CHAPITRE V
Dans quelle mesure les Franc-Comtois répondirent-ils à ces excitations venues du dehors? Le simple exposé des faits, tels que nous avons pu les reconstituer, sera la meilleure réponse à cette question.
Le premier aventurier franc-comtois qui attira l'attention Histoire
de
du gouvernement français fut Fabbé ou le comte Gonzel. rabbé Son histoire est étrange ; le mystère qui s'y mêle continuellement pourrait inspirer un drame à péripéties ou un roman d'aventures. Malheureusement, s'il est possible de suivre Gonzel à peu près jour par jour dans les événements et dans les extravagances de son existence, les motifs de sa conduite et le sens de ses actions nous échappent. La police, malgré toutes ses investigations, n'a pas su découvrir son secret, ou, si elle en a eu connaissance, elle l'a gardé pour elle K
Ce fut dans le courant de septembre 1702 qu'un agent secondaire signalait à son chef d'Argenson la présence à Paris d'un Franc-Comtois du nom de Gonzel, dont les allures paraissaient étranges. On dénonçait Gonzel comme un homme de beaucoup d'esprit, très intrigant, très habile et très heureux dans ses desseins. Sa fortune était mystérieuse.
^ Ce que l'on sait de l'histoire de Gonzel nous est révélé par la correspondance administrative à laquelle donna lieu son arrestation. Elle se trouve dans les Archives de la Bastille, vol. X. Quelques lettres inédites sont aux Archives du Doubs, série E, acquisitions nouvelles. Mais les renseignements les plus nombreux sont fournis par les treize interrogatoires du valet de Gonzel. (Arch. des affaires étrangères. Franche-Comté, vol. 1580.) Ce valet, nommé Ulric Holtzay, était né dans la Suisse allemande, ne parlait que l'allemand, et ne savait ni lire ni écrire; on l'interrogeait par l'intermédiaire d'un interprète. D'Argenson écrivait à son sujet : « J'ajouterai que le témoignage du laquais allemand.... fait d'autant plus d'impres- » sion sur mou esprit qu'il a un grand air d'ingénuité dans toutes ses expressions » et que, quoiqu'il ne manque pas d'esprit, il ne comprend pas lui-même où » portent ses réponses.... » Cette ingénuité d'esprit était sans doute un gage de sincérité. Mais on comprend que d'un pareil témoin on no pouvait obtenir qu'une exactitude en quelque sorte matérielle. Il était incapable de rien révéler sur les desseins de son maître ; car il ne les connaissait pas plus que ceux qui l'interrogeaient. Gomme si tout devait être mystérieux dans cette affaire, Holtzay disparut un jour subitement et ne fut retrouvé que par hasard; on l'incorpora plus tard dans un régiment suisse.
Pauvre prêtre sans ressources douze ans auparavant ^ il s'était mis au service de l'empereur, et avait reçu, ainsi que deux de ses frères, le titre de comte d'empire. Il était à Paris depuis sept ou huit mois, avait d'abord mené grand train, ayant équipage , chevaux et un nombreux domestique. De tout ce luxe, il n'avait gardé qu'un seul valet et vivait actuellement fort retiré.
Arrestation Sur Ic rapport 0.6 d'Argcuson, Torcy lui donna l'ordre
de
Gonzei, d'aiTêtcr Gonzel et de l'interroger, pour tâcher de découvrir ses intrigues. L'aventurier fut arrêté le 7 octobre et mis provisoirement sous la surveillance d'un garde de police, nommé d'Aulmont. Il parut très affecté de son aventure et surtout de la saisie de ses papiers, que l'on mit sous les scellés. Il se recommanda cependant de Torcy, dont il prétendait être connu, et manifesta l'intention de lui écrire. De plusieurs jours, il fut impossible de l'interroger ; il était ou se disait malade et se livrait à toutes sortes d'excentricités, soit qu'il eût, en effet, l'esprit dérangé, soit qu'il espérât échapper au châtiment qu'il redoutait, en feignant la folie -.
1 Gonzel était fils d'un notaire d'Ornans. Des personnes de sa famille vivaient encore et tenaient un certain rang dans cette ville à la fin du siècle dernier.
2 D'Aulmont écrivait à d'Argenson, au mois d'octobre 1702 : « Je vous dirai que » la mélancolie et le chagrin où se plonge de plus en plus M. Gonzel fait appré- » hender une aliénation d'esprit, ayant continuellement des absences d'esprit ou » naturelles ou feintes, se met quelquefois dans des violences où il dit qu'il est au » désespoir, me dit le jour d'hier qu'il voudrait avoir un couteau pour s'ouvrir les » veines et sur ce que je lui représentai qu'il était prêtre et qu'une pareille pensée » était plus condamnable dans lui que dans un autre, il me dit que c'était la vio- » lence des douleurs qu'il soutfrait et le chagrin qui le rongeait qui le mettaient au )) désespoir. Sa garde est très difficile, je n'ose le quitter pour avoir toujours la vue » sur lui, dans la crainte qu'il n'attente à sa personne, quoique l'on éloigne tout » ce qui pourrait servir à sa destruction. A l'égard de sa maladie, c'est fort peu de » chose; M. Armand, médecin de la grande et petite écurie et de M. le premier, » qui le gouverne, l'a toujours trouvé sans fièvre, et l'ayant vu ce matin, Gonzel » lui a dit que sans son pot de chambre, qu'il a pris entre ses bras, il n'aurait pu » dormir, et dans un autre endroit de son discours avec Armand, il lui dit que s'il » avait aimé le vin, les Allemands l'auraient fait cardinal. M. Armand a paru » surpris de ce que Gonzel faisait paraître de pareilles absences d'esprit, et me dit » de vous avertir que cette grande agitation d'esprit pourrait bien lui brouiller la n cervelle, si elle continuait, que cependant il lui ordonnerait tous les remèdes » nécessaires pour l'empêcher. « (Arch. de la Bastille, X.)