CHAPITRE V
Le comte de Saint-Amour fut encore plus cruellement traité. Le 28 juillet, le duc de Duras ordonna la destruction de son château. Le comte obtint la conservation des bâtiments d'habitation, mais il laissa passer le délai qu'on lui avait accordé pour détruire les défenses, on y mit la poudre le 23 novembre, le château fut presque entièrement détruit, et plusieurs maisons voisines furent écrasées avec leurs habitants ^
Le gouvernement prenait en même temps ses précautions Précautions
contre
contre des auxiliaires d'une fidélité douteuse; c'était le régi- le régiment
de
ment de cavalerie du marquis de Listenois, que celui-ci avait ustenois. mis à la disposition du roi dès le début de la conquête. On voulut les éloigner et les envoyer en Roussillon, mais comme on avait promis aux officiers qu'ils hiverneraient toujours en Franche-Comté, on ajourna leur départ au mois de mars de l'année suivante, et comme on craignait qu'en attendant ils ne fussent tentés d'aller rejoindre leurs amis ou leurs parents qui servaient l'Espagne ou l'empire, on les dissémina dans les garnisons voisines de la Bresse, le plus loin possible de la frontière. Duras fut en même temps chargé de trouver un Franc-Comtois d'humeur moins mobile que le marquis pour mettre à la tête de ce régiment '^. Par ces mesures, le roi s'assurait la fidélité de la noblesse ou la mettait du moins dans l'impossibilité de nuire. Celle-ci, du reste, accepta, à peu d'exceptions près, la situation nouvelle qui lui était faite; elle servit en grand nombre dans les armées de Louis XIV, où plusieurs de ses membres se distinguèrent 3.
1 Corneille-Saint Marc, Histoire de Saint- Amour, 203.
2 Arch. de la guerre, V. 382, 571. Louvois à Duras, 19 décembre 1674.
3 « On ne saurail mieux finir ce mémoire que par un juste témoignage en fa- » veur des gentilshommes du comté de Bourgogne qu'il y en a peu qui fussent en » état de servir qui n'ayent pris party dans les troupes du roy pendant cette guerre, » et qu'ils y ont servy avec distinction. » (De la Fonds, Mémoire de 1698.)
Parmi les officiers servant la France, le mémoire de 1698 énumère : le marquis de Poitiers, brigadier des armées du roi, colonel du régiment de son nom; le chevalier de Vaudrey, brigadier des armées du roi, colonel du régiment de la Sarre; M. de Vaudrey-Beveuge, capitaine de cavalerie; M. le chevalier de Conflans, mestre de camp d'un régiment de cavalerie ; les deux frères de Grammont-Ghâlillon, ca-
Sentiments
du
clergé.
L'archevêque de
Grammont.
Le prieur
de Chamilly.
Les Jésuites à Gray.
Il ne faut pas s'étonner que le gouvernement français ait cru devoir, après la conquête, surveiller de très près l'attitude du clergé ; celui-ci avait une grande influence sur le peuple et passait pour fermement attaché à l'Espagne. Ici encore cependant, il n'y avait pas eu unanimité dans les sentiments avec lesquels on avait accueilli la domination nouvelle.
Les hauts dignitaires paraissent s'en être facilement accommodés. A Besançon, l'archevêque de Grammont avait été l'un des premiers à reconnaître, en 1668, l'autorité de Louis XIV. Il se disait de la même famille que le maréchal de Gramont, et avait député à Saint-Germain en Laye, pour faire sa cour au roi, son officiai Marlet. Quelques curés de la ville, entre autres celui de Saint-Pierre, non contents d'adhérer au règne nouveau, en avaient fait l'éloge en pleine chaire.
A Arbois, le chef du parti armagnac était le prieur de l'église de Saint-Just, originaire du duché de Bourgogne et frère du futur maréchal de Chamilly. Pendant l'occupation française, il s'était compromis par ses actes et ses paroles K Le peuple devait lui garder rancune jusqu'à sa mort de son attitude, sans se laisser toucher par ses efforts pour adoucir les exigences de l'administration française.
A Gray, on accusait les Jésuites d'être gagnés à la cause française; les Visitandines faisaient, dit-on, des vœux pour
pitaines dans le régiment de Poitiers; M. do Grammont-Pallun, également capitaine; le marquis et le comte de Grammont, tous deux maréchaux do camp ; le chevalier de Vaugrenand, colonel d'un régiment de milice; M. de Saint-Mauris, maréchal de camp; M. de Beaujeu, colonel de dragons; M. de Mouthier, capitaine de dragons; M. de Frontenay, colonel de dragons.
1 « Le prieur d'Arbois avait été pourvu de ce bon bénéfice à la sollicitation du » prince de Gondé, et préféré à des personnes de qualité et de grand mérite, et dans » l'occasion que je raconte (siège de Dole de 1G68), il séduisit tous ceux qu'il put, » soit par lui-même immédiatement, soit par les siens, et sa trouvant au camp » devant Dole, il se félicitait de ce qu'Arbois était alors à la France. Après notre » retour à l'Espagne, il en fut quitte pour dire à ceux qui le lui reprochaient que w la joie avait fait sortir ces paroles de sa bouche, et pour s'absenter ensuite. » (Chifflet, Mémoires^ I, p. 145.)
