LA F HA \ CI A 1)K
n Que le sort se déclare, et fasse voir à tous » Ce qu'il ordonne enfin d'Ambigate et de nous.
Le vieux Polydamas f écoutait en silence,
N' osait à tant d'espoir opposer sa prudente.
L'hymen de son élève était un de ses vœux.
Son orgueil, sa tendresse, approuvaient de tels nœud.'
Une reine, en fixant leur destinée errante,
Donnait au fils d'Hector une ville puissante,
Un peuple intelligent, un trône inespéré.
C'était un noble asile aux Troyens assuré.
Ils formeraient ce peuple aux arts, à l'industrie.
Qu'avait appris Minerve à leur vieille patrie.
Et l'oracle, en effet, lui semblait confirmé.
Si des vœux d'Hugomar son cœur est alarmé,
A de sanglants combats s'il est forcé de croire,
Rassuré par l'oracle, il n'en voit que la gloire.
C'est ainsi qu'enivrés de leurs rêves flatteurs, Francus et le vieillard ont gravi les hauteurs Que domine aujourd'hui le temple, où de Xanterre Paris honore encor la vierge tutélaire.
Là sous des bois épais s'offraient à leurs regards Des cippes, des dolmens, des sépulcres épars, Où des grands de l'Etat, des races druidiques, Lutèce en ces vieux temps inhumait les reliques. Plus loin s'est tout à coup présenté devant eux Un profond précipice, un vallon ténébreux, Que des ifs ombrageaient de leur feuillée obscure. D'une sombre caverne ils masquaient l'ouverture. Un pâtre sur Je seuil déposait un agneau Qu'il avait fraîchement dépouillé de sa peau, Et fuyait à grands pas sans détourner la vue. Francus accourt, l'arrête, et, d'une voix émue : ; Quel est, dit-il, cet antre, et quel est le démon » A qui ta main pieuse a consacré ce don? »
Le pâtre le regarde, et ne peut qu'à grand' peine Retrouver une voix que la frayeur enchaîne. « Fuyez, dit-il, fuyez, c'est l'antre de Vauvert, » Un abîme sans fond sur les enfers ouvert. » C'est là qu'à nos aïeux la vieille Lucotice • Annonçait l'avenir et rendait la justice. r Depuis cent ans et plus son antre était muet.
196 LA FRAXCIADE.
» Au manoir infernal son dieu la retenait.
- Mais depuis trois soleils l'enfer nous l'a rendue.
» D'épouvantables bruits ont marqué sa venue.
Xos troupeaux en mouraient, et c'est pour leur salut n Qu'un de nous chaque jour vient porter ce tribut. »
Il dit, et dans les champs précipite sa fuite. Comme Polydamas, le fils d'Hector hésite; Vers l'antre redoutable ils n'osent avancer. Mais Francus a rougi d'avoir pu balancer. Il veut sortir du doute où son âme est livrée, Et déj^ de l'abîme il retrouve l'entrée, Quand, du noir souterrain ébranlant les échos, Une voix sépulcrale a prononcé ces mots : « Fuis, parjure! l'objet de tes vœux adultères n \e s'asseoira jamais au trône de tes pères! » Il recule; et soudain, à ses regards surpris, Sort, s'échappe en poussant de lamentables cris, Une femme éperdue et folle d'épouvante; Une autre la poursuit de sa voix menaçante. Elle est ceinte de fer. Un glaive est dans sa main; Un noir manteau recouvre et ses pieds et son sein ;
De ses cheveux flottants est voilé son visage. Des prêtresses de Sayn c'est l'effroyable image. Elle aperçoit Francus, et s'arrête en tremblant; Et, laissant échapper de son sein haletant Un long cri de douleur que l'abîme répète, Elle rentre et se perd dans sa noire retraite.
Francus, dont sa réponse a détruit le bonheur, En détourne les yeux, les fixe avec terreur Sur celle qui, fuyant cette horrible furie, Est venue à ses pieds tomber évanouie.
