CHAPITRE ITI
l'infanterie étaient disséminés dans les villes, les forts et les châteaux. Le trésorier n'ayant pas un sou, on leur fournit le pain au moyen de l'imposition de blé et d'orge, que l'on mit sur les communautés ; mais cela ne suffisait pas pour faire vivre les soldats, les cavaliers et les dragons, et si le prêt continuait à manquer, on pouvait craindre le pillage des marchés et des maisons des bourgeois. « Pour prévenir » un pareil désordre, qui pourrait avoir des suites encore » plus fâcheuses, il faut donc nécessairement payer le reste » du prest aux cavaliers, dragons et soldats, montant » à 1,765 livres 18 sols par jour, déduction faite du » pain. » L'intendant propose d'autres expédients, mais il en énumère à mesure les inconvénients. On pourrait distribuer aux troupes de la viande et du sel ; mais, pour la distribution de la viande, on ne trouverait pas d'entrepreneurs, il faudrait en venir aux répartitions sur les communautés, ce qui entraînerait mille difficultés et mille abus. Il paraîtrait plus simple de lever de l'argent sur les communautés pour acheter des bestiaux, et de leur en tenir compte sur les impositions de 1710. Mais l'intendant a beaucoup de répugnance pour cet expédient : c^ attendu que les peuples sont » fort épuisés par la levée de seize à dix-sept mille sacs de » grains pour le pain, outre l'avoine, le foin et le vin pour » l'étape, et par les sommes considérables qui leur sont )) dues pour vivres, denrées, fourrages et marchandises par » eux fournis aux troupes pendant les deux derniers quar- » tiers d'hiver. »
La situation des officiers préoccupait aussi l'administration. Ils ne touchaient de la province que le fourrage. La plupart d'entre eux, surtout les Irlandais, n'avaient d'autre ressource que leurs appointements, qu'ils ne touchaient pas; ils ne savaient où donner de la tête, ne trouvant plus à manger chez les aubergistes, ceux-ci ne pouvant se défaire des billets du trésorier qui leur avaient été donnés en paiement pendant les derniers quartiers d'hiver.
En résumé, le problème était celui-ci : nourrir environ quinze mille hommes, sans argent et sans crédit. L'intendant suppliait qu'on l'autorisât à mettre la main dans la caisse de la recette générale des finances, dont l'argent était transporté tous les jours à Paris. « Dans des nécessités aussi » pressantes que celles où je me trouve, ajoutait-il, on est » obligé d'avoir recours à des expédients qu'on n'oserait » proposer dans des temps moins fâcheux. Je vous supplie >• de croire que je ne le fais qu'à la dernière extrémité K »
Ces aveux des principaux fonctionnaires de la province se passent de commentaires. Les intendants avaient trop intérêt à masquer dans leur correspondance une partie de la vérité, pour qu'on n'accepte pas sans discussion leurs affirmations, lorsqu'ils écrivent à Versailles que les populations qu'ils administrent sont à bout de ressources -.
1 II serait inutile de citer outre mesure les plaintes et les aveux des intendants sur la déplorable situation de la province. Citons cependant encore une lettre signiticativc que le Guerchois écrivait au contrôleur général, le 30 octobre 1713 : (i Monsieur, n'ayant pu faire diminuer le grand nombre de troupes qui doivent » passer l'hiver prochain dans celte province, je crois devoir vous représenter que » ce quartier d'hiver ira à un million plus que ceux des années précédentes; sans » parler des sommes excessives qu'il coûte aux communautés, tant pour le transport » continuel des grains, farines, outils, bombes, boulets et autres munitions de )) guerre, que pour les trois mille quatre à cinq cents pionniers, et trois cent cin- » quante chariots qui sont actuellement à l'armée, en sorte que la ruine de celte w province est inévitable, si vous n'avez la bonté, Monsieur, de lui procurer une » forte diminution sur la capitalion cl l'abonnement du dixième denier; la première » dé ces impositions est de 700,000 livres et l'autre de 370,000; cette province ne » pourra assurément se soutenir, si vous n'avez agréable, Monsieur, de lui procurer » la diminution au moins des deux tiers de ces deux sommes. La représentation que » j'ai l'honneur de vous faire n'est point l'effet d'une compassion mal placée, mais » de la parfaite connaissance que j'ai de mon département, et de mon zèle pour le » service du roi; car celle province étant tout à fait ruinée, Sa Majesté n'en pourra » plus tirer, dans les conjonctures présentes, les secours dontelle aura besoin à cause » de la proximité de l'Alsace. » (Ârch. nationales. G'', 284. Lettre de le Guerchois au contrôleur général, 30 octobre 1713.)
2 On ne sera pas surpris que les intendants qui plaident auprès des ministres la cause des contribuables changent de ton quand ils s'adressent à ces derniers. Ils invoquent alors l'autorité du roi et menacent au besoin. Les archives municipales des villes sont curieuses à feuilleter à cet égard. Aux plaintes des magistrats qui protestent contre les charges qui les accablent et invoquent leur misère, la réponse est toujours la même : il faut payer sous peine de prison. Le Guerchois écrivait au