CHAPITRE IV. 2o
duire clans la province Tindustric de Facier, pour lequel la France était restée tributaire de l'Allemagne. Les deux frères Quinaud, de Neuchàtel, demandaient la permission d'établir des manufactures. Ils ne sollicitaient, du reste, ni monopole ni protection. L'intendant de Bornage fut d'avis de les laisser fonder des usines en Alsace et dans les duché et comté de Bourgogne. « Le pis qui puisse arriver, ajou- » tait-il, est que cet établissement tombe au préjudice seu- » lement de ceux qui l'auront fait, et s'il réussit, le royaume » en tirera de l'avantage. » L'autorisation fut accordée, on stipula seulement que les autres fabricants ne pourraient enlever aux nouveaux venus leurs ouvriers K
Quels étaient les débouchés par où s'écoulaient les produits de ces nombreuses manufactures? La guerre en absorbait une grande partie.
« Le roy, dit un auteur anonyme, tira du comté de Bour- » gogne, pendant toutes les guerres, une prodigieuse quan- » tité de munitions de guerre dont il remplit tous les maga- » sins de mer et de terre ; la plus grande partie des forges » estaient employées à fondre des bombes, des carcasses, » des boulets, des ancres et outils pour les armées. Les » moulins d'Arcier et de Ghamars, jour et nuit, battaient » pour la poudre; l'on y formait dans d'autres des canons, » des mousquets ; l'on fondit plus de trois cents pièces do » canons, d'un si beau métal que Ton aurait dit que c'était » du bronze, dans la maison du comte de Soye, et beaucoup » de mortiers à bombe ~. »
Mais ce débouché ne suffisait pas, et les propriétaires de Les permis forges demandèrent souvent l'autorisation d'exporter leurs tion. produits dans les pays étrangers; cette autorisation était, pour quelques usines, une condition d'existence. D'autre part, suivant les idées économiques du temps, elle pouvait
1 BoiSLisLE, Correspondance des intendants, II, 1181.
- Histoire des guerres. Bibliothèque de Vesoul, manuscril n" 179, II, année 1G90.
être préjudiciable aux intérêts du gouvernement. Cette fois encore, au lieu de s'en tenir à l'application rigoureuse d'un principe absolu, l'administration chercha à tout concilier par une série de mesures qu'elle modifia plus ou moins heureusement, suivant les temps et les lieux.
Une lettre de l'intendant de Bornage, du 14 juillet 1705, et surtout un mémoire du marquis de la Baume-Montrevel, de 1709, permettent de comprendre les motifs qui faisaient agir le gouvernement et de suivre, presque année par année, les mesures qu'il crut devoir prendre, chaque fois que de nouveaux besoins les rendaient nécessaires ^
Un arrêt du 2 avril 1701 avait réglé les droits qui devaient être payés pour les fers, soit à l'entrée, soit à la sortie du royaume ; car, par une contradiction qui étonnerait aujourd'hui, on croyait utile d'entraver k la fois l'importation et l'exportation des mêmes produits.
Ces droits pesaient lourdement sur les producteurs franccomtois; ils réclamèrent et obtinrent successivement et presque tous d'importantes réductions. Elles ne furent, du reste, pas accordées au hasard. On fut amené à classer les forges et les hauts-fournaux en plusieurs catégories, suivant la qualité de leurs produits et aussi suivant leur position géographique.
Gomme il importait de conserver en France les fers de bonne qualité propres au service de l'artillerie et de la marine, on refusa d'accorder aucune décharge aux propriétaires des forges qui les produisaient. On fit de même pour les usines situées sur les rivières navigables qui profitaient de la facilité des transports. On facilita, au contraire, l'exportation des produits de qualité médiocre ou dont le transport dans l'intérieur du royaume aurait été difficile, ciassifica- Pour faciliter le travail de l'administration, l'intendant d'Ha-
tion
des forges, rouis répartit dans quatre groupes toutes les forges du pays.
1 Arch. nationales. Franchc-Gomlé, G', 283. Boislisle, II, 849.
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l'' Les forges dont les fers se consomment dans le royaume.
2" Les torges dont les fers se transportent en Alsace.
