‹ La Franche-Comté sous Louis XIVChapitre 59 sur 106 · LA SITUATION MATÉRIELLE ET LES RESSOURCES DE LA PROVINCE · texte numérisé non relu

LA SITUATION MATÉRIELLE ET LES RESSOURCES DE LA PROVINCE

Une erreur de Pélisson. — Pauvreté de la Franche-Comté. — Ses causes. — Dépopulation de la province. — Les recensements de 1G14, 1644, 1652. — Efforts du l)arlement et des Etats en faveur du repeuplement. — Mouvement d'immigration.

— Mémoire présenté au roi en 1679. — Programme d'administration du parlement. — Les recensements de 1688 et 1698. — Situation générale de la province en 1685 et 1695. — L'agriculture. — Le « pays uni » et la montagne. — Les mauvaises années, 1692, 169o, 1694. — Les dangers de l'abondance, 1695. — Boisol et de la Fonds libre-échangistes. — De Vaubourg protectionniste. — L'hiver de 1709. — Premiers symptômes du mal. — La famine à Gray. — On s'aperçoit que les semences sont perdues (avril). — Premières mesures du magistral. — Intervention de l'intendant. — La question des pauvres. — Le soulèvement des campagnes. — ■ On barricade la ville. — L'affaire de ÏAbondance de Lyon (1709-1710). — La famine à Vesoul, à Salins, à Arbois, à Besançon; la montagne échappe au fléau. — Une statistique du bailliage de Dole en 1683. — Les vignes. — La confrérie de Saint-Vernier à Arbois. — Les vignerons de Besançon.

— La montagne. — Sa physionomie spéciale. — Les pâturages et les fruitières.

— Le commerce des chevaux. — Les forêts. — L'industrie, son peu d'importance. — Les mines et les forges. — Golberl et les mines de cuivre de Château- Lambert. — L'industrie du fer. — Les permis d'exportation. — Classification des forges. — Les travaux publics. — Les routes. — Efforts du parlement pour les rétablir. — Projets et promesses de Colbert. — Les ponts sur la Saône, l'Ognon, le Doubs, la Loue. — Les rivières. — Projets de canalisation du Doubs. — Colbert et l'ingénieur Bruand (1682). — Objections de l'intendant de la Fonds (1698).

— Proposition du marquis de Broissia (1699). — Projets de Vauban (1699). — Conclusion. — L'optimisme du comte de Laubespin (1681). — Les progrès accomplis. — Ce qu'il restait à faire.

Pélisson, l'élégant historiographe de Louis XIV, a tracé une erreur

de

de la Franche-Comté un tableau resté classique et dont voici péiisson.

le passage principal

^ PÉLISSON, Histoire de la conquête de la Franche-Comté. {Continuation des mémoires de littérature et d'histoire, 1729, t. VII, part. 1, p. 19 etsuiv.) Cf. Voltaire. « Celte province, assez pauvre en argent, mais très fertile, bien peuplée.,.. » {Siècle de Louis XIV, chap. ix, édil. Beuchol, XIX, p. 369.)

G Une agréable variété de plaines, de collines, de vallons, » de bois, de prairies, de terres cultivées, de rivières, de » fontaines et d'étangs en rend la campagne délicieuse. La » même diversité se trouve en ce qu'elle porte ; car il n'3^ a » rien de nécessaire à la vie dont elle ne soit fertile ; d'où » vient que quelques écrivains l'ont appelée l'abrégé de la » France, et celui de tous les pays qui se peut le plus aisé- » ment passer des autres. Surtout elle est en réputation pour » ses bons chevaux et pour ses excellents vins, dont quelques- » uns, comme ceux d'Arbois et des environs, conservent, » vingt et trente ans, toute leur délicatesse et toute leur force. »

Comment se fait-il que les habitants d'un pays si bien doté par la nature soient si pauvres ? Pélisson en donne une explication spirituelle et ingénieuse, mais qui se trouve contraire à la vérité.

« ....Au reste, la fertilité du pays étouffant, pour ainsi » dire, l'industrie des habitants au lieu de l'exciter, ils n'ont » que peu de commuhications avec leurs voisins, nul soin du » commerce ni des manufactures, presque point d'argent ; » manquant très souvent des choses nécessaires, parce qu'ils » ne craignent pas d'en pouvoir manquer ; pauvres enfin » parce que la nature les a faits riches K »

Pélisson se trompe deux fois ; sur la richesse naturelle du pays, qu'il exagère ; sur le caractère des habitants, qui se distinguent, au contraire, par une puissance et une ténacité de

1 Dans un discours couronné en 1767 par l'Académie de Besançon, un fonctionnaire de l'intendance dépeignait ainsi la situation de la province avant 1674 : « Avant la réunion de la Franche-Comté à la France, cette province, isolée et cou- » verte de forêts immenses, n'avait aucune relation avec ses voisins. Dévastée tour » à tour par des guerres, dépeuplée par des pestes, sa surface offrait à l'œil épou- » vanté des villages réduits en cendres, des chaumières abauiionnées, des vallons » incultes et déserts. La terre donnait alors, sans trop de soin, à un petit nombre ;> d'habitants ce qui suffisait à leur consommation; ses productions naturelles leur » assuraient le nécessaire physique. Sans industrie et sans commerce, qu'au- > raient-ils fait d'abondantes récoltes? elles auraient été superflues. » (Ethis de NovÉAN, commissaire provincial des guerres, premier secrétaire de l'intendance de Franche-Comté.)

