‹ La Franche-Comté sous Louis XIVChapitre 65 sur 106 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

extrémité par la disette, s'adressèrent aux magistrats pour leur demander de procurer des grains au peuple et d'empêcher quelques spéculateurs d'en faire des amas ; on ouvrit, en effet, le grenier public, on visita les greniers des particuliers, on força ceux-ci à vendre les approvisionnements qui semblaient trop considérables, on surveilla même le transport des blés chargés pour le service du roi. Tout cela ne s'était pas fait sans quelque tumulte, dont le bruit était allé jusqu'au contrôleur général ^

Au printemps de 1694, ce fut encore pis. « La misère estait si grande dans le comté de Bourgogne, » que Monseigneur l'archevêque permit, dès le milieu du f> carême, à tout le monde de manger de la viande, les mer- » credis, vendredis et samedis exceptés, le bled se vendait » dix francs la mesure, l'avoine, cinq francs; plusieurs ne » vivaient que de racines et de la chair de cheval mort de » maladie.... Le 20 may. Monseigneur l'archevêque ordonne » les quarante heures et des prières publiques dans la ville » et dans toute la province pour la misère ~. »

En automne, tout changea; la moisson fut très abondante Les et le prix du blé baissa subitement. C'était un nouveau dan- ^X^^ ger, dont l'autorité s'émut d'autant plus que le recouvre- ^ îeS"^^' ment des impôts se trouvait compromis. ^°^l°^

Le procureur général Boisot écrivait, le 10 mai 1695, au ^^ ^yj^.^^^ contrôleur général : échangistes.

« Il y a en ce pays une si grande abondance de blé, que ce qui valait l'année dernière 6 livres 5 sous ne vaut à présent que 22 sols, parce qu'il n'y a point de débite. Si la récolte prochaine est aussi belle qu'elle le promet, il n'en vaudra pas 12, ce qui mettra la province hors d'état de fournir les sommes qu'on en a tirées jusqu'ici. Pour y remédier, il n'y a qu'à permettre la sortie des grains et à

1 BoisLisLE, Correspondance des intendants, I, 1205.

2 Histoire des guerres^ etc. (Manuscrit anonyme de la bibliothèque de Vesoul.)

» laisser la liberté à chacun d'en lever, pour le mener par- » tout où la débite sera meilleure, c'est le seul et véritable » moyen de faire entrer dans le pays de l'argent étranger » dont il a grand besoin, y estant fort rare K »

Delà Fonds écrivait dans le même sens le 31 mai 1695, il insistait encore le 20 juillet 1696 ^. La récolte avait été très belle, le blé se vendait à Besançon 18 à 19 sols ; l'intendant demandait instamment qu'on autorisât l'exportation en Suisse. « Je m'aperçois très bien, disait-il, que les recouvre- ^) ments de l'imposition et capitation languissent par le dé- » faut de débit, et si cet expédient ne réussit pas, je prévois » que l'on ne pourra lever lesdits recouvrements qu'en faisant » des frais aux peuples et les obligeant à vendre leurs den- » rées à vil prix. »

De vau- Eu 1698, tout cst Changé; la récolte a été mauvaise, la protectfon- chcrté cst revcnuc et le nouvel intendant, M. de Vaubourg, est aussi hostile à l'exportation que M. de la Fonds lui était favorable. Il se plaint, le 16 mai, que les blés de la province soient enlevés pour Lyon ou pour la Suisse, avec laquelle une compagnie, autorisée par le roi, avait traité pour 20,000 quintaux, et obtient du ministre que les enlèvements de blés soient restreints aux cantons les mieux partagés, et que le surplus soit fourni par l'Alsace et les autres provinces 3. Au mois de novembre, de Vaubourg déclare que la position n'est plus tenable ; les villes sont affamées, on ne présente plus de blé aux marchés, les particuliers gardent leurs récoltes pour les vendre plus cher à Pâques, les paysans ont peur d'être pillés par les soldats, cavaliers et dragons, qui se répandent dans la campagne, se jettent sur les voitures qui viennent au marché et prennent du blé où ils peuvent 4.

