CHAPITRE ÏV
la nature du sol et surtout l'altitude donnent une physionomie particulière, en imposant en môme temps à ses habitants un genre de vie et des habitudes à part. C'est sans doute la portion du pays où les hommes et les choses se sont le plus modifiés depuis deux siècles ; sur plusieurs points, l'industrie a créé d'importantes agglomérations d'ouvriers ; presque partout elle est venue s'ajouter au travail agricole sans le détruire, et c'est ainsi que s'est formée cette classe intéressante des industriels-cultivateurs du Jura, dont nulle part en France on ne trouverait l'équivalent K De nombreuses voies de communication, des routes d'abord, puis, depuis quelques années, des chemins de fer, ont porté une nouvelle atteinte à l'originalité du pays et de ses habitants. Mais, malgré tout, l'empreinte de la nature était trop puissante pour que la main du temps ou celle de l'homme ait pu l'effacer. A voir ce qu'est le pays aujourd'hui, il est facile de deviner ce qu'il était au xv!!*" siècle. Les forêts de sapins, qui sont encore l'honneur de nos montagnes, étaient sans doute plus vastes et plus épaisses. Les prés-bois s'étendaient sur des espaces actuellement défrichés complètement, ou déjà gagnés par une culture plus savante ; plus encore que maintenant, l'agglomération des maisons était une exception, et les communautés se composaient de fermes isolées et dispersées au loin dans les forêts et dans les pâturages. C'étaient déjà ces « vastes maisons
1 L'industrie n'élait cependant pas complètement absente de la région montagneuse ; depuis longtemps déjà Saint-Claude était célèbre par ses ouvrages en bois et ses objets de piété : « Lundi 2 juin (1501) vint Monsieur (Philippe le Beau) à » Saint- Claude, chemin dur et pénible. La ville est assez bonne, assise entre mon- » taignes et entrée de la Franche-Comté : la plus grande marchandise que l'on fait » illec est ouvrage de bois, comme patrenostre, saints Claude, piques, sifflets, tous » écuelles. » (Extrait du manuscrit de Lalaing.)
De plus, dans chaque famille se fabriquaient les objets de première nécessité. « En entrant chez les simples paysans, on pouvait voir le charronnage et mille )) autres métiers universellement pratiqués : sous les toits de chaume de la plaine » ou les lourdes laves des montagnes, le chanvre et le lin passaient de la main des » hommes dans celle des femmes pour se changer en droguet et être découpés en » vêtements dont on se contentait, /Ma?ia dies anliquos. » {La Franclie-Comlé ancienne et moderne, II, p. 327.)
» aux murs élevés de quelques pieds, aux fenêtres étroites » et garnies de parchemins huilés, aux cheminées pyrami- » dales répandant seules la lumière dans l'immense cui- » sine. » Grâce à l'isolement, l'esprit de famille et les mœurs patriarcales s'étaient mieux conservés que dans la plaine. Le mariage même n'émancipait pas complètement les em fants de l'autorité paternelle. Ils continuaient à vivre sous le même toit que le chef de la famille, et sans parler des avantages moraux que leur assurait la vie en commun, ils y trouvaient un bien-être matériel que ne leur auraient pas assuré le partage et le morcellement des domaines. Sans doute la vie était rude sur ces hauteurs couvertes de neige pendant plus d'un tiers de l'année ; mais elle était exposée à moins de risques que dans les bailliages, en apparence plus lavorisés, de la plaine. Le mémoire de 1698 constate a que la montagne est beaucoup meilleure que le reste » de la province et que les paysans y sont plus accommodés, » à quoi ne contribue pas peu aussy leur sobriété, ne vivant )) que de pain d'avoine et d'orge, de laitage et d'un peu de » lard. »
La sobriété des montagnards n'était pas la seule cause du bien-être relatif dont ils jouissaient. Une des charges qui pesaient le plus lourdement sur la province était l'entretien des troupes, qui y séjournaient ou qui la traversaient continuellement pour se rendre des armées d'Italie aux armées du Rhin, ou réciproquement. La montagne éloignée des grandes routes et bordant une frontière neutre ne fut que très accidentellement soumise à cette pénible obligation. Ainsi, en 1705,1a ville de Saint-Claude, en se plaignant d'avoir à loger une compagnie de cavalerie, s'autorise, dans sa réclamation, de ce qu'elle « a esté de tout temps exempte des gens de » guerre, mesme d'une simple route, » et l'intendant, de son côté, juge qu'il n'y a aucune attention à faire aux remontrances des habitants de Saint-Claude, « qui ne viennent que » de la trop grande tranquilité dont ils ont coutume de
fruitières.
