L ESPRIT PUBLIC. LES CONSPIRATIONS
Sentiments des Franc-Comtois pour la France après la conquête. — Regrets de la domination espagnole. — L'opposition contre la France ne sera jamais très vive.
— Etat des esprits avant la conquête. — Précautions prises par le gouvernement français. — Démolition des châteaux — Le régiment de Listenois. — Les sentiments du clergé. — L'arclievêque de Gramraont — Le prieur de Cliamilly. — Les jésuites à Gray. — Les curés et les moines ont pris part à la guerre. — Le frère Hilarion à Arbois. — Précautions contre les moines. — Opposition du peuple des villes, à Arbois, à Besançon. — Les émigrés franc-comtois : l'abbé Boisot ; la confrérie de Saint-Claude des Bourguignons à Rome; le baron de Lisola ; le capitaine Lacuzon. — Les officiers émigrés recrutent des soldats dans la province.
— Premier bruit de complot en 1691. — Guerre de la succession d'Espagne (1700).
— Tentatives pour rattacher la Franche-Comté à l'empire. — Rôle de Frédéric P'", roi de Prusse. — Histoire de l'abbé Gonzcl. — Son arrestation (7 oct. 1702). — On l'enferme à la Bastille (27 oct.). — Son séjour à Vienne, en Pologne, à Bruxelles — Mort du prince électoral de Bavière (février 1698). — Gonzel accusé de l'avoir empoisonné. — L'affaire de Gonzel reste sans solution. — Les complices de Gonzel. — Première arrestation de l'abbé Proudhon. — Proudlion soupçonné de nouvelles intrigues (oct. 1704). — Mesures de précaution de l'intendant Bernage. — Nouvelle arrestation et exécution de Proudhon (22 janv. 1705). — Proudhon était en relations avec les ennemis. — L'avo('at Courchetet a dénoncé Proudhon. — 11 reste en correspondance avec Trautmansdorf. — Son entrevue avec l'ingénieur-officier de Graetz (juillet 1705). — Echec de la première tentative des ennemis sur la Franche-Comté (1704-1705). — Affaire do Vercel (1707).
— Le parti allemand et le parti français. — Prétentions du roi de Prusse sur la Franche-Comté. — Le ministre Mellernich et le maître de forges d'Andrey (1708).
— Craintes des fonctionnaires français. — Confidences de Courchetet et du perruquier Merci. — Voyage de Merci en Suissa. — Les émigrés et les ennemis continuent leurs intrigues. — Nouvelles craintes de l'intendant en 1709. — Plan d'invasion des coalisés (février 1709). — Arrestation de Lorillard (mai 1709). — Arrestation des conjurés (juin 1709). — Victoire do Rumersheira (26 août 1709).
— Condamnation des conjurés (sept. 1709). — Arrestation du capitaine Regnauld (mars 1710). — La vérité sur la conspiration de 1709. — La question franc-comtoise à la Haye et à Utrecht. - Lettre d'un bourgeois de Neufchàlel (Il mai 1709)
— Mémoire de 1709. — Nouveau mémoire de février 1712. — La Prusse renonce à ses prétentions. — Emeute militaire à Besançon ;^26 août 1715). — Mort de Louis XIV.
