‹ La Franche-Comté sous Louis XIVChapitre 82 sur 106 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

et des postes avaient été placés aux points principaux de la ville, tout prêts à arrêter dès le début toute tentative d'émeute. Les velléités de résistance semblent plutôt être venues du corps municipal et amenèrent quelques arrestations K Faut-il ajouter qu'en 1676, les écoliers et les servantes narguaient les autorités françaises en criant « Vive l'Espagne ! » au moment même où l'on faisait des feux de joie pour célébrer les victoires du roi ? Le gouvernement se plaignit au magistrat de ces taquineries sans danger, ajoutant « qu'il ferait maltraiter les premiers qui y seraient surpris, )) mesme punirait les pères pour les enfants. )> Le conseil prit des mesures pour empêcher le retour de ces désordres et députa deux de ses membres pour aller « assurer Son Excel- » lence que messieurs n'approuvent et n'autorisent de pa- » reilles choses et les empêcheront autant qu'il se pourra. » Telle était la situation à l'époque ou au lendemain de la conquête. Ces manifestations, les unes bruyantes, les autres

1 Voici ce que dit M. Roussel à propos d'une de ces arrestations. {Histoire de Louvois, II, p. 13ô, note, cinquième édition, in- 8", 1873.)

« Louvois demandait, au nom du roi, de l'argent à la ville de Besançon. Ce » n'était pas l'usage de la ville, non plus d'ailleurs que de la province, d'en donner » beaucoup au roi d'Espagne, si même il lui était jamais arrivé d'en donner Dans » une assemblée des notables convoquée pour examiner cette demande insolite, l'un » d'eux, nommé Noidan, le plus populaire et le plus applaudi, parce qu'il était le » plus audacieux et le plus emporté, après avoir remontré que la ville était trop » pauvre, prit sur lui de rassurer ses auditeurs sur le maintien do leurs privilèges, » puisque, ajoutait-il ironiquement, Sa Majesté avait même la bonté de les conser- » ver à Messieurs de Bordeaux, qui s'étaient révoltés plusieurs fois. Le duc de » Duras, gouverneur de la province, et l'intendant Chauvelin le firent arrêter sur- » le-champ, et Louvois donna l'ordre qu'on l'enfermât au château de Dijon. »

M. Roussel me semble bien dur pour les Franc-Comtois, qu'il traite de a populace » turbulente et fanatique, habituée depuis des siècles à mépriser et à braver l'au- )) torilé. » Dans le cas particulier, Noidan ne réclamait pas autre chose que l'exécution des capitulations qui garantissaient les privilèges de Besançon. Son allusion aux troubles de la Guyenne est aussi juste que courageuse. Les Franc-Comtois, nouvellement conquis, étaient peut-être plus excusables de se plaindre des procédés gouvernementaux de Louvois, auxquels rien ne les habituait, que les habitants de Bordeaux, Français de longue date et façonnés dès longtemps à l'obéissance. M. Roussel condamne la démocratie franc-comtoise, « sujet d elonnement et de dé- » gotit, » et en particulier la constitution municipale de Besançon, sur la foi de Boisot; peut-être le juge était-il récusable.

simplement puériles, des sentiments populaires pouvaient irriter, inquiéter même des fonctionnaires encore peu sûrs du terrain sur lequel ils avaient à manœuvrer ; mais elles n'étaient pas dangereuses; si Ton songe même que dans ces années 1674 et 1675, Louvois avait à se préoccuper des intrigues de l'aventurier Cardan, qui se faisait fort auprès des Espagnols de soulever le Midi ; que la conspiration du chevalier de Rolian et de Latréaumont était découverte, au grand scandale de la cour et au grand effroi du gouvernement ; que des mouvements populaires éclataient à Angoulême, à Tours, à Bayonne, à Saintes, à Limoges; que Bordeaux faisait une véritable émeute au cri de « Vive le roi sans gabelles î » et qu'enfm un soulèvement en Bretagne donnait lieu à la cruelle répression que l'on sait, il faut avouer que la Franche-Comté, quoique toute frémissante encore de la conquête, n'entrait que pour une part minime dans les inquiétudes et les embarras du gouvernement. Les II est vrai que tous les adversaires franc-comtois de la do-

franc-^ mination française n'étaient pas dans la province. Les plus comtois. i^Qgijjgg étaient au delà des frontières, au service de l'Espagne ou de l'empire. C'étaient des militaires ou des diplomates, absents au moment de la conquête, qui restèrent attachés à leurs anciens maîtres, et conservèrent plus longtemps que leurs compatriotes des sentiments de haine et de rancune contre la France.

L'abbé Tous les émigrés n'étaient pas également à craindre; c'était par décence seulement que l'abbé Boisot ^ avait attendu la signature de la paix de Nimègue pour rentrer à Besançon, où la position de ses frères au parlement et l'estime que lui méritaient son caractère et son talent lui assuraient une situation honorée et brillante. Nous ne comptons

1 J.-B. Boisot était le frère de Claude et de Gabriel Boisot. Il fut d'abord prieur de la Loye, puis abbé de Saint Vincent. C'était un lettré et un grand amateur de livres, il fut le correspondant de Pélisson, et en mourant, le 4 décembre 1694, il laissa sa bibliothèque à la ville de Besançon.