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^) jouir dans cette ville, où il ne loge jamais de troupes par » étapes K »
Enfin, les deux ressources principales de la montagne échappaient à peu près complètement aux rigueurs du climat qui, plus d'une fois, avaient éprouvé si cruellement les cultivateurs de la plaine. C'étaient les pâturages et les forêts.
« Il y a peu de pays où les pâturages soient meilleurs et Les » plus abondants que dans la partie de cette province que ^^!tues^^ » l'on nomme Franche-Montagne; c'est aussi ce qui cause » toute la richesse par le commerce qui s'y fait des bestiaux, » fromages et beurres.
» Gomme l'on y élève grand nombre de vaches qui don- » nent beaucoup de lait, il y a presque partout des gruries » où l'on fait des fromages et beurres qui se portent dans la » plus grande partie des provinces du royaume 2. »
Il est regrettable que l'intendant n'ait pas cherché à recueillir et à transmettre au gouvernement des renseignements plus complets et plus précis sur l'industrie des fromages qui faisait vivre une grande partie de la population. L'établissement des fruitières était fort ancien dans le pays, et la Suisse, qui a tiré de cette industrie un si admirable parti, l'avait empruntée à la Franche-Comté. Au commencement du siècle, le parlement, par une singulière erreur économique, avait voulu s'opposer au développement des fromageries, dans la pensée, sans doute, qu'elles enlevaient trop de bras à la culture. Le témoignage de l'intendant nous apprend qu'elles avaient prospéré malgré tout; mais rien n'indique que le gouvernement s'en soit préoccupé, encore moins qu'il ait cherché à les encourager.
Les produits de la montagne trouvaient un écoulement
1 L'intendant écrivait cependant la même année 1709 : « Saint-Claude est dans » une situation où il ne croît ny bled, ny vin, ny fourrages; elle n'est composée » pour les trois quarts que d'artisans vivans au jour la journée d'un petit commerce » de chapelets de bois, qui est entièrement cessé par la misère des temps. » (Arch. de la guerre, 2168-185.)
2 Mémoire de 1698.
facile dans le pays plal de la Franche-Comté et dans les provinces voisines du royaume ; ils servaient à nourrir en partie les armées d'Allemagne et d'Italie, et se transportaient même à l'étranger. Ainsi, le mémoire de 1698 nous apprend que les vaches vieilles et mauvaises laitières étaient engraissées et se vendaient aux marchands de Suisse, de Lorraine et d'Alsace.
Le Le commerce des chevaux était encore une grande source
descSux. t^e revenus dont la montagne avait la meilleure part. Les marchands de Champagne, de Bourgogne, de Brie et de Berry enlevaient tous les ans près de 5,000 chevaux. La province fournissait encore à la remonte, non seulement des troupes qui hivernaient sur son territoire, mais de celles qui campaient en Lorraine et en Dauphiné — c'étaient à peu près 2,000 chevaux par chaque quartier d'hiver. — Enfin, le service de l'artillerie et des vivres prenait tous les ans 12 à 1,500 juments, 4,000 pour la seule campagne de 1696. Le roi les payait 225 livres chacune. Cette nombreuse cavalerie n'était pas, il est vrai, fournie uniquement par la province; une partie était achetée en Suisse, mais au grand profit des marchands, qui étaient tous Frànc-Comtois.