1 BoisLisLE, Correspondance des intendants^ ], 1430.

2 Idem., 1435, 1550.

3 Idem, 1718 (note).

4 Idem, 1793.

ciiAriTRE IV. 229

Les villes mêmes n'étaient pas à Tabri de ces désordres. A Besançon, « comme le blé était fort cher, il y avait une » troupe de voleurs dont la plupart était du régiment de » Piedmont ; l'on fut obligé, de mettre des corps de garde » dans les coins des rues K »

La crainte de la disette amena la suppression de toutes les ordonnances qui autorisaient Texportation des grains.

Cette interdiction fut maintenue Tannée suivante ; la récolte n'ayant été supérieure que d'un quart à celle de 1698, la mesure de blé valait toujours de 57 à 58 sols, tandis qu'après la grande récolte de 1694, elle était tombée à 18 et 20 sols 2. On alla plus loin dans la voie de la prohibition, le commerce se trouva interdit entre différents cantons de la province. Au mois d'avril 1699, le magistrat d'Arbois faisait des remontrances à l'intendant pour obtenir la révoca-^ tion de la défense faite aux villages du ressort de la ville, de Dole d'amener à Arbois des grains pour les vendre ; il demandait, du moins, que cette défense fût limitée aux villages situés au delà du Doubs, et que la ville pût s'approvisionner dans les villages plus voisins, son territoire ne pouvant pas même suffire à l'alimenter pour un mois.

Les mêmes fautes furent commises par l'administration L'Mver

en 1709

et surtout par les municipalités en 1709, et vinrent aggraver la misère qu'on avait la prétention de combattre.

On sait comment les rigueurs de l'hiver de 1709 vinrent s'ajouter aux épreuves de toute nature qui accablaient la France.

Après quelques semaines d'une température remarquable- Premiers ment douce, le froid commença brusquement le 5 janvier et ^ï'maL^ sévit tout à coup avec une rigoureuse intensité ; pour comble de malheur, un premier dégel fit fondre la neige, et livra ensuite sans défense et sans couverture les arbres et les

1 Histoire des guerres. (Manuscrit de la bibliothèque de Vesoul.)

2 BoisLisLE, Correspondance des intendants, II, 8.

semences à une nouvelle et impitoyable gelée. La Franche- Comté, plus qu'aucune autre province peut-être, eut à souffrir du fléau.

A Arbois, dès le 6 janvier, « les vignes et principalement » les cerisiers sont gravement atteints par la gelée, qui ravage » tellement le territoire, qu'il semble que le feu ait passé » partout K »

■ A Baume, les archives municipales nous apprennent que dès le mois de février, « un très grand nombre de bourgeois » sont réduits à la mendicité par suite des mauvaises » récoltes -. »

Il est singulier que, quoique les récoltes de 1707 et 1708 eussent été bonnes, la famine commença partout dès les premiers jours de froid, avant même que Ton fût assuré que la récolte était à peu près perdue. Etait-ce le résultat de la panique ou l'effet de calculs coupables de quelques accapareurs ? Le gouvernement, malgré plusieurs enquêtes, ne put rien découvrir, et le mystère n'a jamais été éclairci. La famine Gc fut au Commencement d'avril qu'on s'aperçut que les semences confiées à la terre l'automne précédent étaient détruites. Les archives municipales de Gray nous permettent d'étudier jour par jour les émotions de la population et les mesures prises par le magistrat pour remédier au fléau. On Le 1^"" avril, les habitants des villages voisins, Gray-

que les la-ViUc, Vclct ct Esmoulins, demandent la permission de

semences -, , -, , , » i /» .

sont labourer de nouveau leurs champs ensemences de froment, ^Avrir' ^^ d'autant qu'il n'y paraît pas qu'il puisse rien venir 3. » On leur interdit de rien faire avant le 15 ; des prud'hommes sont chargés de faire la visite des champs en présence de quelques membres du magistrat, et particulièrement du procureur-syndic ; en même temps, on prend des précautions

1 BoussoN DE Mairet, Aïinales historiques d'Arbois,

2 Archives municipales de Baume, série BB, 18. Délibération du magistral du 19 février 1709.

3 Archives municipales de Gray. Délibération du magistrat du l"" avril Î709.

Page 1