Francus la reconnaît, et d'un œil égaré Parcourt ces yeux éteints, ce front décoloré, Et ces lèvres, ce cou, ce sein que rien n'agite, Ce cœur qu'en frémissant il presse, il sollicite. 0 doux espoir ! ce cœur a battu sous sa main ! Mais ce corps insensible et ces bras qu'ont en vain Soulevés, tourmentés ses mouvements fébriles, Retombent sur la terre et restent immobiles. Il implore les dieux ; il appelle à grands cris Celle dont la terreur a glacé les esprits. Cette femme est si belle en sa pâleur livide,
198 LA FRAXCIADE.
Tant d'appas se montraient à son regard avide,
Qu'il ne peut supporter la mortelle douleur
De la voir par la mort moissonner dans sa fleur.
Xul vœu d'ambition ne se mêle à sa peine.
Dans eette infortunée il ne voit plus la reine.
(l'est la femme que seule il cherche à ranimer;
Le feu d'amour en lui vient de se rallumer.
« Ambigate, dit-il, revenez à la vie.
n Ecoutez, entendez la voix qui vous supplie.
• Vous perdrai-je au moment où la voix des enfers
s M'instruit de votre amour, de vos vœux les plus chers,
n Lorsqu'en dépit des dieux et de leur anathème,
» De cet amour fatal vous m'embrasez moi-même? »
Alors, comme au sortir d'un pénible sommeil, Un soupir d'Ambigate annonce son réveil. Elle soulève à peine une paupière humide, Autour d'elle au hasard jette un regard timide, Voit Francus et tressaille. A sa morne pâleur Succède tout à coup une vive rougeur.
Elle veut lui parler, et sa voix oppressée Ne peut, n'ose peut-être exprimer sa pensée.
Mais à travers ses pleurs, ses yeux lui laissent voir Le douloureux tourment d'un amour sans espoir. Elle souffre pourtant que son bras la soutienne, Que la main de Francus frémisse sur la sienne, Et semble partager la joie et le bonheur Qu'il laisse en souriant déborder de son cœur. Mais ce rêve d'amour tout à coup l'abandonne. D'une sainte terreur Ambigate frissonne.
Elle quitte sa main, s'arrache de ses bras, En criant : « Xon, fuyez, le ciel ne le veut pas ! s
A travers les forets l'emporte l'épouvante. Moins rapide en sa fuite est la biche tremblante Que poursuit le chasseur, dont les plombs meurtriers Sifflent à son oreille à travers les halliers. Frappé d'un trait plus sûr, le héros de Pergame Demeurait tout entier à sa nouvelle flamme. Celle qui de ses bras venait de se bannir Emportait son bonheur, son plus bel avenir. Il faut qu'il la rejoigne, il s'élance après elle; Mais un cri déchirant fend l'air et le rappelle.
200 LA FRAXCIADE.
C'était Polydamas qui, par lui délaissé, S'était près d'an tombeau sur lui-même affaissé. Francus revient, rougit d'avoir dans son ivresse Oublié le vieillard qui soigna sa jeunesse, L'embrasse, le relève, et de cet abandon Dune voix suppliante implore le pardon.
Ton cœur, dit le vieillard, ne m'a point fait outrage. » J'aurais fait comme toi, cher enfant, à ton âge. n Je me flattais aussi. L'espoir d'un beau lien, n Le rêve de ton cœur avait séduit le mien, n Je te voyais l'époux d'une reine qui t'aime, » Heureux, tranquille et ceint d'un noble diadème ; » Et pour ton vieil ami, c'est un coup trop fatal n Que la perte d'un bien à qui rien n'est égal. • Mon courage est vaincu, ma force anéantie, » Et tout en se plaignant d'une voix affaiblie, Sur le bras de Francus pesamment appuyé, Vainement de le suivre il avait essayé. 11 retombe accablé d'un effort qui l'épuisé; Et Francus, qu'animait le souvenir d'Anchise, Dans ses bras vainement a voulu l'emporter. Il est à quatre pas contraint de s'arrêter;
Et des accents plaintifs de son inquiétude Remplit de la forêt la vaste solitude.
A ses cris cependant des cris ont répondu, Et devant lui bientôt Athamas a paru.
