CHAPITRE V
)) trigues de quelques personnes de confiance que je fais » agir secrètement pour savoir ce qui se passe et ce qui se )) dit, estre ceux que Ton appelle crocants qui sont les es- » prits de mauvaise intention et brouillons K »
A ces personnes de confiance qui renseignaient Tadministration sur l'état des esprits, vinrent bientôt se joindre volontairement deux habitants de Besançon qui, sans se connaître et sans s'être entendus, firent aux autorités d'importantes et étranges confidences.
Le même jour, 8 octobre 1708, l'avocat Gourchetet, que confidences
de
nous connaissons déjà, demandait une audience à l'intendant courchetet le Guerchois, et un perruquier du nom de Merci faisait la j^g^d. même démarche auprès de M. de Rostaing ; tous deux racontaient, en termes à peu près identiques, que deux étrangers étaient venus les trouver, leur avaient parlé, en insistant et en donnant des détails précis, d'une tentative que les ennemis préparaient sur Besançon, et les avaient engagés à se rendre en Suisse pour s'aboucher avec les chefs de la conspiration ^.
1 Arcli. de la guerre, Y. 2168, 159.
2 Un des deux inconnus engageait Merci à chercher « quelques jeunes gens de » ses amis qui voulussent recevoir chez eux des garçons sous prétexte d'apprentis, » ajoutant que luy en pouvait bien recevoir trois ou quatre et en faire loger dans » le reste de la maison trois ou quatre autres. » Merci demandant à quoi cola servirait, l'inconnu lui annonce a que l'empereur voulait se rendre maître de Besan- » çon et rendre leur première liberté aux Comtois. » Merci s'étonne et dit qu'on veut l'éprouver, on lui répond : « Je vous parle de bonne foy, ne craignes rien; )) toutes les mesures sont prises, nous marcherons avec quinze cents chevaux qui » sont tous prêts, et seront suivis d'autant, et d'un grand nombre de Comtois qui » doibvent se joindre à nous en entrant dans le pays, et les gens que nous avons » dans cette ville avec les bons bourgeois affectionnés à l'empereur se rendront » maîtres des officiers supérieurs commandants et autres, et esgorgeront les corps » de garde, où il n'y a que cinq ou six misérables, et quand nous aurons les prin- » cipaux officiers, nous serons maîtres des clefs et des postes en peu de temps et de » la ville.... « (Archiv. de la guerre, 2168, 159.)
Courchetet avait reçu des confidences semblables, quarante ou cinquante soldats déguisés devaient entrer dans Besançon. Sa Majesté Impériale avait résolu de tenter toutes sortes de moyens pour faire entrer ses troupes en ce pays-ci, où elle se flattait de trouver le peuple bien disposé pour son service. Aux objections de Courchetet, un des inconnus, qui se disait ingénieur, répondait « que quand il ne serait
314 LA FRAiNCHE-COMTÉ SOUS LOUIS XIV.
On fit fermer les portes de la ville et fouiller les cabarets et les hôtelleries pour y trouver les deux conspirateurs, qui échappèrent. Puis on décida que Merci se rendrait au rendez-vous. Gourchetet était ou se disait malade, et ne se souciait pas de recommencer son voyage de juin 1705. Il n'inspirait, du reste, qu'une demi-confiance à l'intendant le Guerchois, à qui il avait caché que son frère était au service de l'empereur.
Voyage Moixi sc rendit d'abord à Delémont, puis par étapes suc-
de Merci
en Suisse, ccssivcs jusqu'à Waldshut. Il avait été rejoint en route par un des deux inconnus de Besançon, nommé Renaud ou Regnauld S qui se disait officier de cavalerie au service de l'empereur, et par Gourchetet, surnommé dom Louis, frère de l'avocat de Besançon. A Waldshut, il devait retrouver deux autres Franc-Gomtois, un sieur Jacquin, commissaire
» pas aussi aisé qu'il l'est d'introduire dans Besançon des soldats déguisés, rien ne » serait plus facile de leur faire escalader pendant la nuit une petite muraille qui » est entre la porte Notre-Dame et la citadelle, la rivière du Doubs étant guéable en )) cet endroit.,.. » (Arcli. de la guerre, V. 2168, 161.)
Le gouverneur fit examiner et garder par des sentinelles le point de l'enceinte qui était ainsi désigné et réclama, comme il l'avait déjà fait, une augmentation de la garnison.
Le Merci dont il est question ici est évidemment le perruquier dont parle Saint- Simon. Le rôle qu'il lui prèle est en effet celui qui fut joué par cet espion. On sait que Saint-Simon tenait les détails qu'il nous donne sur la conspiration de le Guerchois lui-même, qui était « son ami très particulier. » On doit supposer cependant que Saint-Simon y ajouta de son fonds, surtout pour la part que les princes lorrains, et en particulier la princesse de Lillebonne, auraient eue à toutes ces intrigues. Il n'est pas une seule fois question de cela dans la correspondance administrative. La princesse de Lillebonne possédait, il est vrai, sur la frontière la terre de Bévoir, et un petit magistrat de ce fief se trouva compromis, mais voilà tout. (Voir à l'Appendice, note III, le texte de Saint-Simon.)
1 Une lettre écrite de Neufchâtel, le 2 novembre 1708, au gouverneur de Pontarlier, donnait des renseignements sur ce Renaud ou Regnauld. Il se faisait aussi nommer Boiteux, et c'est de lui qu'il est question dans la lettre du 10 septembre 1708; il se vantait d'aller et venir librement à Besançon et d'intriguer non plus celte fois avec un seul, mais avec cinq ou six conseillers de Besançon, que comme toujours il refusait de nommer, ajoutant que « dans peu on verrait bien » des révolutions dans ce pays-là, les peuples étant très disposés à une révolte » générale; que M. de iMelternicii, avec qui il était aussi en commerce, seconderait » ce dessein par ce pays cy. » (Archiv. de la guerre, V. 2168, 175.)
Nous retrouverons plus tard ce Regnauld.