Les forêts. L^s forêts avaicut été soumises à de rudes épreuves depuis le commencement du siècle. Pendant la guerre de Dix ans, les populations qui y avaient cherché un refuge y avaient fait de larges coupes pour se construire des abris ou pour ensemencer quelques champs autour de leurs nouvelles demeures. Lorsque les anciens villages furent de nouveau habités, il fallut rebâtir les maisons détruites ou incendiées, et l'on dut laisser en oubli, pendant plusieurs années, les règlements qui réglaient et limitaient l'exploitation des bois. Même en temps normal, l'existence des forêts était menacée par des causes spéciales à la province et qui attirèrent à plusieurs reprises l'attention des intendants. C'étaient, en premier lieu, les sauneries de Salins, qui consommaient une quantité considérable de bois. En 1687, on voulut introduire
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en Franche-Comté Forclonnance de Golbert de 1669. L'intendant de la Fonds s'y opposa ; il démontra que les régies de cette ordonnance n'étaient nullement applicables aux bois dont les produits alimentaient les sauneries; les coupes en devaient rester, comme par le passé, à la discrétion des officiers des salines. Bien des ménagements étaient nécessaires, en outre, pour introduire des formalités nouvelles dans l'exploitation des autres bois de la province. Ainsi, il ne pouvait être question d'imposer le régime ordinaire des coupes aux forêts de sapins de la montagne.
D'autre part, et pour des motifs analogues, le gouvernement voyait souvent d'un mauvais œil l'établissement de hauts-fournaux et de forges, qui consommaient une quantité considérable de bois. En 1702, l'intendant d'Harouis constate que les bois ont été détruits, depuis la conquête de 1674, par les forges nouvelles et par le défaut de reproduction des coupes exploitées trop tardivement.
Malgré ces causes de décadence et les craintes manifestées par les intendants, les forêts étaient encore trop vastes et trop touffues pour que leur épuisement fût à craindre ^ Une partie notable de la population vivait de leur exploitation et du transport de leurs produits. Malgré la grande distance de la mer, une partie de ceux-ci était employée par la marine royale.
« On tire aussy de la province, écrit l'intendant en 1698, » des mâts et autres bois pour la marine et beaucoup de » mérains qu'on fait flotter sur les rivières du Doux, de » Longnon et de la Loue qui se deschargent dans la Saône » qui les porte à Lyon -. »
1 « Malgré des plaintes fréquentes sur la dégradation des bois, nulle part le Jura » n'était encore chauve et dénudé : d'épaisses forêts couvraient ses premiers pla- » teaux et présentaient leur front imposant aux bords des collines et des plaines; » elles s'avançaient jusqu'aux portes des villes pour leur donner la fraîcheur et » l'ombrage. Pélisson admirait Besançon enveloppé de cette majestueuse végétation. » [La Franche- Comté ancienne et moderne^ II, p. 323.)
2 Cf. Histoire des guerres, etc., manuscrit de la bibliothèque deVesoul, année 1690:
Industrie. Telles étaient les richesses que la Franche-Comté tirait naturellement de son sol. Voyons dans quelle mesure venaient s'y ajouter les ressources de l'industrie.
Les anciens souverains avaient essayé plusieurs fois d'introduire dans la province l'industrie du tissage des laines : leurs efforts avaient échoué, l'intendant constatait en 1698 qu'il n'y avait point de manufactures de drap dans le pays, et l'expliquait par le manque ou la mauvaise qualité des moutons, auxquels le climat et la nourriture ne convenaient pas. En 1704, M. de Bornage est encore plus explicite, il demande qu'on dispense la province de la création d'inspecteurs généraux des manufactures, puisqu'elle ne fabrique aucun genre d'étoffes de nature « à être commercées ; ne s'y » fabriquant, ajoute-t il, que quelques droguets de vingt- » huit ou trente sols l'aune que les paysans font faire de leur » cru, pour leurs habillements ; il ne s'y fait aussi de toiles » qu'une médiocre quantité, à Arinthod et du côté de » Luxeuil, et les tisserands qui sont répandus dans les autres )) lieux ne travaillent que pour les particuliers qui leur don- » nent du fil. Ainsi les marchands ne se fournissent que » d'étoffes et de toiles fabriquées dans les autres provinces )) du royaume, qui ont été visitées et marquées dans les manu- » factures et villes d'où ils les tirent, et qui paient des droits )) d'entrée considérables à la sortie du duché de Bourgogne » et de la Champagne dans les bureaux des frontières de » cette province K »
Les habitants de la province se résignaient difficilement à payer les droits qui pesaient ainsi sur des marchandises de première nécessité. Au mois de juin 1690, l'intendant se plaignait de l'introduction en fraude dans la province de
« L'oQ fit couper dans les affreuses forêts de la montagne une infinité de mâts d'une » prodigieuse hauteur que l'on jeta sur le Doubs et sur l'Ognon pour les conduire à » la mer. L'on entendait dans tous les bois des ouvriers qui coupaient des chênes et » ciaient des planches d'une si grosse épaisseur et longueur que l'on fut obligé de » percer et briser les écluses et d'y faire des portières pour les faire passer. » i BoiSLiSLE, II, n° 692.