Le druide ignorait quelle espérance vaine Dans l'antre de Vauvert avait conduit la reine; Qu'aux yeux du fils d'Hector elle eût fait éclater L'amour qu'il condamnait, qu'il espérait dompter. Aux adieux de Francus il se plaisait à croire ; Et d'un dernier hommage honorant sa victoire, Athamas, escorté d'un groupe de Gaulois, Lui venait annoncer que vingt coursiers de choix Dans le camp des Troyens attendaient sa présence, C'était encor trop peu pour leur reconnaissance; A des époux troyens heureuses de s'unir, Douze jeunes beautés s'apprêtaient à partir.
v< J'accepte, dit Francus, tous les dons de Lutèce. » Mais de mon vieux tuteur vous voyez la faiblesse ; » Il ne pourrait nous suivre, et je crains pour ses jours. » Le vieux Polydamas pénètre ce discours.
202 LA FRAXCIADE.
Il y voit un espoir qu'il a perdu lui-même,
Que de la druidcsse a détruit l'anathème;
Il veut fuir sans retard, de crainte de l'aigrir,
Une ville où naguère il espérait mourir.
u Qu'on me place, dit-il, sur un lit de feuillage.
Porté par mes amis, je ferai ce voyage, n Ce sera le dernier, cher Francus ; mais je tiens
A le finir du moins en des remparts troyens. »
A remplir ses souhaits tous les Celtes s'empressent. Des branchages de chêne en litière se tressent; De feuillage et de mousse on pare ce brancard, Et dans le camp troyen est porté le vieillard. Ses amis alarmés autour de lui s'amassent. Les Celtes l'ont quitté, les Troyens les remplacent. Ils partent; mais longtemps, femmes, prêtres, soldats, Le peuple tout entier accompagne leurs pas. Fiers du choix qu'en ont fait les filles de Lutèce, Les douze époux troyens montrent une allégresse Dont la douleur commune a comprimé l'essor. Ils poussent devant eux le taureau vierge encor, Ou la jeune génisse, ou la vache laitière,
Que chaque fille en dot recevait de sa mère, Tandis que les coursiers par Athamas offerts De leurs hennissements font retentir les airs.
Francus suit en silence, accablé de tristesse,
Un tuteur dont il craint d'affliger la tendresse,
D'aggraver les douleurs, de hâter le déclin.
Mais il fuit Ambigate, hélas ! et c'est en vain
Que son cœur l'appelait, que ses yeux l'ont cherchée
Dans la foule bruyante à ses pas attachée.
Que de fois dans une heure on l'a vu détourner
Ses yeux vers les remparts qu'il vient d'abandonner!
Que de fois, pour aigrir le regret de sa perte,
D' Ambigate à ses yeux l'image s'est offerte !
Mais un mot du vieillard, une plainte, un soupir,
Le rappelle aux devoirs qu'il se plaît à remplir.
La sœur de charité, mortelle providence,
Qui voue aux malheureux sa pieuse assistance,
N'a point des mots plus doux ni de plus tendres soins.
Il charme ses tourments, il prévient ses besoins.
Le soir, quand du repos les heures sont venues,
D'un ormeau, d'un tilleul, les branches abattues
Sur le lit du vieillard forment un dùme épais,
Et la fraîcheur de* nuits n'y pénètre jamais.
Mais il n'est point d'abri, de rempart ni d'égide
Que puisse opposer l'homme à la Parque homicide.
Le malheureux vieillard, d'heure en heure affaibli,
\e verra point, hélas! son voyage accompli.
Il n'atteint que la rive où le peuple sénone
Voit la Seine s'enfler des tributs de l'Yonne.
Les Troyens, arrachés aux douceurs du repos,
Se pressaient en tumulte autour du vieux héros,
Importunaient les dieux de leurs vaines prières.
Leur prince, dont les pleurs inondaient les paupières,
Etreignait le vieillard de ses embrassements,
Et remplissait les airs de ses gémissements.
Mais que faisaient leurs vœux, leurs sanglots, leurs alarmes !
Le Destin n'est jamais attendri par nos larmes.