Sentiments G'est UHG tradition admise en Franche-Comté que le petit Franc^-com- peuplo de la province, et surtout celui des campagnes, garda
tois pour
longtemps un pieux souvenir de ses maîtres espagnols, et la ^France gQyffj^f avcc plus d'impatieuce que les autres classes de la la conquête, natlou la révolutiou qui l'incorporait à la France. Il est certain que les événements de 1668 et de 1674 frappèrent vivement et douloureusement les esprits populaires, et que la mémoire s'en conserva pendant plusieurs générations. On répéta longtemps avec orgueil, et en les embellissant, les exploits des défenseurs de Tindépendance, et c'est ainsi que le fameux chef de bandes Lacuzon devint et est encore, pour bien des paysans du Jura, le héros légendaire de la fidélité à toute épreuve et de la résistance sans merci à l'étranger. On chercha à se consoler de la défaite en faisant bien plus grande qu'elle n'avait été en réalité la part de la trahison ; on répéta, en les maudissant, les noms de ceux qu'on accusait d'avoir préparé ou seulement d'avoir accepté trop vite la domination française, et le mépris et la haine s'attachèrent longtemps à leur famille ^ Je ne sais s'il est vrai que, dans quelques villages de la montagne, les vieux paysans, par protestation contre les nouveaux maîtres du sol, se soient fait enterrer la face contre terre. Il y a quelque chose de touchant dans cette haine de l'envahisseur se prolongeant ainsi jusqu'au delà du tombeau ; mais je trouve plus de naïveté encore dans la légende qui courait à la fm du XVIII*' siècle, et d'après laquelle, à l'époque de la domination espagnole, des mulets chargés d'or seraient venus tous les ans apporter à la province la part qui lui revenait dans les trésors de l'Amérique ! Jamais peut-être la vérité historique n'avait été à ce point travestie par l'imagination populaire. G'est qu'en effet, les regrets inspirés aux Franc-Comtois
' « Il u'y a pas Irenlo ans qu'une femme du peuple jetait un jour, à la face d'une » rivale, celle injure sanglante : « Va, c'est ta famille qui a livré la ville aux n Français, tu ne le laveras jamais de celle tache. » (Abbés Gatin et Besson, Histoire de Gray, 1851, p. 247.)
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par la perte de leur constitution et leur changement de maîtres, pour sincères et honorables qu'ils fussent, n'étaient pas très réiléchis. Je ne crois pas faire injure à nos ancêtres du xvii^ siècle, en affirmant que le mot de nationalité n'avait pas, pour la plupart d'entre eux du moins, le sens net et précis que nous lui donnons aujourd'hui. Du reste, les libertés politiques que la P>anche-Gomté perdait en devenant française étaient le privilège d'un trop petit nombre, pour que la masse de la population ait pu être bien sensiblement atteinte par leur suppression. Je dirais volontiers que les nouveaux sujets de Louis XIV étaient plus désintéressés dans leurs regrets qu'ils ne le pensaient eux-mêmes ; ce qu'ils perdaient était peu de chose, et dans tous les cas ne les touchait guère. L'humiliation qui accompagne toujours une défaite, la haine du vainqueur quel qu'il soit, la rupture des habitudes et des traditions, voilà ce qui ulcérait les cœurs sincères et généreux, bien plus que les conséquences matérielles de la conquête et des révolutions qu'elle entraînait avec elle.
Ces sentiments honorables étaient destinés, parleur nature même, à s'affaiblir avec le temps ; ils devaient du moins, changer de nature. On continua à vanter l'époque heureuse où l'on obéissait à l'Espagne, parce que l'ignorance du passé permettait aux imaginations de se le figurer à leur fantaisie, et que les peuples y cherchaient alors volontiers l'idéal de bonheur qu'ils demandent maintenant aux progrès ou aux utopies de l'avenir. Ghifflet, qui était un lettré et un homme d'esprit, qui avait vu et avait pu comparer les deux régimes, ne parle-t-il pas, au début de ses Mémoires, « du » bonheur dont ce pays avait joui plusieurs années avant )) cette révolution, » c'est-à-dire avant la conquête de 1668, alors que le jeu de toutes les institutions était déjà faussé, que toutes les têtes et tous les cœurs se troublaient, et qu'apparaissaient mille signes précurseurs d'une décadence irrémédiable? A plus forte raison, des esprits simples et igno-
rants, qui souffraient du présent et ne connaissaient le passé que par quelques vagues traditions, pouvaient-ils se faire illusion, au point de croire que leurs ancêtres avaient été plus heureux qu'eux, et que les misères qui les accablaient, alors qu'ils obéissaient à la France, avaient été épargnées aux générations précédentes qui avaient vécu sous la domination de TEspagne.