3" Les forges dont les fers se débitent partie dans le comté, partie à Lyon et en Lorraine.
4*" Les forges dont les fers se débitent en Suisse et à Genève.
Dès le mois de juillet 1701, cette dernière classe obtint décharge complète des droits de sortie.
Au mois de décembre 1702, le môme privilège fut accordé à plusieurs usines de la deuxième classe.
Enfin, de nombreuses exemptions étaient accordées individuellement, et après enquête, aux propriétaires des autres fourneaux. En 1705, le marquis de Listenois, propriétaire de la forge de Scey-sur-Saône, faisait observer que, malgré sa situation avantageuse, sur le plus grand cours d'eau du pays, celle-ci écoulait difficilement ses produits, parce que « la qualité des fers qui en proviennent n'est pas propre )■> aux fabriques d'armes et à la marine; » avec l'appui de l'intendant, il obtint de transporter en franchise, en Lorraine, deux cents milliers de fer par an, environ le quart de sa production totale.
En 1709, le marquis de la Baume-Montrevel sollicitait un privilège semblable pour ses forges de Pesmes et de Vadans. L'intendant appuyait chaudement sa demande ; il faisait remarquer que les magasins de la province regorgeaient de fer et de fonte, que la permission demandée attirerait de l'argent dans le pays, et qu'un refus aurait pour conséquence la fermeture des forges. On obtint l'exemption de droits pour 1,200 milliers de fer et autant de fonte.
Tout cela était bien compliqué et peu conforme sans doute aux principes d'une saine économie politique. Il faut, du moins, savoir gré à l'administration de ses efforts pour concilier les intérêts des particuliers et ceux de l'Etat. En somme, elle réussit à conserver florissante une industrie qui était encore une des richesses de la Franche-Comté, il y a
quelques années, et que le libre-échange, appliqué sans ménagement, a réduite aujourcriiui à peu de chose. Les routes. Ou vieut dc voir quelle importance avait pour la prospérité des forges la question des voies de communication. L'absence ou le mauvais état de celles-ci causa, plus souvent encore que les fausses mesures de l'administration, les disettes et les misères que Ton reproche à l'ancien régime. A cet égard, la Franche-Comté était assez mal partagée; la montagne surtout se prêtait peu à l'établissement de routes et de chemins; pendant longtemps, elle n'en eut guère d'autres que les rudes sentiers gaulois élargis et consolidés par les Romains ^ Plus tard, l'exploitation des salines sur plusieurs points du territoire amena la formation d'un réseau plus complet de voies carrossables. Le sel était pour les populations une matière de première nécessité, et pour le gouvernement la source de son principal revenu. Administrateurs et administrés avaient donc un égal intérêt à ce qu'il pût être conduit facilement sur tous les points du territoire. Enfin, certaines routes étaient trop naturellement imposées aux populations pour perdre, même aux plus mauvais jours, toute leur importance, et pour ne pas être l'objet au moins du plus rudimentaire entretien. Citons en premier lieu la route qui partait de Lyon, remontait la Saône, et permettait le transport des produits du Midi dans la haute Bourgogne, le Bassigny et la Lorraine. Elle bifurquait à droite
1 « A travers des sites agrestes, montueux, couverts de forêts, oq suivait des w chemins étroits et scabreux, qui affrontaient et escaladaient les rochers. Ils n'exiw geaient pas pour leur entretien de grands frais de corvées, et suffisaient au tra- » jet de quelques chars à voie étroite et aux voyages, qui se faisaient toujours à » cheval. C'est par là que défilaient les cortèges des abbés, des seigneurs, des » dames, des princes souverains, des rois et des empereurs. Il n'y avait ni métairie » ni cabane qui ne les vît passer lentement et de fort près, à petites journées et » par étapes , ayant grand besoin daide et de renforts. Depuis l'empereur » Henri IV et sa femme, dont nous avons suivi l'itinéraire, combieu de potentats » n'ont pas suivi de petits chemins aujourd'hui abandonnés, et les bouts de voie » romaines recouverts de ronces et d'épines. » {La Franche-Comté ancienne el moderne, II, p. 23.)