Le malheureux Francus ne tient plus dans ses bras
Que les restes glacés du vieux Polydamas.
Le vieillard a fermé les yeux à la lumière ;
Et son âme, quittant une froide poussière,
Est déjà dans l'espace, où, par mille chemins.
Au ténébreux séjour arrivent les humains.
Pour lui vient de s'ouvrir cette porte terrible Où veille des enfers le gardien inflexible, Que n éclaira jamais l'astre éclatant du jour, Que les pâles humains franchissent sans retour.
Là sont jetés sans ordre, amoncelés sans gloire,
Et des foudres de guerre, et des chars de victoire,
Des sceptres fracassés, des trônes en débris,
Et des lambeaux de pourpre, et des bandeaux flétris :
Des puissants de la terre inutile dépouille,
Que disputent aux vers et la fange et la rouille,
Vaines pompes des cours, vains hochets de l'orgueil,
Et que l'homme en entrant dépose sur le seuil.
Les mânes, séparés de ces grandeurs factices,
Ne gardent que leurs noms, leurs vertus et leurs vices,
Et ces tristes honneurs, sur la terre enviés,
Sont souvent chez les morts cruellement payés.
Polydamas avance, il touche le rivage Où, des flots stygiens attendant le passage, Tourmentés de leur vie, inquiets de leur sort, S'amassent les humains qu'y rassemble la Mort.
106 LA PRANGIADE.
Sa faux moissonne tout; et, planant sur la terre, Livrant aux fils de l'homme une éternelle guerre, Elle frappe au hasard, et dévore sans choix Le pauvre et l'opulent, les bergers et les rois, Surprend dans les plaisirs l'imprudente jeunesse, Dans un rêve de vie arrête la vieillesse, Arrache un fds naissant au baiser maternel, Ou l'épouse encor vierge aux pompes de l'autel, Détruit le seul appui d'une famille entière, Ou l'unique héritier d'un monarque et d'un père, Sur les marches du trône atteint l'ambitieux, Et de notre néant blesse partout nos yeux.
En tous lieux, près de nous, pour assouvir sa rage, Errent, accompagnés du meurtre et du ravage, Ses ministres impurs : la Peste à l'œil hagard, La Trahison perfide aiguisant un poignard, La Haine qui jouit des crimes qu'elle apprête, La Famine aux flancs creux, la Vengeance inquiète, La Discorde jalouse agitant ses brandons, Le Vice insidieux emmiellant ses poisons, Le Fanatisme impie, épouvantable idole
Qui fait haïr les dieux aux peuples qu'il immole,
Et la Guerre aux cent bras, monstre encor plus affreux,
Cachant sous ses lauriers son visage hideux.
C'est ainsi qu'assaillis par des fléaux sans nombre, Poussés à chaque instant vers le royaume sombre. Tous les âges, les rangs, tous les peuples mêlés, Sont aux rives du Styx à toute heure assemblés. L'épouvante est déjà sur le front des coupables. Chacun rappelle en soi des torts irréparables, Et cherche vainement à les justifier.
11 n'est plus temps pour eux que de les expier.
Deux rois étaient assis dans un profond silence : L'un d'eux avait trente ans brillé par sa vaillance, Et, trente ans abreuvé du sang des Indiens, Des Etats de vingt rois avait accru les siens. Il n'a plus devant lui ce fantôme homicide Qu'il prenait pour la gloire, et dont la voix perfide, Des noms les plus pompeux colorant ses fureurs, Des dieux à son orgueil promettait les honneurs. Il n'est plus salué par les cris des phalanges,
208 LA FRAXCIADE.
Et de sa cour absente ont cesse 1rs louanges.
Il fuit les yeux de tous, et n'ose contempler Ceux à qui h's destins viennent de l'égaler. A chaque pas qu'il fait dans les sombres abîmes, Il craint de rencontrer les yeux de ses victimes. Aux portes do tombeau les siens se sont ouverts, Et déjà ses terreurs ont vengé l' univers.
L'autre dans les vertus avait placé la gloire.
A l'égal de sa vie honorant sa mémoire,
Le Nil pleurait en lui le plus sage des rois.
