S 0 MM A I R E
Suite du récit de Francus. — Arrivée en Sicile , en Corse et dans la Celtique. — République des Tectosages , détruite par un ambitieux. — Retraite de Francus dans les Cévennes. — Monarchie héréditaire chez les Arvernes, — Les nomades Ségusiens. — Forges du Forez. — Francus offre un fils de Vulcain au grand druide, qui lui donne en échange une province abandonnée par les Tricasses. -r- Monarchie élective des iEduens. — Fondation de la ville de Troyes par Francus. — 11 apprend qu'Albion est sur les côtes de la Ncustrie. — Rencontre à Lutèce. — Fin du récit.
» Je grave en mon esprit ces avis importants. Je détache la voile et me livre aux autans. L'Ida fuit à ma poupe, et du barbare Atride Je reconnais de loin le rivage perfide. Au sein des mers bientôt par l'Eurus entraîné, Les astres sur ma tête ont dix fois rayonné, Lorsqu'au bruit d'un rocher où la vague se brise, Je m'arrête, glacé d'horreur et de surprise. L'ancre tombe, et du jour la première clarté Me montre en quels périls la nuit m'avait jeté. Mélite est devant moi. Mélite nous présente De ses rocs décharnés la masse blanchissante.
1V2 LA FRAYCIADE.
Les vagues à ses pieds nous allaient dévorer. Cependant sur ses bords je me laisse attirer. De la cime d'un roc, sur cette plage aride, Jaillissait en cascade une source limpide. La soif nous y conduit, et sur ce mont désert, Dans le creux d'un rocher que l'onde s'est ouvert. Je vois un homme, un Grec, que de cette onde pin Dans un sommeil profond retenait le murmure.
Il s'éveille, il se lève, et plein d'un juste effroi : « Etrangers, nous dit-il, que voulez-vous de moi? » Quel espoir vous amène aux rochers de Mélite? ■ Cérès a dédaigné cette terre maudite,
• Et jamais à ses bords Pomone n'a souri.
» Mais si contre les vents vous cherchez un abri,
« S'il vous faut des secours, malgré notre misère,
Vous trouverez en nous une âme hospitalière.
• Tournez vers l'orient, voguez vers l'autre bord, » Un favorable accueil vous attend dans le port, n
Crédule, je l'écoute, et même le rassure; Lorsque, de ses discours soupçonnant l'imposture,
CHANT CINQUIEME. l'*3
Poly damas survient, le regarde, et ses yeux Se rappellent des traits à Pergame odieux : « C'est Sinon, c'est Sinon, dit-il, c'est cet infâme
Qui d'Ulysse et d'Atride accomplissant la trame, si D'une pitié funeste intéressant nos cœurs,
Fut recueilli dans Troie et fit tous nos malheurs.
Des dieux après vingt ans éclate la justice ! a
Le perfide à son aide appelle l'artifice, Xous accuse d'erreur, feint de s'en étonner, D'ignorer tous les noms qu'on vient de lui donner, Méconnaît les remparts dont il causa la perte, Renie Agamemnon et le fils de Laërte ; Mais quand par tous les miens ses traits sont reconnus. Quand il voit sur son front vingt glaives suspendus, Un traître est sans courage et n'a point de patrie; Il tombe à mes genoux, et demandant la vie, Dévoilant les dangers que nous allions courir, Par ses lâches aveux pense nous attendrir : « Je suis Sinon, dit-il, je ne puis m'en défendre. ■•■ Sentinelle des Grecs, je venais vous attendre. La fatigue, la nuit, le sommeil m'ont trompé.
1 VV LA FRAXCIADE.
>i Des plus justes terreurs votre abord m'a frappé.
Pour fléchir de mon roi la justice inhumaine, • J'ai voulu dans le port vous livrer à sa haine. » Pardonnez, a A ces mots, mes furieux soldats Ont de cent coups mortels puni ses attentats. Pour moi que d'autres soins ce malheureux tourmente, Rappelant aux vaisseaux cette foule bruyante, Protégé par l'Eurus à ma poupe constant, De ces bords dangereux je m'éloigne à l'instant.
Bientôt de verts coteaux et de riants bocages M'annoncent la Sicile aux fertiles rivages. Les champs de Sélinonte, à l'ombre des palmiers, Aux douceurs du repos invitent mes guerriers. Le peuple de ses bords s'empresse à nous complaire. Il aime nos récits, il plaint notre misère. Il vient, trois jours entiers, nous apporter les dons Que prodiguent les dieux à ses riches vallons. On m'apprend à mon tour par quelle barbarie Le cruel Albion révolta sa patrie ; Qu'une horde sans mœurs, et sans lois, et sans dieux, Suivait depuis longtemps ce chef audacieux,
CHAXT CINQUIÈME. 145
(Jue de leurs attentats justement fatiguée,
La Sicile contre eux s'était enfin liguée,
VA, d'états en états pourchassant ces pervers,
Les avait de son sein rejetés sur les mers.
Pour Hercynie, hélas! aucun ne put m'instruire
En quel lieu de la terre on l'avait pu conduire.
Mais pour m'en éloigner les vents sont toujours prêts.
Et sur les flots encor j'emporte mes regrets.
J'obéissais aux dieux; les dieux à mon voyage
Devaient un ciel propice, une mer sans orage.
.Mes guerriers cependant déploraient leur destin. Et de leurs longs travaux me demandaient la fin. 1/ aspect de la Sardaigne et ses plages impures \ ont point à leur souffrance arraché des murmures; Mais quand Cyrné paraît, quand ses monts ombragés, Ses rivages fleuris et de troupeaux chargés, D'un paisible séjour leur offrent l'espérance, Je vois fléchir leur zèle et céder leur constance : u C'en est trop, disaient-ils, nous sommes las d'errer.
Aux fers dont nous sortons il vaudrait mieux rentrer.
Aux peuples de Cyrné demandons un asile.
IVG LA FBANCIADE.
a Fixons-y nos destins, élevons notre ville. • Les champs du Simoïs sont assez loin de nous ; Et nous aurons du ciel épuisé le courroux. »
n Celtes, je l'avoûrai, je gardais le silence; Et même sans blâmer leur désobéissance, Je voyais mes vaisseaux par leurs rames poussés, Sur les flots écumants vers la terre lancés. Dymèthe est le premier; il approche, il arrive; Et, par un cri joyeux saluant cette rive, Du sommet de la proue il s'élance en vainqueur. 0 sort impitoyable! ô spectacle d'horreur! Un dragon monstrueux, sortant de son repaire, A ma vue en sifflant accourt au téméraire. De rage et de poison son cou large est gonflé. A son aspect hideux mon peuple a reculé. Tremblant, glacé d'effroi, le malheureux Dymèthe Vers la mer et la proue en hurlant se rejette. D'un vol impétueux le monstre le poursuit, Épouvantant les airs d'un effroyable bruit, Terrible, l'œil en feu, la gueule menaçante, Traînant les longs anneaux de sa queue ondoyante,
Il fond sur le rebelle, et ses ongles tranchants Lui labourent les bras, s'impriment sur ses flancs; Autour de sa victime il glisse, il se replie; De ses nœuds écaillés il l'étreint, il le lie. Dymètbe tombe enfin, et, souffrant mille morts, Pousse des cris affreux, s'épuise en vains efforts. L'implacable dragon s'acharne sur sa proie, Du sang qu'il fait jaillir il s'abreuve avec joie, Perce d'un triple dard et la gorge et le sein, Souille, infecte les chairs d'écume et de venin, Les arrache en lambeaux, disperse les entrailles, S'éloigne, et triomphant se perd dans les broussailles.