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draps d'Angleterre et de Hollande, de sucres étrangers, de toiles peintes, de bas, etc. K Cependant de nombreuses précautions étaient prises contre la contrebande : on multipliait les visites domiciliaires chez les marchands ; on plaçait dans les passages de la frontière des gardes chargés à la fois d'arrêter les grains à la sortie et les autres marchandises à l'entrée. Sur la demande de l'intendant, le contrôleur général ordonna l'établissement de bureaux à Besançon, Montbéliard, Saint-Claude, Pontarlier, Foncine et Salins.
Si la confection des tissus était à peu près nulle en Les mines
et
Franche-Comté, l'extraction et le travail des métaux occu- les forges. paient au contraire un certain nombre de bras.
On sait les efforts, le plus souvent infructueux, que fit Col- Les mines bert pour développer cette branche de la richesse nationale. ^ ™^ Il eut à s'occuper d'une mine de cuivre située à l'extrême Lambeii;" frontière nord de la P'ranche-Comté, à Château-Lambert, au pied du ballon de Servance -..
Il parait que des ouvriers étrangers avaient pris cette mine à ferme et l'avaient exploitée assez activement pendant plusieurs années, en payant au roi un huitième du produit. Ils avaient interrompu leur travail à l'expiration de leur bail. Plus tard, la découverte de nouveaux fdons leur fit espérer de nouveaux profits. Ils demandèrent au roi de reprendre l'exploitation, mais à d'autres conditions: ils abandonneraient au gouvernement non plus le huitième, mais seulement le vingtième de leurs profits; de plus, ils seraient autorisés à prendre les bois nécessaires dans les forêts du domaine.
Colbert fit des difficultés, il exigeait qu'on fît d'abord une visite générale des forêts, avant d'accorder la permission d'y couper du bois ; il demandait, en outre, que les ouvriers se conformassent aux anciens usages en indemnisant les propriétaires du sol où se trouvait la mine exploitée ; enfin il
1 BoiSLiSLE, I, n" 852,
2 Clément, Correspondance de Colberl, IV, 495.
exigeait, dans le partage des bénéfices, un dixième pour le gouvernement. Les ouvriers semblaient disposés à céder sur ce dernier point, mais ils insistèrent sur la condition de prendre dans les forêts du roi ce qui leur était nécessaire; « sinon, ajoutait l'intendant Ghauvelin, comme ils sont » étrangers et qu'ils n'ont pas le moyen d'acheter leur bois, » ils quitteront le pays. »
Ce fut sans doute ce qui arriva, car il n'est plus question, dans la suite de la correspondance des intendants, des mines de Château-Lambert.
Une tentative du même genre ne semble pas avoir été plus heureuse. En 1683, le duc de Duras obtint du roi des lettres patentes pour faire ouvrir des mines d'argent, de plomb et d'autres métaux, dans la province pendant dix ans '. Sans doute les premières recherches ne furent pas couronnées de succès ; on y renonça comme sur les autres points du royaume.
L'industrie L'iudustne du fcr était, au contraire, ancienne dans le pays et y restait florissante.
L'intendant comptait, en 1698, près de trente forges ou fourneaux répartis sur les rivières de la Saône, du Doubs, de l'Ognon et de la Loue. Un certain nombre de ces établissements avaient été fondés ou réorganisés depuis la conquête, à Ghàtillon-sur-Lisonenl677;àBaume, sur l'Ognon, en 1679; à Ruffey, sur l'Ognon, en 1679 ; à Beaujeu, près de Gray, en 1680; à Nervezain et à Seveux, en 1683 2.
En 1713, les frères Ployers, propriétaires des forges de Ghenecey, demandaient et obtenaient de continuer l'exploitation de la manufacture de fer-blanc pour les huit ans qui restaient à expirer du privilège accordé auparavant aux nommés Robelin, Goursier et Huguenet 3.
En 1707, une intéressante tentative était faite pour intro-
' Ârcli du Doubs. Parlement. Actes importants, II, p. 56.
2 Id. Parlement et chambre des comptes, passim.
3 Arcli. nationales. Franche-Comté, G'', 284.