le départ des Français. Il était du reste mêlé aux intrigues qui divisaient alors 'le chapitre. L'abbé de Bellevaux, Précipiano, qu'il poursuivait de ses sarcasmes et de ses calomnies, eut assez d'influence pour le faire enfermer au château de Joux, où il resta trois ans. Le gouverneur de Quinones lui rendit la liberté à la demande de l'archevêque. Marlet rentra triomphant dans sa maison canoniale de Besançon ; à en croire Chifflet, deux de ses confrères, d'Orival et Hugonet, en tombèrent malades, et ce dernier en mourut.
1 Les saints suaires étaient des images de dévotion généralement brodées en soie, et. qui représentaient le saint suaire conservé à la cathédrale Saint-Jean.
Marlet, craignant de nouvelles disgrâces que ses intrigues méritaient, se retira peu après à Porrentruy, puis à Rome, où il était encore à Tépoque de la conquête de 1674 : il y apprit que Louis XIV lui donnait au parlement une place de conseiller-clerc ; il revint triomphant et prit possession de son poste avec une satisfaction d'autant plus grande que c'était celui de son grand ennemi Précipiano.
Malheureusement pour « cet intrigueur ecclésiastique, » il ne sut pas renoncer à temps à ses habitudes de médisance et de calomnie. Lampinet raconte ainsi la fm de son histoire : « Gomme il avait un esprit inquiet et incapable de se tenir » en repos, il s'avisa d'écrire au marquis de Louvois, mi- » nistre de la cour de France, contre différentes personnes, » et porta à leur égard les imputations si loin, qu'il lui arriva » une lettre de cachet qui l'exila dans le château d'Angou- » lême.... Après un dur et long séjour dans ce château, il » obtint la révocation de sa lettre de cachet ; il revint dans » son pays, plus inquiet et moins sage qu'auparavant, car il » se brouilla avec l'archevêque, son protecteur, qui lui ôta » l'officialité. Piqué de la prison dans le château d'An- » goulême, il fut assez malavisé de parler indiscrètement » contre le nouveau gouvernement , ce qui lui attira un » second ordre de la cour qui le relégua â Limoges : il » tomba malade en chemin et mourut dans la route en » 1688. »
Les intrigues de Marlet durent singulièrement troubler le petit monde habituellement tranquille des magistrats franccomtois. Ceux-ci eurent encore à se plaindre plus gravement et à rougir de quelques-uns de leurs collègues. En 1708, L'avocat l'avocat général Gaillet compromettait par de singulières
caiiiet,i708. habitudcs l'honneur du corps. Boisot, fort embarrassé, en référait au contrôleur général : « Il se prit de vin le jour de » Notre-Dame dernière, si fort, qu'ayant perdu connaissance » de ce qu'il faisait, il se mit de plein jour dans une chaise » à porteurs, non à lui, où, étant ivre mort, il fut porté
ciiAi'iTRi': [r. I7'i
» dans le jardin et versé sur des paillassons avec la risée de » plus de vingt porteurs ou laquais.... Un officier si peu » sensé et si scandaleux doit être interdit des fonctions de » son office, parce qu'il déshonore la compagnie dans laquelle » il a eu rhonneur d'entrer. »
Boisot cependant demandait des instructions au ministre, n'osant prendre sur lui d'agir contre « un homme du roi » acquéreur d'une charge nouvelle, au paiement de laquelle il n'avait pas encore satisfait '. Le ministre n'était pas moins embarrassé, et cherchait avant tout à éviter le scandale. D'après lui, ce n'était pas une chambre seule, mais le parlement tout entier qui devait prendre une décision, et cette décision devait être de tout renvoyer au roi, « lui proposant » seulement comme un avis du parlement ce qui serait un » arrêt définitif dans une autre affaire qui ne regarderait » pas son officier; » il fallait « aller au bien solide, qui est de )) l'obliger à se défaire de sa charge, et c'est ce qui doit être » concerté par toute votre compagnie -. »
Gaillet ne se rendit pas facilement; il alla à Versailles fatiguer le roi et les ministres de ses extravagances ; il fallut une lettre dure et menaçante de Pontchartrain pour le décider à renoncer à sa charge ^.
Vers la fin de 1712, un scandale d'un autre genre agita Le
, , 1 . . , , . . , , . conseiUei-
encore pendant plusieurs semaines 1 opinion publique. Le de Mesmay, premier président Boisot et le conseiller de Mesmay étaient ^^^^" voisins : un laquais du premier insulta un jour le conseiller et son frère. Ceux-ci demandèrent satisfaction, et Boisot leur envoya son laquais, accompagné de son valet de chambre, faire des excuses. Le conseiller, les jugeant insuffisantes ou mécontent du ton dont elles étaient faites, le chassa de chez lui à coups de bâton, et son frère, survenant en robe de chambre et l'épée à la main, le poursuivit jusque dans l'ap-
1 BoiSLisLE, Correspondance des Inlendants, II, p. 1384.
2 Depping, Correspondance administrative^ II, p. 401.
3 Depping, II, p. 470.
17i LA FRANCHE-COMTÉ SOUS LOUIS XIV.
parlement du président et le blessa grièvement, pendant que le conseiller restait à la porte et s'informait, à sa sortie, s'il avait tué le domestique.
Le parlement s'émut naturellement de cet acte de violence et de l'injure faite à son chef. On voulut imposer une réparation à de Mesma}^ On décida qu'il recevrait une mercuriale de la compagnie, qu'il ferait des excuses au premier président dans son domicile, que l'entrée du palais lui serait interdite jusqu'à la Saint-Martin, et qu'en fm il changerait de demeure afin d'éviter toute querelle à l'avenir.
De Mesmay se plaignit à Pontchartrain de la dureté de la réparation qui lui était imposée. Il convenait du reste des faits qui lui étaient reprochés, mais il demandait à être jugé (( les chambres assemblées. » Le ministre convint qu'il était en droit d'exiger cette satisfaction, mais il l'engageait en même temps, avec une sévérité de termes que la conduite du conseiller justifiait, à se soumettre à ce qu'on exigeait de lui : « Bien loin de vous plaindre, lui disait-il, de ce qu'on » veut vous interdire de vos fonctions pendant plusieurs » mois, le public est en droit de demander que vous en » soyez privé pour toujours. Car quelle confiance peut-il » avoir en vous? Quelle justice les parties peuvent-elles es- » pérer d'un magistrat qui s'abandonne à un pareil emporte- » ment ? Vous deviez vous estimer trop heureux de ce que )) l'on voulait bien se contenter d'une satisfaction aussi » légère que celle portée par ce projet, et ce sera à vous à » vous imputer de ne vous y être pas soumis et de ne l'avoir » pas regardée comme une grâce, et d'avoir achevé par là » d'exciter l'indignation du public et celle de votre com- » pagnie. »
De Mesmay se le tint pour dit et se soumit aux exigences du parlement. Pontchartrain s'en félicitait en écrivant à Boisot le 25 janvier, et lui recommandait de n'apporter aucun adoucissement à la peine, surtout pour le temps de