) Xous fuyons consternés, et tremblons d'irriter Ces dieux, dont le regard ne se peut éviter. Xous rendons à l'Eurus nos poupes détournées, Xos yeux vers l'occident cherchent les Pyrénées; Et quand l'aube a sept fois sur l'horizon vermeil Des gouffres de Téthys ramené le soleil, Sur les bords fortunés de votre Occitanie, Mon peuple, après six mois, trouve une terre amie. A peine mes vaisseaux quittent les flots amers,
U8 LA FRAYCIADE.
Que l'haleine des vents n'agite plus les mers; Dans le fleuve de l'Orb ma voile se resserre, Et l'ancre pour jamais nous attache à la terre.
- Dans un riant vallon, sous le ciel le plus pur, (le fleuve hospitalier roulait ses flots d'azur. Un immense horizon, cernant de vastes plaines, \ous offrait vers le nord des montagnes lointaines, Dont la chaîne inégale, aux sommets onduleux, De Pyrène au couchant joignait les monts neigeux. Dans ces heureux climats, sur ces monts et ces plages Vivaient depuis longtemps les Volces Tectosages. Vingt puissantes tribus, libres du joug des rois, \'y formaient qu'un Etat sous différentes lois. Chacune avait ses dieux, ses magistrats, ses terres. Xous venions d'aborder le pays des Biterres; Et l'Orb, que sur ses bords nous avions remonté, Xous eut bientôt conduit dans leur humble cité. D'une roche escarpée elle occupait la cime. Accueillis dans ses murs par son chef magnanime. De fertiles coteaux dotés par ses bienfaits, Xous pensions dans leurs champs nous fixer à jamais.
» L'oracle l'avait dit : j'en croyais sa promesse.
Sous mes mains pour nos dieux un simple autel se dresse.
Je dépèce ma flotte, et fais de ses débris
Bâtir pour mes Troyens de modestes abris.
Des coteaux d'alentour la terre est bientôt prête
A recevoir la vigne et l'olivier de Crète;
Et ses épis enfin, espoir de nos moissons,
En grains éparpillés tombent dans leurs sillons.
» Mais les dieux savent seuls par qui sera cueillie La moisson qu'un mortel à la terre confie. Les Volces comme vous vivaient pour les combats; Dès l'enfance à la lutte ils exerçaient leurs bras. Ils ignoraient nos arts. L'arc, la fronde et la lance Etaient leurs jeux constants, leur unique science. Le labour de nos champs provoquait leur dédain. « Que servent, disaient-ils, vos soins du lendemain, » Quand nul de nous n'est sûr de finir sa journée? » Triste pressentiment de notre destinée ! L'Etat républicain, de la Grèce ignoré, N'offrait point à ce peuple un repos assuré. Peu d'hommes ont au cœur les vertus qu'il exige.
150 LA FRAXCIADE.
Un chef, que de la gloire entourait le prestige,
A son joug oppresseur prétendait asservir
Le pays qu'en héros il venait de servir.
Des champs du Tolosate où commandait sa race,
Ce chef, dont nul péril n'épouvantait l'audace,
Sur les rives de l'Aude en vainqueur descendu,
Des Biterres enfin menaçait la tribu.
a La contrée en frissonne, et tout a pris les armes. Le peuple Arécomice en conçoit des alarmes, Et du Gard et du Rhône abandonnant les bords, Vient dans ce grand péril s'unir à leurs efforts. Lié par leurs bienfaits, j'embrasse leur défense. Au-devant du vainqueur cette ligue s'élance. La rive, où de l'Orbieu l'Aude reçoit les eaux, Voit lutter tout un jour les deux partis rivaux. Des deux parts rugissaient et la haine et la rage. Mais le nombre à la fin triomphe du courage ; Et loin de nos foyers en désordre chassés, De coteaux en coteaux vers le nord repoussés, Pressés par un vainqueur qui nous ferme nos plaines, Xous ne trouvons de paix qu'au centre des Cévennes.
» Là du /ier Odalric paraît un envoyé.
a De vos malheurs, dit-il, le vainqueur a pitié.
» Les Volées sur son front ont mis le diadème,
n Et qui veut se soumettre à son pouvoir suprême
n Est aux champs paternels libre de revenir, n
Le grand nombre à ses lois s'empresse d'obéir.
Trois cents Volces à peine ont maudit sa clémence.
La royauté répugne à leur indépendance ;
Ils préfèrent l'exil à de honteux liens.
«Nous aussi, répondaient mes fidèles Troyens.
» Francus est notre roi; nous n'en voulons pas d'autre.
» Ou'il nous mène à son gré, son sort sera le nôtre. »
» Xous partons à ces mots; et nous fiant aux dieux,
Xous et ceux qui fuyaient un despote odieux,
X' ayant plus d'autre appui, de biens que nos épées,
Xous remontons du Gard les rives escarpées.
Mais quel affreux pays s'offrait à nos regards?
Un étroit horizon surchargé de brouillards,
Des monts dont les frimas ne quittaient point les cimes,
Des rochers suspendus sur d'effrayants abîmes,
152 LA FRAXCIADE.
Des torrents qui, rongeant et leurs bords et leurs lits.
Dans leurs flots mugissants en roulaient les débris.
Des bois sombres, touffus, et dont les mains humaines
X'ont semé ni planté les sapins et les chênes,
Repaires ténébreux des ours, des sangliers;
Point de chemins ouverts, mais de rudes sentiers,
Dont seuls, parmi ces bois, ces montagnes ardues.
Le pâtre et le chasseur connaissaient les issues.
Car il existe, hélas! un peuple infortuné
Qu'à vivre en ce désert les dieux ont condamné.
Il s'abritait la nuit sous l'ardoise grossière
De noirs caveaux creusés dans le sol ou la pierre.
Xous le trouvions le jour dans les rares vallons,
Dont ses maigres troupeaux broutaient les verts gazons.
De leur lait, de leur chair, il fait sa nourriture,
De leur peau ses habits, sa couche, sa chaussure;
Et c'est un grand honneur quand ils ont revêtu
La dépouille d'un ours par leurs traits abattu.
Ce jeu sanglant leur plaît ; de leurs moindres querelles
Naissent des attentats, des haines éternelles.
Leurs instincts sont cruels, leur visage est hideux.
Sur leur barbe aux poils roux tombent de longs cheveux.
Et l'on voit à travers cotte épaisse crinière Des regards menaçants jaillir de leur paupière.
» Notre abord les surprit, mais prompt à nous compter,
Ce peuple à nos désirs craignit de résister ;
Livra, non sans regret, à notre faim pressante
Le lait de ses troupeaux et leur chair palpitante,
Les glands de ses forêts, les fruits de ses vergers.
Ainsi, pendant trois jours, sans besoins, sans dangers,
De tribus en tribus je poursuivis ma course,
Et gagnai la montagne où le Tarn prend sa source.
a La Lozère est son nom ; son plateau déserté
N'offrait que des halliers à mon œil attristé.
Un vieux druide seul reposait sous un hêtre.
Je lui dis qui j'étais, quels lieux m'avaient vu naître,
Quels Volces exilés avaient suivi mes pas,
Quel hasard nous jetait dans ces tristes climats.
«De la Gaule, lui dis-je, est-ce donc là l'image?