Boisot.

CnAPITRE V.

pas davantage parmi les adversaires sérieux de la France les Franc-Comtois de toutes classes qui allèrent grossir à Rome la petite confrérie de Saint-Claude des Bourguignons. Celle-ci affecta jusqu'en 1678 des allures antifrançaises, et

La

confrérie de

fit parade de sentiments espagnols en se mettant sous la ^'"^j^^^"'^®

Bourguignons à Rome.

protection de Fambassadeur et des cardinaux de cette nation; mais la plupart des émigrés avaient conservé des intérêts en Franche-Comté et ne crurent pas devoir continuer une opposition sans espoir et qui pouvait leur être préjudiciable. En 1G80, la colonie profita du mariage du roi d'Espagne Charles II avec la nièce du roi de France pour organiser des réjouissances auxquelles les partisans des deux maisons royales pouvaient également prendre part. Trois ans plus tard, le 20 août 1683, elle envoyait féliciter le cardinal d'Estrées, ambassadeur de Louis XIV à Rome, à l'occasion de la naissance du duc de Bourgogne, et décidait que la façade de l'église comtoise serait illuminée en signe de réjouissance. Là encore la rancune des vaincus n'avait été ni dangereuse ni tenace '.

Mais la France rencontrait ailleurs des haines plus vigoureuses. Le diplomate pamphlétaire Lisola ^ achevait alors deTïïoia.

Le

baron

1 Castan, Notice sur l'église de Saint-Claude des Bourguignons.

2 François-Paul, baron de Lisola, élalt né à Salins en 1G13. D'abord avocat à Besançon, il avait été mêlé aux intrigues qui divisaient cette petite république municipale et se vantait d'y avoir appris la politique et la connaissance des hommes. Il entra au service de l'empereur Ferdinand III, qui l'envoya d'abord à Londres; il fut mêlé à pre-que toutes les négociations de l'époque (frailés de Bréda, de la triple alliance, d'Âix-la-Cliapelle). Adversaire acharné de Louis XIV, il dénonça son ambition dans de nombreux pamphlets : le plus célèbre est le Bouclier d'Etal, 1667. Si l'on juge un diplomate par le succès de ses négociations, il mérite d'èlre oublié; mais si l'ardeur et la sincérité des convictions, jointes à une infatigable activité, doivent entrer en ligne de compîe, il tient un rang honorable parmi les négociateurs de son temps. Les contemporains le jugent très diversement : « Seul, dit » Pélisson, il avait conservé dans ses écrits la vigueur de l'Espagne, morte et » éteinte partout ailleurs. » Ghifflet, au contraire, ne voit en lui qu'un intrigant brouillon et sans conséquence, et répète volontiers « que le marquis de Fueutes ap- » pelait ordinairement Lisola, sol de invierno, parce qu'il excitait et ne résolvait » pas. » Bayle, étonné sans doute de la fécondité de sa plume, proposait plaisamment de la suspendre à la voûte d'un temple, « ou de la poser avec grande cérémonie

d'user son activité et son talent dans une lutte inégale contre Louis XIV. Il était, en 1674, plénipotentiaire de l'empereur au congrès de Cologne; il se rendit à Liège, dans Fespoir de soulever le peuple contre son souverain, l'électeur de Cologne, allié de Louis XIV, et de l'amener à recevoir dans la ville une garnison impériale; suivant son habitude, il multiplia les discours et les pamphlets ; il fit afficher à la porte du résident de France un placard commençant par ces mots : « Arrêtez ici, vrais Liégeois, et lisez les ac- » tions abominables des perfides et desloyals Français. » 11 réussit à jeter le trouble dans la ville, mais ses succès n'allèrent pas plus loin. Louvois ne perdait pas de vue cet intraitable adversaire; il recommandait au comte d'Estrades, gouverneur de Maëstricht, de faire prendre Lisola sur la grande route, à son retour de Liège à Cologne; « comme ce » serait, ajoutait-il, un grand avantage de le faire prendre, et » que même il n'y aurait pas grand inconvénient de le tuer, » pour peu que lui ou ceux qui seraient avec lui se défen- » dissent, parce que c'est un homme fort impertinent dans » ses discours et qui emploie toute son industrie, dont il ne » manque pas, contre les intérêts de la France, avec un » acharnement terrible : vous ne sauriez croire combien vous » feriez votre cour à Sa Majesté si vous pouviez faire » exécuter ce projet lorsqu'il s'en retournera K » Lisola devait échapper au piège qu'on lui tendait, et mourut à Vienne l'année suivante. Mais la haine de Louvois n'avait pas épargné sa famille. Duras reçut l'ordre de faire saisir tous les biens du baron et de faire sortir sa sœur de la province. Sa nièce fut conduite à Dijon et mise, par les soins de l'intendant Bouchu, dans le plus austère couvent de la ville.

» dans le trésor, pour la inonlrer aux curieux; à peu près comme l'on montre le )) miroir de Virgile ou l'épée de Roland dans le trésor de Saint-Denis. » L'abbé d'Ulivet, qui était aussi de Salins, appelait franchement son compatriote a un homme » illustre, »

i Voir RoussET, Histoire de Louvois, II, 3, cinquième édition, in-8°. 1873.

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