Du reste, quelle qu'ait été la nature des sentiments des Franc-Comtois à Fégard de leurs nouveaux maîtres, leur mécontentement ne devait jamais se traduire par des actes de violence ni par des tentatives de soulèvement à main armée. Depuis l'année de la conquête jusqu'à la mort de Louis XIV, la Franche-Comté ne fut guère moins docile que les provinces du royaume les plus anciennement soumises à l'autorité royale. Lorsque l'émotion qui devait nécessairement accompagner une occupation militaire se fut calmée, le pays vécut pendant plusieurs années dans la tranquillité la plus profonde. Lorsqu'au commencement du xv!!!*" siècle un prince français monta sur le trône d'Espagne, cet événement qui, suivant un mot fameux, supprimait les Pyrénées, semblait devoir détruire à jamais, dans le cœur des Franc- Comtois, tout ce qui pouvait y rester de regrets pour leurs anciens maîtres et de rancune pour les nouveaux. Ce fut cependant à ce moment que quelques velléités d'hostilité contre la France se manifestèrent. D'un côté, les ennemis de Louis XIV, enivrés de leurs victoires inattendues et brûlant de haine et de jalousie, rêvaient le démembrement de la France et songeaient à en détacher la Franche-Comté, la dernière annexée et, dans leur pensée sans doute, la moins française des provinces du royaume ; d'autre part, l'extrême misère dont souffrait le peuple dans ces années malheureuses où les désastres de toute nature se succédaient sans trêve, était de nature à soulever chez lui bien des sentiments de rancune contre ses maîtres et peut-être le désir de secouer un joug devenu si pesant. Entre les ennemis du dehors
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et les mécontents, ou, comme on disait alors, « les malinten- » tiennes » du dedans, quelques aventuriers servirent de lien. C'étaient des Franc-Comtois émigrés, engagés au service de Tempereur, qui espéraient tout gagner à un nouveau changement de domination, surtout si ce changement était leur œuvre. Ils furent certainement, sinon les premiers instigateurs, du moins les acteurs principaux de ces intrigues que devaient singulièrement grossir les craintes de l'administration française, et à qui une page de Saint-Simon a donné une certaine importance. Nous verrons ce qu'il faut penser de ce qu'on a appelé la conspiration franc-comtoise de 1709, et nous chercherons surtout à établir quelle part revient, dans ces menées obscures, à la population indigène. Pour bien comprendre les sentiments inspirés aux Franc- Etat
cIgs esprits
Comtois par la conquête de 1674, il ne faut pas l'isoler des avant
X • 11 X ' ' 1 ' • 1 • 1 ' la conquête.
événements qui 1 ont précédée, mais la considérer, au contraire, comme le dénouement d'une lutte séculaire entre les deux nations. Sans remonter au delà du xYif siècle, les souvenirs de la guerre de Dix ans étaient encore vivants dans tous les cœurs, elles plaies ouvertes par l'invasion récente de 1668 saignaient encore de toutes parts. Ce qui s'était passé de 1668 à 1674 n'était pas fait pour calmer les esprits ; en l'absence de toute autorité respectée, les passions et les haines s'étaient surexcitées dans des querelles souvent sanglantes ; dans presque toutes les villes, deux partis s'étaient formés ; l'un s'était recommandé de son attachement à l'Espagne, et l'autre avait accepté plus ou moins ouvertement le patronage de la France ; à Arbois, c'étaient les Armagnacs et les Bourguignons ; à Gray, les Dauphins et les Croquants. Il semblait que la guerre, que tout le monde prévoyait comme imminente, allait avoir le caractère atroce d'une guerre civile. Enfin, au dernier moment, le massacre des habitants d'Arcey par la garnison française de Belfort ^ vint encore exaspérer
1 Los garnisons françaises de Belfort et de Golmar mettaient souvent à contribu- HIST. DE LA franche-comil:. 18
les paysans, qui se préparèrent partout à résister. Sur plusieurs points on se crut revenu aux horreurs de la guerre de Dix ans, et la population se prépara à chercher un refuge dans les cavernes et les bois de la montagne K Tel était Tétat des esprits dans la province lorsque le duc
lion les terres de Montbéliard el les villages voisins du comté de Bourgogne. Une troupe de cavaliers attaqua un jour le village d'Arcey, dont les habitants se réfugièrent dans le clocher.