» N'est-il point chez le Celte un pays moins sauvage
» Où nous puissions trouver un refuge et la paix?
— » Oui, répond le vieillard, ces monts ont peu d'attraits;
lôrf LA FRAXCIADE.
» Et j'y rentre pourtant dans la douce pensée
5) De terminer ma vie où je l'ai commencée.
» Mais il est des pays et des climats plus doux,
• Des peuples plus heureux et plus riches que nous.
n N'allez point les chercher aux lieux d'où vient l'aurore.
» Les monts des Helviens sont plus rudes encore,
» Et le Rhône a des flots que l'on ne franchit pas.
» Son cours impétueux arrêterait vos pas.
» Du Rutène au couchant sont les tristes campagnes
» Où du Lot et du Tarn, enfants de nos montagnes,
» Les flots ont quelque peine à s'ouvrir des chemins.
» Us mènent, il est vrai, dans les champs aquitains,
» Qu'avant d'atteindre aux mers sous le nom de Gironde,
» Deux fleuves limoneux arrosent de leur onde.
» Cette riche contrée a de quoi vous tenter,
» Mais la discorde y règne, il la faut éviter.
n Neuf peuples divisés s'en disputent les terres.
» Condamnés par leurs chefs à d'éternelles guerres,
» Ils suivent aux combats, comme de vils troupeaux,
» D'autres chefs moins puissants qu'ils nomment des vassaux.
» Ces Etats, qu'un moment le sort donne aux plus braves,
» N'offrent plus qu'un ramas de tyrans et d'esclaves.
CHAXT CINQUIEME. 155
» Ions trouverez au nord de plus heureux pays.
» L'Arverne les habite, et ce peuple est soumis
a A des rois bienfaisants, dont la race chérie
j' Depuis cent ans et plus règne dans Gergovie.
» Un sceptre héréditaire en d'équitables mains
» Est le plus sûr garant du repos des humains.
» L'Allier roule ses flots vers ce paisible empire.
n Ce fleuve n'est pas loin, je vais vous y conduire.
» Vous en suivrez les bords, et dans moins de sept jours
I Vous aurez de ces monts achevé le parcours. »
» Il reprend à ces mots son bâton de voyage, Et bientôt de l'Allier nous montrant le rivage,
II nous fait ses adieux ; et, suivant son désir, Rentre dans son pays pour ne plus en sortir.
Nous suivons ses conseils; deux jours, sous ses auspices,
Les hommes et les dieux nous semblèrent propices.
Cet espoir fut suivi de périls imprévus.
Les peuples effrayés ne nous attendaient plus.
Nous ne trouvions partout que des cabanes vides.
Plus de troupeaux aux champs, plus de fruits, plus de guides.
Enervés par la faim, de fatigue accablés,
Nous nous traînions à peine en ces monts dépeuplés.
Déjà de mes Troyens éclataient les murmures.
« Où sont donc les Etats promis par les augures?
» \'avons-nous, disaient-ils, traversé tant de mers
ii Que pour mourir sans gloire en ces tristes déserts ? n
Et moi qui partageais leurs douleurs et leurs craintes,
J'essayais d'opposer quelque espoir à leurs plaintes,
De calmer des regrets qui déchiraient mon sein ;
Quand retentit dans l'air un beuglement lointain
Et le cri des vautours fuyant vers les nuages.
b Ils sont là, n s'écria le chef des Tectosages.
Et sa troupe avec lui se perd dans les forêts.
Ranimés par l'espoir, nous les suivons de près,
Et nous voyons bientôt des bandes effarées
De pâtres fugitifs, de femmes éplorées,
Qui, par nos alliés égorgés, poursuivis,
Xous livraient en fuyant leurs bœufs et leurs brebis.
» De ces infortunés je plaignais la misère, Et voulus du vainqueur adoucir la colère. • Laissons-leur, m'écriai-je, une part de leur bien. — » Xon, répond Héraldis, je ne laisserai rien.
» Ce bien qu'ils refusaient est devenu le nôtre. » C'est la loi de la guerre, et je n'en sais pas d'autre. » La force est le seul droit; ne les défendez plus. » La devise du Celte est : Malheur aux vaincus ! »
A ce mot d'Héraldis les guerriers de Lutèce
Répondent tout à coup par des cris d'allégresse.
Hugomar le répète, Athamas applaudit;
Et Francus, un moment, interrompt son récit.
Mais la douce Ambigate, heureuse de l'entendre,
D'un regard suppliant l'invite à le reprendre,
Implore le silence, et le jeune héros,
Flatté de ses souhaits, continue en ces mots :
« Par un ample festin nos forces réparées, Il fallut de l'Allier déserter les contrées. Ceux que de leurs troupeaux nous avions dépouillés Du belliqueux Arverne étaient les alliés. Leur roi, dont le vieillard nous vantait la puissance, Dont il m'avait promis les dons et l'assistance, Eût vengé ses sujets et puni nos larcins. Nous dûmes au hasard chercher d'autres chemins,
Et cachant dans les bois notre course hâtive, De la Loire en sept jours nous gagnâmes la rive.
» J'avais ainsi conduit mes malheureux Troyens
Des terres du Vellave aux champs ségusiens.
C'étaient encor des monts, mais plus bas, plus fertiles,
Dont l'habitant n'avait de maîtres ni de villes,
Et sur des chariots au hasard transporté,
De pacage en pacage errait en liberté.
Xotre aspect ne surprit ni n'émut ces peuplades.
Elles voyaient en nous un essaim de nomades,
Qui suivait leur exemple, et qui pour ses troupeaux
Cherchait sans se fixer et des prés et des eaux.
» Sur ces monts cependant était une vallée Par la loi druidique aux profanes celée. Lieu sacré, redoutable, où, le jour et la nuit, Des forges, des marteaux retentissait le bruit. Dans les airs obscurcis s'en échappaient sans cesse Les tourbillons flottants d'une fumée épaisse; Et c'est là, nous dit-on, que de tous les Gaulois Se forgeaient les épieux, les glaives, les pavois.
De ce vallon secret, sans dessein et sans crainte, Un de mes Phrygiens avait franchi l'enceinte, Et déjà de sa mort on faisait les apprêts. «Ecoutez-moi, dit-il; on me nomme Jarès, » Et vos dieux près de vous m'ont amené peut-être, a J'eus dès ma tendre enfance un Cyclope pour maître, n Et dans l'art de Vulcain, par ses leçons instruit, « Je veux que vos guerriers en recueillent le fruit. » Vos fers sont mal forgés, vos armes mal trempées s Ne sauraient résister au choc de nos épées. » Il tire alors la sienne, et son terrible bras D'une pique à ses pieds fait tomber les éclats.
» Un druide le voit, et suspend son supplice.
Il m'amène Jarès, et comme un grand service,
Son imposante voix vient me le demander.
«A vos vœux comme aux siens je suis prêt à céder;
» Mais qu'un bienfait, lui dis-je, en soit la récompense.
» Les dieux ont de Pergame exilé mon enfance.
n Je cherche une patrie, et l'un de ces vallons
n Peut offrir un asile à mes pas vagabonds.
— » Non, des bords de l'Allier aux rives de la Saône,
160 LA FRAXCIADE.
La terre, répond-il, n'appartient à personne. n Tous les Ségusiens ont le droit d'en jouir. Vous auriez tous les jours des combats à subir.
• Mais aux bords de la Seine est une plaine immense,
- Qu'à six marches des monts qui lui donnent naissance
• De ce fleuve encor faible enrichissent les eaux.