La paix que dans l'Egypte ont fait régner ses lois
Règne encor dans son âme aux remords étrangère.
Prodigue en ses bienfaits, il punissait en père.
Xul reproche aujourd'hui ne l'attend chez les morts,
Et du Styx sans pâlir il franchira les bords.
De Caron cependant la voix se fait entendre. Dans la barque fatale il les force à descendre, Les range, et sous le poids de ses hôtes nouveaux, La barque infatigable a repassé les eaux. Polydamas parait devant ce trône auguste,
CHAXT SEPTIEME. 209
Digne effroi des méchants, dernier espoir du juste, Où, voyant d'un œil sec les pleurs et les regrets, Les trois juges d'enfer prononcent leurs arrêts. A ce noir tribunal la Vérité préside.
La race des humains, de mensonges avide, L'exila de la terre, et ses regards vengeurs Attendent près du Styx ses tremblants oppresseurs. Des ifs et des cyprès l'ombre religieuse Couvre de ce vallon l'enceinte spacieuse. On voit devant Minos, sur un autel d'airain, L'urne qu'à sa vertu confia le Destin.
Debout, à ses côtés, étaient les Euménides. Leurs serpents s'agitaient sur leurs têtes livides. Leurs yeux étincelaient et semblaient dévorer Les mânes qu'à leurs fouets Minos allait livrer.
Sa voix terrible enfin a tonné sur l'abîme : « Eloignez- vous, dit-il, fuyez, enfants du crime. » Cœurs jaloux et sans foi, vils calomniateurs, » De la vertu modeste impudents détracteurs, n Guerriers et citoyens, dont le bras infidèle » A vendu la patrie ou trahi sa querelle,
- Ambitieux tyrans, illustres assassins,
i Qui, dans le sang de l'homme avez trempé les mains. Ministres corrompus, qui, servant leur colère. Des peuples opprimés aggraviez la misère.
» Et, du palais des rois chassant la Vérité,
n Flattiez leur indolence ou leur iniquité, Magistrats dont la voix seconda l'imposture,
n Fils ingrats dont la vie outragea la nature,
n Pères plus criminels, dont l'exemple odieux Leur enseigna le vice et le mépris des dieux,
n Vous qui les blasphémiez ou niiez leur puissance,
» Et vous, prêtres impurs ou dont l'intolérance,
- Calomniant les dieux, effrayant les mortels, n A cru par des fureurs honorer les autels.
■ Allez, méchants, allez, les vengeances sont prêtes, n Que l'abîme à jamais soit fermé sur vos têtes! n
Il dit, et devant eux un gouffre s'est ouvert. L'effroyable Tartare à leurs yeux s'est offert. Du cratère infernal les entrailles brûlantes Ont vomi des torrents de flammes dévorantes.
CHAMT SEPTIEME. 211
Et les hôtes plaintifs de ce lieu de tourments Ont poussé vers les cieux de longs gémissements. A la voix de Minos, les terribles déesses Agitant dans leurs mains des torches vengeresses, Frappant les malheureux que le juge a proscrits, Jouissent de leurs pleurs, s'irritent de leurs cris; Et prompt à dévorer ces victimes nouvelles, L'insatiable gouffre est refermé sur elles.
Trois justes demeuraient. Ce spectacle d'horreur
Avait seul de leurs fronts altéré la candeur.
Pressés par la pitié dont leur âme est émue,
De ce lieu redoutable ils détournent la vue,
Et loin de ces pervers qu'ils n'ont point imités,
Précipitaient leurs pas, fuyaient épouvantés.
^Mortels, s'écriaient-ils, respectez l'innocence;
» Mortels, aimez les dieux, ou craignez leur vengeance. »
Mais ils touchent à peine aux rives du Léthé,
A peine de ses eaux leur sein s'est humecté,
Leur front reprend sa joie et rayonne de gloire.
Les tristes souvenirs ont fui de leur mémoire.
212 LA FRAXCIADE.
Une nouvelle vie a commencé pour eux, Ils ont même oublié qu'il fut des malheureux. La terre sous leurs pas exhale l'ambroisie : Et des accords lointains d'une douce harmonie Retentissent les airs, de parfums embaumés : L'Elysée apparaît à leurs regards charmés.
