CHAPITRE V
avocat emprisonné, tel aurait été le résultat des investigations de l'administration française. Il faudrait admettre que celle-ci était bien peu habile, il est plus simple de croire que la conspiration n'était le fait que de quelques esprits égarés par le fanatisme ou l'ambition K
Nous connaissons cependant le nom d'un autre complice de Proudhon, celui qui le dénonça. C'était l'avocat au parle-
1 L'exécution de Proudhon ne fut cependant pas la seule de l'année 1705. Au mois d'octobre, Bernage annonçait au ministère que Georges Bourquard, prévenu d'avoir voulu suborner des soldats eu garnison dans la citadelle de Besançon, pour y introduire des ennemis du roy, a été condamné à être pendu. Mais rien dans le jugement de Bourquard n'indique que cette affaire se rattache à celle de Proudhon.
Ces supplices semblent avoir frappé d'autant plus les imaginations en Franche- Comté, que les causes qui les amenaient restaient toujours un peu mystérieuses. Un auteur anonyme se fit l'écho des bruits qui couraient alors.
« La même année 1706 (?), Louis XIV, roy de France et de Navarre, ordonna que » le glorieux saint Suaire de Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui repose en l'église )) cathédrale de Besançon, ne serait point monstre au public jusqu'à la fin de la » guerre. La raison qui fut la cause de cet accident est qu'un certain munier, qui » demeurait au moulin de Gouille, proche de Beure, à une heure de la ville de » Besançon, lequel fesant raccommoder les écluses dudit moulin, avait pris pour y » travailler des soldats de la garnison de la citadelle dudit Besançon; en parlant » ou devisant avec eux, il dit qu'il fesait raccommoder ses écluses pour passer les » Allemands (disant cela en riant). Lesdils soldats s'en allèrent le déclarer à M. le » lieutenant du roy à Besançon. Ledit munier fut pris et conduit à la citadelle du- » dit Besançon, où il fut interrogé de son fait, il répondit qu'il disait cela en riant; » il fut condamné à estre pendu jusqu'à ce que mort s'ensuive sur la place dite » Labourey.
)) Il arriva encore la même chose, quelque temps après, d'un certain abbé » nommé Prudhon, qui avait conspiré une trahison en voulant faire entrer des » gens de guerre au jour de fête de l'Ascension, lorsque l'on monstrerait le » saint Suaire, soubs ombre d'y venir en voyage, et que les troupes seraient en » campagne, et par ce moyen surprendraient la ville. Si bien que ledit Prudhon, )) voulant aller en Suisse pour parler à l'ambassadeur de l'empereur qui estait à » Soleure, et ayant esté surpris en son voyage par le moyen des archers que M. de » Bernage, intendant à Besançon, envoya après luy, et ayant esté arresté, fut con- » duit à la citadelle dudit Besançon, où, après son interrogat fait et convaincu de » son dessein pernicieux, fut condamné par arrêt du bailliage à estre pendu et » eslranglé sur la place neuve de cette ville. »
L'auteur se trompe sur la date des événements qu'il raconte; le supplice de Proudhon précéda celui du meunier Bourquard, et tous les deux sont de 1705. C'est dès le 6 février de cette année que de Bernage avait remontré au roi les inconvénients de l'exposition publique du saint Suaire, aux fêtes de Pâques et de l'Ascension, qui attirait à Besançon un grand concours de peuple: le 10 du même mois, Chamillard lui donnait l'ordre de faire cesser l'exposition jusqu'à la fin do la guerre. (Arch. de la guerre, V. 1850.)
L'avocat
Courchetet
dénoncé Proudhon.
ment Gourchetet. Celui-ci avait un frère au service de Tempereur, avec lequel il avait conservé des relations. Cette circonstance avait sans doute engagé Proudhon à le mettre dans la confidence de ses intrigues et à lui confier un rôle dans le complot. Courchetet donna-t-il d'abord sincèrement son adhésion aux conjurés et s'effraya-t-il ensuite des conséquences que pouvait avoir pour lui sa complicité, ou bien joua-t-il dès le début le rôle de délateur? C'est ce qu'il est impossible de savoir. Dans tous les cas, il était l'auteur du mémoire anonyme qui avait dévoilé au ministre les intrigues des ennemis en Franche-Comté, et plus tard il s'était fait connaître à l'intendant de Bernage, qui voulut se servir de lui pour découvrir les autres complices de Proudhon, et démasquer les menées des étrangers. Mais il fallait agir prudemment; Proudhon, en allant au supplice, avait prononcé quelques paroles d'après lesquelles on pouvait croire qu'il soupçonnait Courchetet de l'avoir trahi. Ce soupçon pouvait avoir été recueilli dans la foule et transmis à quelque conjuré. M. de Bernage pensa qu'il était prudent d'attendre quelque temps avant d'employer le dénonciateur comme espion.
Il reste Courchctet, du reste, s'y prit habilement pour conserver pondance la coufiance des conjurés et provoquer leurs confidences. Il Trautmans- écrivit Ic 5 mars 1705, à M. de Trautmansdorff, que Proudhon ^^^^' ne l'avait pas dénoncé, qu'il n'était aucunement compromis et pouvait rendre encore des services. « J'ajoutais, écrivait- )) il à l'intendant en lui rendant compte de sa démarche, que » Proudhon était le moindre de ceux qui maniaient l'affaire, » et que je me flattais de n'avoir pas moins de zèle, plus » de bonheur et peut-être de meilleurs moyens. »
Trautmansdorff donna dans le piège. Le 11 juin 1705, une femme vint trouver Courchetet et le pria de se rendre au hameau de Bregille, au logis du Soleil; sur les instances de cette femme, il s'y rendit : il y trouva un homme qui se dit envoyé de M. de Trautmansdorff, et lui en donna la preuve