» Les Tricasses naguère en peuplaient les hameaux.
Mais pour combattre et vivre aux champs de l'Insubrie b Ce peuple a pour jamais déserté sa patrie, n Allez vous y fixer, et comptez sur ma foi. k Du collège sacré dont tout subit la loi, a Vous voyez devant vous le pontife suprême. n Dès ce jour, fils d'Hector, la peur de l'anathème, b Le nom de Ségovir protégeront vos pas. » Allez, des /Eduens traversez les Etats. n Des terres des Lingons franchissez la frontière. » La plaine qui les suit est à vous tout entière. » Et toi, brave Jarès, toi qui me fus prédit b Par le dieu tout-puissant dont le Celte naquit, » Qui, sous le nom de Dis, dans les enfers réside,
• Qu'à ce grand arsenal ta science préside.
>: Aux forets du Carnute, en ce mois attendu,
CHANT CINQUIEME. loi
« Je te laisse en ces lieux un pouvoir absolu.
» Donne au Celte une armure égale à son courage,
n Et ton nom à jamais vivra sur ce rivage. »
» Il dit, et devant lui mon front s'est incliné, Et, contents du pays qui leur est destiné, Mes Troyens, par les cris de leur reconnaissance, Ont d'un temps plus heureux salué l'espérance. Je reprends mon voyage, et le Voice me suit. Aux champs des /Eduens la Loire nous conduit. C'est un peuple vaillant, terrible dans la guerre, Mais en fermant aux fils le trône de leur père, Ce peuple, se vouant à des discords sans fin, S'il ne change ses lois, périra de sa main. Ces lois, à son repos, à son bonheur fatales, Font naître incessamment des factions rivales, Qui, le glaive à la main, à la mort de ses rois, Des nobles divisés se disputent les voix.
33 Ce temps était venu. La couronne vacante Rouvrait aux factions cette arène sanglante. Des cavaliers nombreux, de clients escortés,
162 LA FRAXCIADE.
Vers Bibracte à grands pas venaient de tous côtés. Un des leurs, emporté par un coursier rapide, Qui, n'ayant de harnais qu'une grossière bride, Blanchit d'écume un mors par ses dents tourmenté, S'est au milieu de nous brusquement arrêté. De ses droits à l'empire il ne fait point mystère. 11 nous vante sa vie et sa race guerrière ; Il nous dit ses exploits, son espoir, ses projets, Ses vœux pour la grandeur de ses futurs sujets. Il nous demande enfin le secours de nos armes.
» Dans ces tristes débats je trouvais peu de charmes,
Et, couvrant mon refus du nom de Ségovir,
A ce nom redouté je le vis tressaillir.
Mais le Celte Héraldis s'empresse de le suivre.
A ma suite peut-être il était las de vivre,
Et d'une vie errante enviant les hasards,
Craint de languir sans gloire en mes futurs remparts.
De ce noble /Eduen embrassant la querelle,
Ses Yolces prirent part à la lutte cruelle
Des deux partis rivaux, qui de sang et de morts
Couvrirent sans pitié Bibracte et ses abords.
Ils auraient tous péri, si la voix des druides N'eût enfin arrêté leurs fureurs homicides, Au collège sacré déféré leurs débats, Et réclamé le droit d'adjuger ces États.
» Des Lingons cependant j'avais passé les terres, Et reconnu la plaine où des jours plus prospères Par l'organe des dieux nous étaient annoncés. Nos remparts, nos foyers, nos temples sont tracés. Je donne à ma cité le nom chéri de Troie, Et mon peuple au travail se dévoue avec joie. Mais à peine étions-nous à l'abri des hivers, Un bruit vague est venu du rivage des mers : Qu'Albion et sa flotte, entrés dans l'Atlantique, Ont déjà côtoyé, ravagé l'Armorique; Qu'il vogue vers la Seine, et qu'à son nom maudit Tremblent les nations que ce fleuve enrichit. Dans mon cœur à ce bruit s'éveille la vengeance. Tout mon peuple répond à mon impatience. Je laisse à nos vieillards nos murs inachevés, Je pars; et, quoique heureux de vous avoir sauvés,
J'ose me plaindre aux dieux que l'objet de mf haine Laisse en nous échappant ma victoire incertaine, n
« Il ne reviendra point, n s'écriaient à la fois
Le druide Athamas et la fille des rois,
Les bardes, les guerriers et les grands de Lutèce.
Autour du fils d'Hector cette foule s'empresse,
Et par des cris d'amour, par des transports flatteurs.
Lui fait, en l'admirant, oublier ses malheurs.
SOMMAIRE
Amour d'Ambigate pour Francus. — Fureur du Celte Hugomar, à qui son père l'avait promise. — Conjuration d'Hugomar et des druides. — Francus interroge Britto sur le sort d'Hercynie. — Les soldats d'Albion l'ont jetée à la mer pour apaiser les druidesses de l'île de Sayn , qu'Albion a insultées. — Douleur de Francus. — Le vieux Polydamas, son tuteur, le console. — Sommeil de Francus. — Un rêve lui montre Paris tel qu'il est aujourd'hui, et lui fait entrevoir le trône de Lutèce. — Polydamas l'en détourne, et l'engage à regagner sa ville. — Il va faire ses adieux à Ambigate , et s'aperçoit qu'il en est aimé. — Jalousie d'Hugomar. — Colère du druide Athamas , à qui elle révèle sa passion.
Aux transports qu'excitait l'exilé de Pergame, Le jaloux Hugomar n'a point livré son àme. Aux récits de Francus il prenait peu de part. Fixant sur Ambigate un farouche regard, Il suivait les progrès de l'intérêt trop tendre, Du plaisir dangereux qu'elle avait à l'entendre. Ses doux tressaillements de joie ou de bonheur, Les plaintes, les soupirs qui trahissaient son cœur, Une joie, une larme à ses yeux échappée, Son âme incessamment d'un seul être occupée,
166 LA FRAXCIADE.
Que nul autre penser n'en pouvait détacher, Qui ne songeait pas même à feindre, à se cacher, Tout aux yeux d'Hugomar, qui l'observait sans cesse, Montrait d'un fol amour la criminelle ivresse; Et lorsque par la nuit de Francus séparés, Au sein de leurs foyers les Celtes sont rentrés, Hugomar, au sommeil refusant sa paupière, Laisse enfin déborder son âme tout entière :
« Elle aime ce Troyen, ce banni, ce proscrit, n Disait-il à Brannès. Tout en elle trahit » L'amour qui vient de naître en son cœur infidèle. » Pense-t-elle, à son père, à mes désirs rebelle, n Et de la foi promise osant se dégager,
Au trône de Lutèce asseoir un étranger?
A ce trône lui-même oserait-il prétendre? » Xe nous a-t-il redit l'oracle du Scamandre » Que pour nous déclarer ses vœux ambitieux? » Croit-il nous effrayer du courroux de ses dieux? » Si mon pays lui doit quelque reconnaissance, » Faut-il qu'à mes dépens l'Etat le récompense? » Mes bienfaits, mes exploits, mes services passés
» Par ce bienfait d'un jour seront-ils effacés?
» Le voudrais-tu, Brannès? Souffrirai-je moi-même
» Qu'il vienne insolemment voler mon diadème,
» Et la main d'Ambigate, et le prix qu'à ma foi
» Promit en expirant et son père et son roi?
» Non, si d'un peuple ingrat j'éprouvais cette offense,
» Seul, même contre tous, j'en tirerais vengeance.
