CHAPITRE V
Louvois transmettait en môme temps à Duras l'ordre du roi « de raser les maisons et couper les bois du sieur de » Pontamousa ^ ainsi que des autres gentilshommes de la » comté qui sont auprès des généraux étrangers -. )>
L'un des officiers restés au service de l'Espagne semblait Le devoir attirer particulièrement l'attention du gouvernement Lacuzin^ et mériter ses rigueurs. C'était le capitaine Lacuzon ^. Ce fameux chef de bande ne le cédait pas à Lisola pour sa haine contre la France, et avait dépensé autant de courage sur le champ de bataille que le diplomate d'acharnement et de souplesse dans ses intrigues. P'ils d'un paysan, rude et illettré, il avait été un des héros de la guerre de Dix ans, avait repris les armes en 1668, ne s'était soumis que le dernier et de mauvaise grâce après la première conquête *, et défendait
^ Il s'agit d'Alexandre-Ignace Guillaume, seigneur de Pontamougeard, né à Salins eu 1628. Il défendit sa ville natale en 1674, quitta la province après la conquête et se mit au service do l'empire. Il assislait à la bataille d'Esheim en 1(178; il fut envoyé auprès de Luxembourg, pour négocier des préliminaires qui aboutirent au traité de Niraègue. Il fut fait successivement baron, général de bataille et comte de l'empire. Il mourut en 1689. On avait rasé son hôtel et son château dès 1674. A sa mort, ses biens furent définilivement confisqués, « parce que ce » personnage était mort au service du roi d'Espagne, » et donnés à M. de Bombilon, lieutenant du fort Saint-André. (Arch du Doubs, chambre des comptes, B, 585.)
2 Arch. de la guerre, 382, 571.
3 Claude Prost, dit le capitaine Lacuzon, était né à Longchaumois, près de Saint- Claude, le 17 juin 1607; il avait donc soixanle-sepl ans en 1674. Par un oubli peutêtre volontaire, Girardot de Beauchemin ne le nomme pas une seule fois dans son Hisloire de dix ans. Boy vin, qui le connaissait personnellement, n'en fait aucune mention, ni dans sa correspondance ni dans son Siège de Dole. Ce silence de l'histoire laissait toute latitude à la légende, qui en a profilé pour idéaliser singulièrement la figure du rude partisan. M. Perraud {Mémoires de la Société d'émulation du Jura, 1866) a rétabli la vérité et nous a donné le vrai Lacuzon avec ses qualités et ses faiblesses : les premières, qui lui appartiennent en propre; les secondes, qui sont surtout celles de son temps et de son métier.
^ Le 21 février 1668, le parlement envoya à Lacuzon, qui tenait encore dans le château de Sainl-f^aurcnt-la-Roche, l'ordre de se rendre à Dole, pour faire sa soumission entre les mains de l'intendant Gadagne. Il dut obéir « Mon cœur se flétrit, » dit Chitïlet, lorsque je vis le capitaine Lacuzon, homme fort célèbre en la der- » nière guerre, qui fut appelé des premiers pour reconnaître la France Je lui pris » la main, l'ayant en rencontre, et il me la serra sans que nous parlassions » ni l'un ni l'autre; moi, parce que je regardais ceux qui élaient autour de nous, et » lui, parce qu'il était comme un homme tombé des nues. » {Mémoires, I, 223.)
encore Salins en 1674. N'espérant pas et sans doute ne voulant pas demander l'oubli du passé, il laissa courir le bruit qu'il était mort, erra pendant quelques semaines dans la montagne, et se rendit enfin dans le Milanais, où il retrouvait la domination du maître auquel il avait consacré sa vie, le roi d'Espagne. Il revint secrètement en Franche-Comté en 1679, et mourut à Milan le 21 décembre 1681.
Le vieux soldat n'avait pas vécu isolé dans son exil. Plusieurs de ses lieutenants l'avaient accompagné. On cite, en particulier, le capitaine Dupont, son plus ancien compagnon d'armes, et son trésorier, Claude Roche. Il retrouva à Milan de nombreux compatriotes qui l'y avaient précédé. Ils formaient une compagnie sous le commandement du capitaine Paris, dans laquelle, malgré son grand âge, il demanda l'autorisation de s'enrôler. Dans les mois qui suivirent sa mort, deux cent soixante-deux messes furent dites pour le repos de son àme, pieuses offrandes de ses compatriotes, que l'exil avait chassés comme lui au delà des monts. Milan fut, en Les effet, pendant plusieurs années, un centre de ralliement pour émTgrés 1^^ émigrés franc-comtois. Ceux-ci ne s'en tinrent pas à une deTsoidats oppositiou platouiquc et inactive. Comme ils n'avaient pas dans rompu toute relation avec leur patrie d'oris^'ine, ils essayèrent
la province. ^ i o ' j
une campagne de propagande et d'embauchage dont le gouvernement français s'inquiéta.
« L'on a donné avis au roy, écrivait Louvois en 1688, que » les Comtois qui sont au service d'Espagne dans l'Estat de » Milan vont passer quatre ou cinq mois dans la province où, » pendant leur séjour, ils engagent des hommes qu'ils font » passer quatre à quatre en ce pays-là, pour former les com- » pagnies qu'on leur donne. L'intention de Sa Majesté est que » vous preniez les mesures nécessaires pour empêcher la » continuation de ces levées, et que, s'il se peut, vous fassiez » arrêter ceux qui se mêleront de ce commerce ^ . »
1 Ârch. de la guerre, V. 83G. Lettre de Louvois à Duras, 20 octobre 1688.