CIlAriTRE IV. 215

travail remarquables. Il ignorait sans doute par quelles terribles épreuves la province avait passé clans les années qui avaient précédé la conquête. Il ne savait pas que la guerre de Dix ans avait fait du pays une sorte « d'île sauvage, nou- » vellement découverte, où tout était au premier occupant. » En 1668 et môme en 1674, le rétablissement matériel de la province était loin d'être achevé : quelques mots de statistique nous le prouveront K

D'après un recensement établi en 1614, quelques années La avant la guerre, la population de la province aurait été, à p^^''^^^"cette époque, de 400,000 habitants. En 1644, elle serait tombée à 130,000; en 1652, elle était remontée à 200,000 2.

Ces chiffres ne peuvent être qu'approximatifs; peut-être sont-ils exagérés ; on peut s'étonner surtout de l'écart de la population entre les années 1614 et 1644; dans cette période de trente ans, la province aurait perdu les deux tiers de ses habitants. La réalité d'un pareil dépeuplement devient moins douteuse à la lecture des historiens du temps et surtout des archives municipales. Nous en trouvons encore la preuve dans les efforts du parlement pour remédier au mal.

En 1640, il fit défense aux créanciers de saisir les habitants Efforts du pays, « lesquels sont retenus de cultiver leurs héritages parlement » par la crainte d'être arrêtés et saisis, ainsi que leurs har- repeupler

la province

1 On comprend qu'il soit impossible d'apprécier la population de la province dans les siècles qui ont précédé la conquête. Les historiens ne donnent que des chiffres très approximatifs. Le président Clerc {Essai sur l'histoire de Franche-Comté, 11, p. 181, note) estime que vers 1375, après les guerres du xiv^ siècle, la Franche-Comté ne comptait que 100,000 habitants. Un siècle après, sous Charles le Téméraire, elle on aurait eu 400,000. GoUut se contredit à quelques lignes de distance. Il donne à la province 170,000 feux (colonne 104), et 290,000 (colonne 187). Ce dernier chiffre ferait environ 800,000 habitants pour le milieu du xvi" siècle, ce qui est évidemment exagéré. Ce qu'on peut affirmer, c'est que la population varia beaucoup, et que les variations furent trop considérables pour s'expliquer uniquement par un excès de naissances ou de morts. 11 y eut certainement de tout temps un grand mouvement alternatif d'émigration et d'immigration.

2 Règlement nouveau des rièreban et esleuz de la Franche-Comté de Bourgogne pour 1614. Cf. Labbey de Billy, Université de Franche-Comté, II, p. 149, et l'Annuaire du Doubs de 1884, Gauthier, population et statistique.

» nais, chevaux et denrées, ce qui peut rendre les commu- » nautés désertes ^. »

En 1648, il dispense les communautés habitées depuis deux ans ou ayant moins de six habitants, de payer aucun arrérage, « encore même que cy-après et durant le cours de » la présente année, elles se verraient repeuplées et habitées ^) par ceux qui y pourraient retourner nouvellement et jusji) ques au nombre déterminé par les édits précédents. »

En même temps, il essaie de ramener dans les villages les populations qui, pour éviter les bandes suédoises ou françaises, se sont réfugiées dans les bois et continuent à les habiter, au grand détriment de ceux-ci '^.

Enfin, il cherche à attirer les étrangers dans la province et lutte contre Fégoïsme des habitants, qui s'efforcent, au contraire, de les éloigner en exigeant d'eux des droits excessifs d'habitantage. Il fixe à 30 fr. la somme due par tout étranger qui vient se fixer dans le pays après avoir fourni une attestation suffisante de sa religion et de ses bonnes mœurs. Cette somme devait être employée au paiement des dettes de la communauté ^.

Les Etats aidaient le parlement dans ce difficile travail du repeuplement de la province. Ils demandaient, en 1664, le renouvellement de l'édit ordonnant d'admettre les étrangers.

1 Arch. du Doubs, anciennes ordonnances, p. 590. Ordonnance du 16 janvier 1640.

2 « Depuis les guerres présentes plusieurs subjets s'estant retirez et logez dans » les bois pour s'y tenir à couvert des courses et hostilitez, y avaient fait de grands » desgats et abattues et réduit bonne partie desdits bois en nature de terre labou- » rable, qu'ils s'obstinent à cultiver et ensemencer; ce qui leur fait négliger l'ha- » bitation de leurs villages et la culture de leurs plaines et fmaiges, quoique de » meilleur rapport. » 'Ordonnance du 27 janvier 1648.) Dans Tordonnance du 27 mai 1653, le parlement veut qu'on ne trouble pas les habitants dans les commencements et progrès qu'ils donnent à leur rétablissement, afin qu'une douceur plus grande les invite à continuer, et rappelle même ceux qui se sont retirés.

3 Ordonnance de 1652. Comp. l'ordonnance de 1653 : « Les communautés ne » voulant recevoir qu'à titre d'habitants les estrangers alliés et non ennemis qui se » réfugient en ceste province à cause que leurs pays sont troublés par des guerres » qui les en chassent, la cour déclare q,u'ils doivent être exempts de semblables » contraintes. »

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