» Mon bras jusqu'au Troyen saurait se faire jour,
s Et tout le sang du traître expirait son amour.
— » Tu ne seras point seul, dit le chef des Eubages.
» Croit-il impunément violer nos usages,
« A mon couteau sacré ravir un prisonnier
» Qu'à nos dieux, à mon roi, j'allais sacrifier?
» Si nos dieux sont les siens, s'ils ont dû le proscrire,
» Sont-ce des lieux d'exil qu'un trône et qu'un empire?
» Sur ce grossier mensonge a-t-il osé compter?
» Croit-il que, ne sachant à quel roi se jeter,
» Sur la foi d'un oracle inventé par l'impie,
» Le Celte acceptera le rebut de l'Asie?
» Non, non, il s'est trompé. Mais cachons avec soin
» Le trouble, les soupçons, dont tu me rends témoin.
n Ne fais point au dehors naître cette pensée.
168 LA FRANGIADE.
» Que demain par son peuple Ambigate pressée » Déclare hautement ses sentiments secrets ; n Attendons sa réponse, et nous verrons après, n Les deux amis alors ont gardé le silence. Mais le consolateur, qu'à l'humaine souffrance Aux malheureux mortels ont accordé les dieux, Ne vient point d'Hugomar fermer les tristes yeux.
Ambigate à veiller n'est pas moins condamnée.
Par le vieil Athamas sous son toit ramenée,
De son esprit en vain elle cherche à bannir
Les sentiments divers qui viennent l'assaillir.
Ce jour de deuil, ce jour rempli de tant d'alarmes,
Ce récit qu'ont souvent accompagné ses larmes,
Cette voix, dont encor les douloureux accents
Vibrent à son oreille et troublent tous ses sens,
Cette belle Hercynie à Francus enlevée,
Qu'il pleure et que les dieux ont peut-être sauvée,
Et cet hymen prochain par son père ordonné,
L'aveu qu'à ce lien elle-même a donné,
Que la mort de son père a fait irrévocable,
Que viendra rappeler un peuple impitoyable.
HANT SIXIEME. 1G9
Ces serments solennels, faudra-t-il les tenir? A ce devoir sacré pourra-t-elle obéir, Quand de pressentiments tristement obsédée, Elle ne peut sans trouble en supporter l'idée? L'image de Francus qu'elle ne peut chasser A côté d'Hugomar vient toujours se placer. Elle y fixe ses yeux, la compare et soupire, Et s'oublie, et se perd dans un tendre délire, Et s'enivre à longs traits d'espérance et d'amour. C'est ainsi qu'elle attend, qu'elle appelle le jour. Elle accuse du temps la marche appesantie, Et ce jour va peut-être empoisonner sa vie : Ce jour, en l'éclairant sur ses vrais sentiments, Va la livrer peut-être à d'éternels tourments.
Que devenait l'objet de tant de vœux contraires? Francus éprouve-t-il des peines moins amères? De la mort d'Hercynie il se plaît à douter, Et pourtant, dans ce doute, il craint de consulter Ce captif qu'il sauva d'un affreux sacrifice. Mais bientôt pour son cœur ce doute est un supplice
170 LA FRAXCIADK.
II appelle ce prince, et d'un air résolu :
« Cher Britto, lui dit-il, qu'as-tu vu? que sais-tu?
» Est-elle morte? parle, ou n'est-ce qu'un mensonge?
— » Je gémis, répond-il, du chagrin qui vous ronge,
» Et ne puis attester sa mort ni la nier.
5) Mais, quoi qu'il en puisse être, il la faut oublier.
» Si la mort l'a soustraite aux amours de mon frère,
n Hercynie aujourd'hui n'est plus qu'une mégère,
» Dont la fureur s'exhale en lamentables cris,
» Et ne reconnaît plus son nom ni son pays.
» Entre les deux rochers d'Ibérie et d'Afrique,
a Qu'ouvrit le bras d'Hercule aux flots de l'Atlantique,
» Fut commis ce forfait; et de tous les fléaux
» Ses cris ont dès ce jour menacé nos vaisseaux.
n Vingt fois, pour mettre un terme à d'éternels outrages,
n Pour détourner de nous ses sinistres présages,
» Nous avons conspiré, sollicité sa mort.
» Le terrible Albion, soit amour, soit remord,
» Contre sa flotte entière embrassant sa défense,
» Réprimait en tyran notre juste vengeance ;
n Et son bras menaçait d'un châtiment soudain
» Le premier qui sur elle aurait porté la main.
CHAAT SIXIEME. 171
» De l'Armorique enfin nous côtoyions les plages.
» Un promontoire altier et fécond en naufrages
» Se dressait devant nous ; et pour franchir ses bords,
n Xous pesions sur la rame et redoublions d'efforts.
» 0 stupeur ! Cette mer à l'aspect si paisible
» Oppose à nos rameurs un torrent invincible,
» Et sur un même rang nos vaisseaux rassemblés
» Par les flots ennemis sont partout refoulés.
» A gauche s'élevait une île spacieuse,
» Que couvrait des forêts l'ombre silencieuse.
» C'était l'ile de Sayn, dont jamais les nochers
» Sans une sainte horreur n'abordent les rochers.
» Là, dans un antre obscur vivent des druidesses
» Qui, des dieux infernaux redoutables prêtresses,
» A la Celtique entière imposent leurs décrets.
» Pour elles l'avenir n'eut jamais de secrets;
» Et quand le sol gaulois réclame leur présence,
» Le peuple à leur abord se prosterne en silence.
» La lune en ce moment de son disque argenté
» Répandait sur ces lieux la paisible clarté.
» De l'île tout à coup trois spectres se détachent.
172 LA FRAXCIADE.
» Un radeau les portait, mais les ondes le cachent; ') Et ces spectres muets, couverts de noirs manteaux, » Semblent, sans se mouvoir, s'avancer sur les eaux. » D'un large anneau de fer leur ceinture est pressée. ') Sur leurs cheveux épars en couronne tressée, » Une palme d'yeuse en dérobe les traits, » Et dans leurs mains se dresse un rameau de cyprès. » En face de nos nefs s'arrêtent ces trois femmes. » En vain contre les flots vous fatiguez vos rames,
• Xous crie une des voix de ces filles d'enfer.
» En vain vous espérez franchir ce bras de mer,
» Si l'un de vous, jeté dans ce profond abîme,
') Au dieu du Celte, à Dis, n'est offert en victime. »
» A cet arrêt fatal, nous avons tous tremblé.
• Mais de l'arc d'Albion une flèche a sifflé : 55 Arrière, criait-il, arrière... A ces injures,
5) Xous voyons tout à coup les trois mornes figures 5; Tourner vers l'occident leurs regards et leurs bras; 55 Et de la foudre au loin répondent les éclats. » Le vent gronde, la mer s'agite, se soulève, 5' Mugit sur les brisants, se répand sur la grève;
CHAXT SIXIÈME. m
» Et déjà nos vaisseaux, l'un par l'autre heurtés,
n Étaient vers les rochers par la vague emportes.
s Cédez à qui domine et l'onde et les orages,
» Noos dit la même voix. Sachez que ces parages
» De mer des trépassés portent le nom fatal.
» A ce terrible avis de ce groupe infernal,
» Xos soldats, n'écoutant que leurs vives alarmes,
s Fondent sur Albion, s'emparent de ses armes;
» Et tandis que par eux de la proue arraché,
» Il est au pied d'un mât par leurs bras attaché,
» D'Hercynie en hurlant vingt autres se saisissent;
') Et, sourds à ses clameurs, dans les flots l'engloutissent.