« Ces pauvres gens pleins de fermeté et de courage, mais destitués de quelqu'un » d'entre eux qui eût vu la guerre, s'élant, comme j'ai dit, réfugiés dans leur » église, refusèrent la contribution, et tirant sur les ennemis, leur firent un tel )) dommage qu'ils leur tuèrent quarante-cinq cavaliers, dont l'un fut le capitainc- » lieutenant de la Crey, dont la mort irrita si fort les attaquans, qu'ils mirent le » feu au.x entrées de l'église et en firent d'abord monter la fumée au lieu même » où cent et vingt-trois personnes du lieu élaient; lesijuelles périrent d'autant plus » lot que le couvert de l'église étant tombé en écrasa la plupart, sans qu'il y restât » aucune personne de toute cette communauté, sinon une bonne femme enceinte, et » qui, à l'abord de ce désordre, était allée accoucher tumultuairement dans sa maison, » puis un autre habitant, qui de hasard ne s'ctant pas rencontré au lieu, accourut )) pour sauver la sienne du feu, et le curé qui se rencontra à Baume. Ce petit succès » fit au moins croire que tous ceux, de ce pays n'étaient pas des lâches, puisque » ceux-ci souffrirent le fer et le feu. » {Mémoires de Chifflet, II, p. .^04.)
1 « Nous soussigné, capitaine des château, roches, passes et baronnie de Gusance, » ayant esté requis par les habitants de Lasnans, à la monstre d'armes que nous » leur avons fait faire le premier jour de l'an mil sept cent SL-ptanle-quatre de leur » permettre de retirer leurs effets dans une roche size on leur fmage, dit l'Oursière, » capable de constenir les efforts des ennemis, et de leur donner des hommes ca- » pables et fidèles, pour avoir soin delà conservation d'icelle et de leurs biens, nous » avons nommé et institué pour commandans dans lailite place en nostre absence et » de celle de nostre alphère et soubs nos ordres, Jean Bruet et Claude Lambert, du- » dit Lasnans, après avoir donnez le serment accoutumé, lesquels ils ont agréez et » approuvez. Fait à Lasnans, le 1*'" janvier 1674. Abriol. » (Arch. du Doubs, E, 1832.)
« A la nouvelle de l'irruplion des Français montant par Vesoul et Villersexel » vers Baume et les montagnes, les bourgeois de Belvoir appelés au secours de la » ville de Baume expédièrent des messagers dans toutes les directions, à Breton- )) villers, à Gharmoille, à Cour-Saint-Maurice, pour rassembler des soldats et les « envoyer au-devant de l'ennemi. Se considérant eux-mêmes comme chargés d'une » partie de la frontière, ils avaient dépêché à Montbéliard et à Neufchàtel en Suisse, » pour s'assurer de la marche des corps expéditionnaires, et prévoir le passage » qu'il fallait principalement occuper dans les gorges du Doubs et du Dessoubre et » sur le Lomont. De son côté, lîermanfroy de Grivel Saint-Mauris, nommé com- » mandant de la Franche-Montagne dès 1G09, réunissait les quinze cents monta- » gnards qu'il avait eus sous ses ordres pour se porter où le besoin l'appelait.
» Il y eut un moment de terreur panique dans les villages au bruit de l'arrivée » des Français-, l'on s'enfuyait dans les cavernes des rochers et au fond des forêts; » l'on y amassait des armes et des munitions.... » (L'abbé Narbey, Les hautes montagnes du Doubs, p. 278.)