Ce royaume de paix, d'abondance et de joie, Dans toute sa beauté s'étend et se déploie. Xul astre n'y répand un éclat emprunté. L'espace y resplendit de sa propre clarté. La nuit n'obscurcit point ce séjour de lumière, Où des mânes heureux respectant la paupière, Le sommeil n'offre point l'image du trépas. Que ferait le sommeil où le malheur n'est pas? Là, jamais d'aquilons, d'hivers ni de nuages. Un printemps éternel règne dans ces bocages. Là des bois odorants les rameaux toujours verts Sont de fruits et de fleurs incessamment couverts, Et de mille ruisseaux l'onde tranquille et pure Sur des prés émaillés fuit, serpente et murmure.
Là mille oiseaux, parés des plus riches couleurs, Mêlent au bruit des eaux leurs concerts enchanteurs; Et d'une aile timide effleurant l'herbe tendre, Le zéphyr amoureux n'ose s'y faire entendre.
A l'ombre de ces bois, au bord de ces ruisseaux, Dans ces riches vallons, sur ces riants coteaux, Errent de toutes parts, au gré de leurs caprices, Les heureux habitants de ce lieu de délices. Sous des lauriers fleuris, des héros rassemblés Racontent les exploits qui les ont signalés, Heureux d'avoir versé leur sang pour leur patrie, D'autres vont répéter sur la verte prairie Leurs plaisirs innocents et leurs jeux favoris, Ou se livrent en paix aux arts qu'ils ont chéris. L'amante, retrouvant l'amant qu'elle préfère, Cherche encor des bosquets l'ombrage solitaire.
A travers ces beaux lieux et ces groupes épais, L'heureux Polydamas promenait ses regards,
S'informait des Troyens, interrogeait les mânes, Quand, sortant à sa voix d'un berceau de platanes, L'ombre d'Hector s'avance, et, lui tendant les bras, Court avec Andromaque au-devant de ses pas. u Viens, digne compagnon de mes jeunes années ; n Le Destin t'a donné de plus longues journées,
Mais l'Elysée enfin nous rejoint pour jamais. : Viens goûter avec nous le prix de tes hauts faits.
Voilà Piïam, voilà mon épouse et mes frères; > Les dieux, que n'ont jamais négligés mes prières, » Ne m'ont point séparé de mes plus chers amis, n Je vois Polydamas, je n'attends que mon fils.
Peut-il jouir enfin d'un destin plus tranquille?
— » Oui, répond le vieillard, et la nouvelle ville » Que, sous le nom de Troie, il venait de fonder, n Lui promettait la paix, s'il voulait la garder.
n Mais à d'autres périls un fol amour l'expose. » Les peuples et les dieux, à ses vœux tout s'oppose; n Et tel est cet amour, que s'il n'en peut guérir, a Tous les Celtes armés viendront l'anéantir.
— » Xon, non, s'écrie Hector, à cet amour funeste » Il ne peut des Troyens sacrifier le reste.
CHAXT SEPTIÈME. 21
v Mais quand de ton appui les destins l'ont privé,
» Si par d'autres malheurs il doit être éprouvé,
« Puisse-t-il pour son peuple, et surtout pour sa gloire,
» De tes sages conseils conserver la mémoire ! »
FIN DU C H A N T S E l' T I K M K .
CHAXT HUITIEME.
SOMMAIRE
Ambigate, pressée d'éponser Hugomar, s"enfuit de Lutèce pour rejoindre Francus. — Hugomar la poursuit avec dix Celtes. — Ils la réclament , et dé6ent les Troyens. — Ambigate se jette entre les deux partis. — Elle renonce au trône. — Hugomar la saisit, et, le glaive sur sa gorge, il menace de la tuer si on fait un pas vers elle. — Forcée de se défendre , elle le poignarde et s'enfuit vers son amant. — Apparition de la druidesse de Van vert — Arrivée du corps d'Hugomar à Lutèce. — Guerre civile. — La grande prêtresse de l'île de Sayn ordonne aux deux partis de mettre bas les armes et d'en référer au grand Collège des druides, qui \a s'assembler dans la foret des Carnutes. — Elle se tourne vers la jeune druidesse, qui n'est autre qu'Hercynie. — La grande prêtresse l'a sauvée, l'a initiée à ses mystères, à condition qu'elle poursuivrait et tuerait Albion. — Hercynie part pour les bords du Rhin, qu'Albion parcourt pour enlever les femmes des Teutons.