— a Malheureuse ! interrompt le triste fils d'Hector. 5) C'est lui qu'il eût fallu dévouer à la mort !
» Et sur elle les flots pour jamais se fermèrent?
— » Xon, lui répond Britto, mais les récits diffèrent : » L'un dit que de l'abîme au même instant sauvé,
n Par un monstre des mers son corps fut soulevé, » Et qu'à l'ile de Sayn par ce monstre rendue, » Dans l'ombre des forêts elle s'était perdue. » Un autre a vu sur l'eau les spectres se pencher, a Et de son corps flottant leur radeau s'approcher.
174 LA FRAXCIADE.
n Mais si du gouffre amer ces femmes l'ont tirée,
» Sur leur autel sans doute elles l'ont déchirée
n Elles vivent des chairs et du sang des humains;
» Et le sang d'Hercynie a dû rougir leurs mains.
» Envers nous cependant ces femmes s'acquittèrent.
» Le tonnerre, les vents, les vagues s'apaisèrent;
n Et quand l'astre du jour vint éclairer les cieux,
n Le fatal promontoire était loin de nos yeux.
» Les coupables alors, excusant leur audace,
') Aux genoux d'Albion implorèrent leur grâce.
n Tous les chefs des vaisseaux vinrent le supplier;
n Et le salut commun lui fit tout oublier.
— » Ah! s'écriait Francus, que faisaient à l'infâme
n Et l'opprobre, et les pleurs, et la mort d'une femme !
» Il n'aimait point, le traître, et les dieux le savaient!
a Et moi qui l'adorais, les dieux me l'enlevaient!
» C'est moi, c'est mon amour qui de l'infortunée
5) A causé les malheurs, l'horrible destinée.
» C'est de m' avoir aimé, d'avoir cru me fixer
n Aux bords d'où leur courroux prétendait me chasser,
n D'avoir plaint les ennuis dont leur haine m'accable,
n Et tenté de calmer cette haine implacable;
» C'est de ni' avoir flatté d'un plus doux avenir,
55 Que ces dieux ennemis ont voulu la punir !
55 Mais pourquoi l'immoler et m' épargner moi-même,
55 Se jouer en tyrans d'un mortel qui les aime?
55 Quand finiront les maux dont ils m'ont abreuvé?
55 A quels nouveaux malheurs suis-je encor réservé? 5>
Par de sages conseils que la tendresse inspire,
Polydamas combat son douloureux martyre.
«0 mon fils, lui dit-il, n'accusons point les dieux.
5) Leurs desseins sont cachés à nos débiles yeux.
55 Mais ce n'est point en vain que des bords de l'Asie
55 Contre tant d'ennemis protégeant votre vie,
55 Ils ont guidé vos pas vers ces lointains pays.
55 Attendons qu'à leur gré les temps soient accomplis.
55 Ramenons leur faveur par notre patience ;
55 Et de nos cœurs jamais ne chassons l'espérance.
55 Invoquez le sommeil, acceptez ses douceurs.
55 Calmez-vous, car il fuit.un œil noyé de pleurs,
55 Un front chargé d'ennuis, une douleur trop vive.
» Au milieu de son cours la nuit à peine arrive ;
176 LA FRAXCIADE.
» Et la nuit et le temps, loin d'en être abrégés,
» Sont un tourment de plus pour les cœurs affligés. »
Il dit; et de Francus, à cette voix chérie,
Cède enfin la douleur par degrés assoupie.
Ses pleurs ne coulent plus. Aux plaintes, aux sanglots
Aux cruels souvenirs succède un doux repos.
En des rêves sans nom s'égare sa pensée.
Sur ses yeux sans regard sa paupière affaissée
Se clôt, s'ouvre à demi, se referme soudain.
Sur lui de tout son poids le sommeil pèse enfin ;
Et pour l'environner de riantes images,
Gomme un essaim léger de papillons volages,
Voltige autour de lui l'essaim consolateur
Des songes destinés à charmer le malheur.
Dans le vague des airs l'emportant sur leur aile,
Ils vont le déposer sur la haute tourelle
D'un temple dont le dôme, aux contours gracieux,
Domine de Vauvert le plateau spacieux.
Sur les deux bords du fleuve à ses regards s'étale
D'un peuple glorieux la vaste capitale,
CHAXT SIXIEME. 177
Des temples, des palais, des tours, des hôpitaux, Des colonnes d'airain et des arcs triomphaux, Cent monuments divers en couvrent l'étendue, Du sommet des coteaux qui bornent notre vue, Jusqu'aux bords où la Marne, après de longs détours, Vient s'unir à la Seine et terminer son cours. De ces murs, où la foule et s'agite et bourdonne, Qu'un peuple industrieux incessamment sillonne, S'élève un bruit confus de chars et de coursiers, De marteaux, de clairons, de soldats, d'ouvriers.
Pour décrire un spectacle à nul autre semblable,
Un Songe a pris les traits d'un prélat vénérable,
Qui porte sur son sein, de la pourpre vêtu,
Une croix d'or, un signe à Francus inconnu.
« Vois-tu, dit ce prélat, vois-tu ce temple antique,
» Dont une double tour couronne le portique,
« Où ton vieux Jupiter fut jadis adoré ?
» Xos pères dès longtemps l'ont déjà consacré
» A la Mère du Dieu dont la parole austère
» De tes dieux mensongers a délivré la terre.
» A l'autre bout de l'île est l'antique séjour
178 LA FRAXCIADE.
» Où vingt rois ont tenu leur prétoire et leur eour.
n Sa chapelle élégante, au splendide vitrage,
» Du plus saint de ces rois fut le pieux ouvrage.
» Cent ans autour du Louvre, où mènent ces deux ponts
n Aux derniers des Valois, aux premiers des Bourbons,
» La Discorde opposa sa fureur sanguinaire.
« Le plus grand de ces rois fut un roi populaire ;
n Et ce roi cependant, partout victorieux,
• Tomba sous le poignard d'un vil séditieux.
»> Suis de l'œil le long cours des vastes galeries,
» Dont le faite au couchant s'unit aux Tuileries,
« Là furent recueillis de cent autres cités
» Les chefs-d'œuvre des arts par la Grèce inventés.
» Vois sous le mont de Mars deux portes triomphales.
C'est par là que, vainqueur des couronnes rivales, n Dans sa ville joyeuse est revenu deux fois » Le plus ambitieux, le plus fier de nos rois, n C'est lui qui, du soldat protégeant la vieillesse, n Des guerriers mutilés secourant la détresse, n Leur bâtit, au couchant de sa noble cité, » Cet hospice où sur eux veille la Charité, n Vois enfin devant nous, au delà de la Seine,
« Ces dix palais unis que l'œil embrasse à peine,
» Digne séjour des rois, dont le sceptre aujourd'hui
» De la Celtique entière est l'arbitre et l'appui.
» Suis leurs vastes jardins aux splendides ombrages.