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le succès des armes de Louis XIV. Cette communauté possédait alors trois filles de la maison de Ghoiseul, et, sur la recommandation de leur père, Louvois avait écrit à la supérieure de la maison une lettre très rassurante contre les alarmes de la guerre. Après le départ des Français, leur couvent faillit être pillé par la population exaspérée. Mais c'étaient là des exceptions. Le clergé, pris dans son Les curés
et
ensemble, était attaché à l'Espagne ; les curés des campagnes les moines et les moines surtout avaient assez hautement témoigné de °"* TTa^^^' leurs sentiments en prenant les armes. Plusieurs avaient s^^^^^. péri, en 1668, à la défense de Dole et de Besançon. Des compagnies de volontaires étaient descendues de la Franche- Montagne, conduites par leurs curés. Dans les villes, c'étaient les moines qui soutenaient l'enthousiasme du peuple et l'excitaient en même temps contre les « Arma- )) gnacs. » A Arbois, en particulier, grâce à l'attitude de quelques prêtres, la guerre semblait avoir pris un caractère religieux. L'église Saint-Just, en l'absence du prieur, avait été transformée en citadelle, le clocher était devenu une forteresse; l'aumônier des Carmélites, Baudrand, s'était distingué par son ardeur belliqueuse. Mais le héros de la résistance avait été le frère Hilarion, qui était devenu l'idole du Le peuple et la terreur de la municipalité. Cet orateur de carrefour se joua longtemps des magistrats locaux et même de ses supérieurs ecclésiastiques. En novembre 1676, aux applaudissements de la ville, il déclamait publiquement contre le roi, le gouverneur, l'intendant et les Armagnacs. Le magistrat, effrayé des conséquences que pouvait avoir pour la communauté l'insolence du frère, voulut procéder contre lui et en référa à l'intendant. Celui-ci ne prit pas la chose au sérieux, fut d'avis qu'on en restât là et qu'on avertît seulement Hilarion de mettre plus de retenue dans son langage. Celui-ci ne tint pas compte de ces avertissements et continua, par ses déclamations, à exciter la haine du peuple contre la France. De guerre lasse, le magistrat porta plainte.
non à Arbois.
en 1679, à l'archevêque. Le prélat ordonna une enquête, qui fut confiée successivement à deux notables et resta sans résultat; personne, dans la ville, ne voulut déposer contre l'accusé K Précautions Tout ccla était sans doute peu sérieux, et cette agitation, les^moines. touto Superficielle et sans danger pour la France, se calma peu à peu après la conclusion de la paix. La correspondance de Louvois nous apprend cependant qu'une sourde hostilité contre la domination française continua à couver dans les monastères, et qu'elle fut assez vive pour nécessiter quelquefois des mesures de rigueur. On exila et on emprisonna des moines ; on négocia avec l'autorité ecclésiastique pour rattacher les couvents à ceux des provinces de France des mêmes ordres, afin de pouvoir en enlever les moines malintentionnés et les remplacer par des Français. Encore à la fin du règne, on interdisait à quelques couvents de choisir des supérieurs franc-comtois -.
Si les prêtres et les moines conservèrent si longtemps des sentiments antifrançais, c'est qu'ils se recrutaient en grande majorité dans le peuple, où ces sentiments furent plus tenaces et se manifestèrent plus vivement que dans les autres classes
Opposition
du
peuple
des villes.
1 BoussoN DE Mairet, AiDiales d'Arbois. Années 1074, 1676, 1679.
2 « Parce que les religieux de la province ont toujours paru fort contraires au » service du roy, il est nécessaire que vous preniez, s'il vous plaît, soin de les faire » observer et que, quand vous apprendrez que quelqu'un se conduira mal, vous le )) fassiez chasser de la province. » (Louvois à Duras, 20 juillet 1674.)
« Depuis ce que j'ai eu l'honneur do vous mander par ma dernière lettre, au )) sujet des moines de la Franche-Comté, Sa Majesté ayant considéré qu'il n'y avait » point de gens plus emportés qu'eux contre son service, elle a résolu de. faire » joindre les couvents de ce pays à ceux des provinces de France des mêmes » ordres, pour, par le moyen des provinciaux, faire passer en France ceux qui pa- » raîtront malintentionnés, et y en faire aller de Français en leur place; cepen- » dant Sa Majesté m'a commandé de vous faire savoir que s'il y en a quelques-uns » qui ne soient pas sages dans leurs discours, elle désire que vous les fassiez » chasser de la province. J'écris à M de Beaulieu de faire un mémoire du nombre » des couvents de chaque ordre qui s'y trouvent, des lieux où ils sont établis, et » des provinces dont ils dépendent, spécifiant ceux desquels les provinciaux sont » Français, afin que, par le moyen de ceux-ci, Sa Majesté puisse toujours, en atten- » dant qu'elle ait obtenu des brefs des cours de Rome pour les changements de