De Francus cependant la gloire et les hauts faits. Les murs qu'il a bâtis, les amis qu'il s'est faits. Les Troyens qu'il unit aux filles de Lutèce Ont troublé le repos de l'auguste déesse. Qui de son fils Enée et des futurs Romains Avait cru pour jamais assurer les destins. Elle appelle l'Amour, et lui tient ce langage : -Chez les Celtes, mon fils, Francus me l'ail ombrage.
•218 LA FRAXCIADE.
Tu sais quel vaste empire est promis par les dieux n A ceux dont mes Troyens vont être les aïeux. » La Gaule en fait partie, et, si j'en crois mon père, n La race de Francus, par un arrêt contraire, n De Rome vers les monts chassant les étendards, - Doit ravir cette Gaule au sceptre des Césars. n Contre cet ennemi fais que la guerre éclate; » Ranime tous les feux dont brûlait Ambigate,
Avant que de Vauvert l'oracle impérieux n Eût rempli de terreur son cœur religieux.
• Qu'à suivre son amant ton adresse l'engage. n Réchauffe d'Hugomar et l'amour et la rage.
» Que du Rhin aux deux mers, soulevés à sa voix,
• S'arment pour le venger les peuples et les rois. »
Le dieu saisit son arc. Heureux de lui complaire, Il couvre de baisers les lèvres de sa mère, S'échappe, et dans Lutèce arrive avec la nuit. Dans la ville et dans l'air avait cessé le bruit. Sous le chaume royal Ambigate est rentrée. Du départ de Francus, triste, désespérée, Elle a, pour obéir à des devoirs cruels,
Évité des adieux qu'elle croit éternels;
Et ces devoirs remplis sont des remords pour elle.
De l'oracle fatal que ce départ rappelle
Elle ose en ses tourments maudire la rigueur.
Francus absent reprend tous les droits sur son cœur.
Sur ce lit virginal qu'elle baigne de larmes,
Où demain son malheur n'aura point d'autres armes
Contre l'époux forcé qu'elle y doit recevoir,
Elle exhale en ces mots son amer désespoir :
« Oh ! que ne suis-je née au sein de la misère !
a Que n'ai-je eu pour berceau la couche de fougère
a Où, sur le sol poudreux de son humble réduit,
» Le pauvre goûte en paix le repos de la nuit !
» Quand ma mère, fêtant ma royale naissance,
» De mes honneurs futurs amusait mon enfance,
a Et d'un heureux hymen aimait h me flatter,
a M'eût-on prédit les pleurs qu'ils devaient me coûter!
» Plus heureuses cent fois les vierges de Lutèce
a Qui suivent les époux qu'a choisis leur tendresse,
a Et que n'obligent point d'impitoyables lois
•a D'immoler à l'État leur bonheur et leur choix!
— » Eh! qui peut t' imposer ce cruel sacrifice? »
Loi répond, sous les traits de sa tendre nourrice, Le dieu qui, jouissant des pleurs qu'il fait verser, Vers l'amant qu'elle pleure espère la pousser. . Francus n* est-il plus rien, pour que tu lui préfères
La gloire de siéger au trône de tes pères? « Qu'est ce trône? et pour toi que sera-t-il demain? n L'hymen va te donner un maître, un souverain,
Qui, par toi de l'Etat s'assurant la conquête, n Te fait descendre au rang de première sujette,
Et dont l'orgueil jaloux te fera repentir n Des mépris insultants que tu lui fais subir.
As-tu donc oublié quels accès de colère
• Excita le soupçon de ta flamme adultère? Crains qu'Hugomar jamais ne dispose de toi.