» Et l'immense avenue où vont mille équipages
« Lutter incessamment de vitesse et d'éclat,
» A travers cent bosquets où se croise et s'ébat
« D'oisifs, de curieux, une foule innombrable,
» D'une ville royale entrée incomparable,
« Qu'ouvre à son horizon un arc majestueux.
n Un conquérant, célèbre entre les plus fameux,
» Qui, dans l'Europe en feu promenant sa bannière,
ii De son nom et du nôtre emplit la terre entière,
ii Devant qui s'écroulaient les trônes, les Etats,
n Dressa ce monument à ses braves soldats :
i Et les Troyens, unis aux fils de la Celtique,
ii Sont les dignes aïeux de ce peuple héroïque,
i) Qui, de nos souverains suivant les étendards,
ii Des plus beaux souvenirs a rempli ces remparts :
ii Et tous ces rois vaillants, chéris de la Victoire,
n A qui doit ce pays quinze siècles de gloire,
i- Ces héros couronnés, Francus, sont nés de toi.
— n De moi! s'est écrié le fils d'Hector, de moi ! Mais ce cri de bonheur en sursaut le réveille; Et tout a disparu, tout; l'aurore vermeille N'offre plus à ses yeux, en ramenant le jour, Que l'île de Lutèce et les bois d'alentour; Et, rappelés en vain par sa voix désolée, Les Songes, vers l'enfer reprenant leur volée, Le rendaient aux ennuis dont ils l'avaient distrait.
De leur fuite pourtant s'adoucit le regret.
L'espoir reste après eux, prolonge son ivresse.
Dans ce rêve brillant il voit une promesse;
Et d'un bel avenir habile à se flatter,
Au vieux Polydarnas se plait à le conter.
« Hélas ! dit le vieillard, propices ou funestes,
a Les Songes ne sont pas des messagers célestes
» Qui des arrêts du sort nous viennent avertir.
« Si de vous dans ces lieux devaient enfin sortir
» Ces rois que vous prédit leur troupe mensongère,
« Quelle fille de rois en serait donc la mère?
» Ambigate est la seule; et sans doute en ce jour
» Son hymen d'Hugomar va couronner l'amour.
CHAXT SIXIEME. 181
v Chassez de votre esprit cette flatteuse idée.
» Rejoignons la cité que vous avez fondée,
» Où par nos vétérans nous sommes attendus.
ri Albion sur ces bords ne reparaîtra plus.
» On dit que de la Gaule il laisse en paix les rives,
» Et qu'une île a reçu ses voiles fugitives.
n Je vais à nos Troyens annoncer ce départ.
i) Au druide Athamas allez en faire part.
n Allez chez Ambigate en porter la nouvelle,
a Et lui rendre les vœux que nous faisons pour elle.
Francus ne répond rien, et part sans différer. Il verra cette reine; et, sans rien espérer, Peut-être lira-t-il dans le cœur d' Ambigate Quelque ressouvenir du rêve qui le flatte. Près du vieil Athamas il est déjà rendu. La jeune reine est là. Sur son front abattu, D'une nuit agitée elle a gardé l'empreinte. A l'aspect de Francus elle a pâli de crainte, Pressenti ses adieux, et ce pressentiment Porte dans tous ses sens un long tressaillement. Ce mot qu'elle redoute, elle l'entend à peine,
»SÏ> LA FRANCIADE.
Qu'a glissé sur sa joue une larme soudaine,
Témoignage innocent des tourments de son cœur,
Que n'a pu ni voulu retenir sa candeur.
.. Quoi ! unis partez, dit-elle, et nous quittez si vite! Pourquoi «ce prompt départ? Quelle raison subite Vous éloigne des murs que vous avez sauvés , Quand d'un si grand péril par vous seul préservés,
>• Mes sujets n'ont encor, depuis leur délivrance, Pu donner un moment à leur reconnaissance?
» Dans les deux jours de deuil qu'ils viennent d'accomplir,
• Les plus tristes devoirs ont dû les retenir Près du tombeau d'un fils, ou d'un frère, ou d'un père.
: Pardonnez ce retard à leur douleur amère. Laissez-leur le loisir, laissez-leur le bonheur
n De rendre un juste hommage à leur libérateur. ■
Prancus flotte incertain. Ce langage l'étonné. 11 ne sait qu'augurer du conseil qu'on lui donne. D'un cœur reconnaissant est-ce le simple vœu, Ou d'un amour secret l'involontaire aveu? Mais il n'a pu lui-même exprimer sa pensée. On entend une foule à grand bruit amassée ;
Et le fier Hugomar, suivi d'un peuple entier, A du vieil Athamas envahi le foyer.
Ambigate en pâlit; sa crainte la plus vive, C'est qu'à ce bruit fatal le Troyen ne s'esquive, Et dans ce juste effroi qu'elle ne cache pas, D'un regard suppliant elle arrête ses pas.
Hugomar a surpris ce regard qui l'offense; Mais le respect encor dompte sa violence. Il ne veut point douter de l'amour, de la foi, De tout ce qu'a promis la fille de son roi. Au nom de Gétorix, de cette foi jurée, Il réclame la main qui lui fut assurée, Tend la sienne à la reine, et, d'un ton paternel, L'invite, en s'inclinant, à le suivre à l'autel.
A ce calme trompeur, à ce tendre langage,
Ambigate a repris, raffermi son courage :
« Oui, dit-elle, je sais, je n'ai point oublié
n Qu'à vos nobles destins mon destin fut lié.
n Par l'auteur de mes jours ma main vous fut donnée.
» Un serment solennel m'a moi-même enchaînée.
n Mais ce père, si cher à mon pieux amour.
N'a point de cet hymen déterminé le jour. n Un tel empressement l'offensera peut-être.
La troisième journée à peine vient de naître, n Depuis qu'à mon réveil je n'entends plus sa voix, » Que ses bras me pressaient pour la dernière fois. n Le temps n'a point tiédi sa cendre bien-aimée ; n La tombe qui l'enserre est à peine fermée.
Laissez à ma douleur le temps de s'écouler. n Attendez que mes pleurs aient cessé de couler.
X' exigez pas sitôt que notre hymen s'apprête, n Et qu'à mon désespoir se mêle un jour de fête, n
• Elle se tait et pleure; et le peuple, à ces mots, S'est ému de pitié, répond par des sanglots. Hugomar s'en indigne, et son cœur s'y refuse. De ces délais fatals il n'admet point l'excuse. Sa jalouse fureur ne peut se contenir, u Xon, dit-il, ce n'est point; n mais il n'a pu finir. D'une part de ce peuple éclatent les murmures. Des cris tumultueux étouffent ses injures, Tandis que de guerriers par Brannès excités
CHAXT SIXIEME. 185
Un groupe menaçant se range à ses côtés.
Au dehors, au dedans, le peuple se partage.
Le vieux Poly damas a prévu cet orage.
Ces foules, d'où partaient de bruyantes clameurs.
De son cœur paternel réveillaient les terreurs.
Il tremble pour Francus, qui seul, dans ce tumulte,
Peut courir des dangers, que peut-être on insulte.
Ses fidèles Troyens partagent son effroi,
Courent chez Athamas et demandent leur roi.
A travers cette foule ils s'ouvrent un passage,
Repoussent Hugomar que leur frayeur outrage,
Et de ses compagnons Francus environné,
Hors du toit d' Athamas est par eux entraîné.
Le druide se lève, et ce vieillard austère Sur le fier Hugomar fixe un regard sévère, u Ton amour attendra, dit-il, et ton orgueil » De la fille des rois respectera le deuil. » Je fixerai le temps que sa douleur réclame, - Et malheur au rebelle, anathème à l'infâme ;> Qui de notre pays troublerait le repos ! n Séparez- vous, allez. Point de cris, de complots.
