CHAPITRE V
Gonzel se décida, le 24 octobre, à écrire à M. de Torcy, n écrit comme il en avait manifesté l'intention le jour même de son jusufic^ative arrestation. Sa longue lettre justificative n'était pas de na- Vro'ct' ture à convaincre le ministre de l'innocence de sa conduite ni du bon équilibre de son esprit. C'était un mélange confus d'excuses, de vantardises et de puérilités. Il protestait de son attachement à la France, expliquait à sa façon sa faveur à la cour impériale et son titre de comte, se recommandait de Ghamillard, de Darmenonville et de Torcy luimême, qui lui avait donné audience au commencement de son séjour à Paris. Il se vantait d'avoir conçu un vaste projet financier qui devait augmenter les finances du roi sans troubler le royaume, et procurer « quelques cents millions. » Il demandait un emploi, « pouvant rendre des services à cause » de sa connaissance des langues étrangères et des cours » allemandes. » Il se flattait enfin de dissiper, dans un entretien avec le ministre, tous les soupçons qui planaient sur sa conduite K
Torcy ne fut pas convaincu, et, le 27 octobre, Gonzel fut Gonzei
à Ir Bastille
enfermé à la Bastille, d'où il ne devait pas sortir vivant. Il 27 oct. ' semble, du reste, qu'à partir de ce jour, la police ne l'interrogea plus, désespérant, sans doute, d'obtenir de lui la vérité. Tous ses efforts se portèrent sur son valet Holtzay, dont les réponses vont nous permettre de suivre Gonzel dans ses voyages mystérieux.
Nous trouvons d'abord l'aventurier à Vienne, où il mène son grand train, fait beaucoup de dépenses, déploie un luxe à vienne, extravagant et donne des repas magnifiques aux seigneurs
1 Voici un exemple des niaiseries à l'aide desquelles Gonzel espérait intéresser Torcy à son sort : « Je peux dire que le ciel et la nature sont garants de noire )) fidélité, puisqu'ils se sont servis de notre famille pour annoncer à la Franche- » Comté qu'elle était destinée à être à jamais sous l'agréable domination de Sa M Majesté et de ses successeurs, en ce que quinze jours avant que Sa Majesté conquît » en personne la Franclie-Goraté, ma mère accoucha d'un septième fils qui apporta » une fleur de lys aussi bien imprimée qu'on puisse la voir dans un jardin, cette » belle fleur ayant fait l'étonnement de tout le monde. » (Arch. du Doubs, série E, acquisition nouvelle. Lettre de Gonzel à Torcy du 24 octobre 1702.)
de la cour. On ne lui connaît cependant ni bénéfice ni patrimoine, la source de sa fortune est un mystère. Le temps que Gonzel ne perd pas au jeu ou à la débauche, il l'emploie à une correspondance secrète ou à des visites dont il se cache soigneusement auprès des gens de sa maison. Holtzay ne doute pas qu'il ne fréquente les ministres autrichiens et qu'il ne se rende fréquemment au palais impérial. Il n'est pas douteux, du reste, par ses paroles et par sa conduite, qu'il ne soit entièrement dans les intérêts de l'empereur. Il répète volontiers que le roi de France a envahi et usurpé plusieurs pays qui ne lui appartiennent pas, et choisit de préférence des déserteurs français pour domestiques.
Les frères de Gonzel partagent sa vie et sa fortune ; ils sont au courant de ses projets et sont chargés de fréquentes missions, notamment à Prague et à Rome. Le titre de comte, que Gonzel obtient avec deux de ses frères, François et Clément, est la récompense de ces mystérieux services. Gonzel Nous rctrouvous ensuite Gonzel à Varsovie, au service du oogne. pj^jj^çg Louis dc Badc, dont il est chargé de soutenir la candidature au trône de Pologne K Gomment s'acquitta-t-il de sa mission ? Il est impossible de le savoir, et l'on s'étonne de le voir en relations avec l'abbé de Polignac 2, le champion du candidat français, le prince de Gonti. Peut-être même eut-il à Dantzick une entrevue avec ce dernier. A Bruxelles. Dc Pologuc, Gouzcl sc rcudit, cn traversant l'Allemagne, à
1 A la mort de Sobieski, 17 juin 1696, do nombreux prétendants s'étaient mis sur les rangs pour le remplacer : les trois fils du roi défunt, Jacques, Alexandre et Constantin ; des grands seigneurs polonais, Sapiéha, Opalinski, Koutzki, Leczinski, et Jablonowski, enfin des étrangers : l'électeur de Bavière, Jacques II d'Angleterre, l'Italien Odescalchi, Pierre-Alexewitch, Frédéric III de Brandebourg, le duc de Lorraine, le prince de Bade, le prince de Gonti, et enfin l'électeur Frédéric-Auguste de Saxe, qui posa sa candidature au dernier moment et supplanta ses rivaux. (Voir sur cette affaire Marins Topin, L'Europe et les Bourbons.)
2 Holtzay cite Polignac parmi les personnes que fréquenta Gonzel en Pologne. Celui-ci écrivait dans sa leitre justificative du 24 octobre 1702 : « Etant en Po- » logne, à la dernière élection, comme envoyé de M. le prince Louys de Bade, » Monsieur l'abbé de Polignac peut dire avec combien de zèle je me suis porté pour » les intérêts de Ms"" le prince de Gonti et par conséquent de Sa Majesté. »