186 LA FKAXCIADE.
b Que nul n'oppose ici ses voeux à mes défenses.
» Je dévoùrais le traître aux célestes vengeances.
Les clameurs ont cesse ; dans un effroi muet, Du foyer d'Athamas tout s'éloigne et se tait. L'anathème lancé par la voix d'un druide Est un objet d'horreur pour le plus intrépide; Car tout fuit sa présence, et craint de le toucher : Ses parents, ses amis, ne l'osent approcher. Proscrit par le ciel même, et rebut de la terre. De forêts en forêts il cache sa misère ; Et s'il n'a mérité par des remords constants De reprendre sa place au milieu des vivants, Au delà du tombeau son âme poursuivie Traîne encor chez les morts les hontes de sa rie.
Seul avec Ambigate Athamas demeuré, Dans ce cœur gémissant craint d'avoir pénétré, La flatte, la rassure; et, troublé de ce doute, Encourage en tremblant des aveux qu'il redoute. Ambigate est en pleurs, et tombe à ses genoux. « Mon père, contenez votre juste courroux,
CHAXT SIXIEME. L8"
n Dit-elle; on me demande un cruel sacrifice.
» Cet hymen pour mes jours ne sera qu'un supplice.
— » Malheureuse ! d'où vient cette subite horreur, » Interrompt le vieillard, qui change votre cœur?
» La veille du combat qui vous priva d'un père, » Aux désirs d'Hugomar vous n'étiez pas contraire. n Vous l'aviez librement accepté pour époux. » Ces combats ont accru les droits qu'il a sur vous. n C'est lui qui, ranimant une foule tremblante, » Sauva de Gétorix la dépouille sanglante.
— » Oui, s'écrie Ambigate ; oui, je connais ses droits. » J'honore ses aïeux, j'admire ses exploits.
» Prête à lui partager ma grandeur souveraine,
1 Aux ordres paternels j'obéissais sans peine.
n Pour maître avec orgueil Lutèce l'eût reçu,
» Je le sais; mais l'amour ne m'était pas connu.
» J'ignorais de ce dieu le pouvoir tyrannique,
» Qui pousse, entraine un cœur vers un objet unique,
» Ce charme tout-puissant qui m'emporte aujourd'hui,
» Qui nous fait oublier tout ce qui n'est pas lui.
» Mais je ne connaissais le nom ni l'existence
» De ce jeune héros dont la haute naissance,
188 LA KRAXCIADE.
» Dont Page, les malheurs, la beauté, la vertu,
n Les récits, la fierté, l'aspect inattendu,
» La valeur, les bienfaits, ont jeté dans mon àme
a De cet amour subit l'irrésistible flamme.
» J'aime enfin ce héros, que pour libérateur
\ous a des immortels envoyé la faveur.
• Sans lui, sans ses Troyens, Lutèce dévastée
Serait d'un conquérant la proie ensanglantée. n Je ne peux désormais former d'autres liens, » Et passer en des bras qui ne sont point les siens, »
A ce torrent d'aveux, que dans son cours rapide M'avait pu réprimer le malheureux druide, Il n'opposera point des conseils impuissants, Et sa colère éclate en terribles accents.
\a donc, fille parjure et criminelle reine, n Immoler tes sujets à l'amour qui t'entraîne; n Eoule aux pieds tes serments, tes devoirs, ton honneur; » De la guerre civile allume la fureur. n Les dieux d'un tel forfait ne seront point complices. » Ton sort fut par ton roi réglé sous leurs auspices. « II n'est plus de mortel qui puisse le changer.
» Celui qui t'engagea peut seul te dégager. » Va, fais-lui chez les morts l'aveu de ta faiblesse ; » Tu n'y retrouveras qu'une ombre vengeresse. » Il a dit, et, pressé par un autre devoir, L'abandonne aux conseils d'un affreux désespoir.
SOMMAIRE
Hésitation de Francus. — Il erre avec Polydamas dans le bois sacré du mont Leucotitius. — Le vieillard partage enfin les espérances de son pupille. — Ils braveront même une guerre civile. — Ils arrivent à l'antre de Vauvert. — Une femme échevelée en sort, poursuivie par une druidesse qui la maudit. — C'est Ambigate. — Elle tombe évanouie ans pieds de Francus. — Il la ranime, reçoit l'aveu de son amour; mais elle s'enfuit en criant : « Le ciel ne le veut pas ! ? — Désespoir de Francus et de Polydamas. — Ils repartent pour Troycs. — Mort du vieillard , et sa descente aux enfers.
Francus et ses Troyens n'ont point vu ces orages.
Du mont de Lucotice ils gagnaient les ombrages,
Et de Polydamas, qui pressait leur départ,
Le fils d'Hector ainsi réclamait un retard.
« Est-il bien temps de fuir les remparts de Lutèce ?
>i Si j'ai pu lire au cœur de la jeune princesse,
a J'ai quelque part peut-être à ses ennuis secrets,
» Et mon éloignement excite ses regrets.
» Elle craint d'Hugomar l'amour et l'hyménée,
n Je la vois malheureuse et plains sa destinée.
192 LA FRANGIADE.
Non qu'un amour subit remplace dans mon cœur
■ Celui que d'un barbare a rompu la fureur. Mais le tendre intérêt que cette reine inspire .Malgré moi sur mon cœur exerce quelque empire;
» Et quand d'un autre hymen on m'impose la loi, n Dois-je fuir une main qui peut s'offrir à moi? • Le délai qu'Ambigate obtint du vieux druide,
Est-il le dernier mot de cette âme candide? a Et quand viendra le jour par son cœur redouté?
Ne peut-elle plus loin pousser la fermeté, >; Tromper une espérance à la sienne contraire,
Opposer quelque amour aux volontés d'un père? •• Et si j'étais enfin l'objet d'un si beau choix, n Par un lâche refus répondrais-je à sa voix? v Les dieux, qui m'ont poussé vers ces lointains rivages
X' ont-ils pas du Scamandre expliqué les présages, ■• Ce peuple au désespoir qui doit me couronner, n Cet empire fameux que doivent gouverner •• Tant de nobles rameaux de ma tige royale ? n Le rêve qui m'offrit leur vaste capitale,
■ \a-t-il pas fait sortir du milieu de ces bois 'i Les temples, les palais, élevés par ces rois?
n Rappelez tous nos jours : en quelque lieu du monde n Que les dieux aient conduit ma course vagabonde, n Quel autre avec l'oracle eut jamais ce rapport? » Et si la reine enfin y joignait son accord, 5) Si son choix sur mon front plaçait le diadème, » Serait-il pas dicté par le Destin lui-même, » Et sans crime à ses lois pourrais-je résister? » Je prévois les combats que je peux susciter. » Hugomar est puissant ; il tient à la couronne ; « Et fort des droits sacrés que Gétorix lui donne, » Dans ces lieux désormais ne peut vivre en sujet. » Mais il est dans Lutèce un parti qui le hait, » Qui me croit par les dieux envoyé sur ces plages, » Qui m'a même en secret assuré ses suffrages. « Je ne l'ai point cherché, j'eusse été criminel. » Tout me vient de soi-même et par l'ordre du ciel. » Non, je ne puis trahir leurs vœux, leur espérance, » Xi de leur reine en pleurs la beauté, l'innocence; » Ces Troyens qui, pour suivre un prince infortuné, » Sur la foi d'un oracle ont tout abandonné. » Restons, laissons au temps éclaircir ce mystère. » Attendons, sans chercher ni redouter la guerre,