- Fuis avant que l'hymen te soumette à sa loi. Cherche un roi qui te plaise et t'aime pour toi-même. Au tyran que tu hais laisse ton diadème.
• Le sort qui le refuse à ton prince troyen
- \e t'a point interdit de partager le sien.
• Rougirais-tu de suivre un amant qui t'évite?
• Le départ de Francus ne fut pas une fuite. ■ A son tuteur mourant il n'osa résister;
» Mais sans pleurs, sans regret, il n'a pu te quitter;
5) Et la mort du vieillard, qu'honorait sa jeunesse,
» L'a rendu tout entier à sa vive tendresse.
a Ne crains point qu'à tes vœux refusant son appui,
» Il repousse une main qui s'offrirait à lui.
» Il t'appelle, il t'attend, te rêve; et ta présence
n Le comblera de joie et de reconnaissance.
n Fuis, dis-je; et dans ses bras va retrouver la paix,
» Le bonheur, qu'Hugomar ne t'offrira jamais. »
A ces accents si doux, si chers à son jeune âge,
Comme un jeune alcyon ballotté par l'orage,
Qui ne sait où son aile ira se reposer,
Elle flotte, elle hésite, et tente d'opposer
Un reste de pudeur qui la retient encore.
Mais au nom d'Hugomar, de l'époux qu'elle abhorre,
Honneur, vertu, pudeur, tout s'est évanoui.
Elle ne songe plus qu'à s'éloigner de lui.
Les premières clartés de la lune naissante
De son cœur haletant redoublent l'épouvante.
Elle a cru voir le jour, ce jour si redouté;
Elle frissonne, et craint d'avoir trop hésité.
222 LA FRAXCIADE.
Mais par l'astre des nuits promptement rassurée, Son regard suppliant, tourné vers l'Empyrée, De sa fuite en pleurant demande grâce aux dieux. Au foyer paternel elle fait ses adieux, Sort, et d'un pied furtif regagne la prairie Où dort sur le gazon sa cavale chérie.
Elle entend Ambigate, et court en hennissant
Présenter à sa reine un dos obéissant,
La reçoit sur sa croupe, et, du talon pressée,
Semble de ce départ deviner la pensée.
Moins rapide en son vol est l'agile ramier
Qui dans les champs de l'air fuit devant l'épervier.
A travers les forêts dont la Seine s'ombrage,
Leur course impétueuse en remonte la plage
Jusqu'aux bords où l'Essonne y vient mêler ses eaux.
Là vivaient et mouraient, sous un toit de roseaux,
De tranquilles pêcheurs, famille hospitalière
Qui jamais au passant n'a fermé sa chaumière.
Le lait de leurs brebis, les fruits de leur jardin,
De la triste Ambigate ont apaisé la faim ;
Et quand par le sommeil sa force est réparée,
GHAXT HUITIEME. 223
Quand des près d'alentour sa compagne est rentrée, Elle reprend sa course, et raccourcit encor Le chemin qui la mène auprès du fils d'Hector.
Mais plus elle approchait, plus, avec la distance,
De son cœur agité décroissait l'assurance.
La pudeur y rentrait, peut-être la fierté
D'un rang que son amour n'avait pas consulté.
Que pensera Francus? Est-il bien vrai qu'il l'aime?
N'avait-il pas aussi rêvé son diadème?
Quel sera son accueil? Comment se présenter?
Que dire? Quel motif, quel prétexte inventer?
D'un peuple révolté lui demander justice?
Supposer un exil? Non, le moindre artifice
L'indigne, et sa candeur ne le soutiendrait pas.
Elle ne peut pourtant retourner sur ses pas.
Quel seraient désormais son sort et son asile?
Gomment revoir son peuple et rentrer dans sa ville,
Où sa fuite déjà, troublant tous les esprits,
De ses sujets sans doute excitait les mépris?
On sait à quel amant son âme s'est donnée;
On dira vers quels lieux sa fuite s'est tournée.
22V LA FRANGIADE.
Hugomar doit la suivre, et peut la retrouver
Seule et sans un ami qui la puisse sauver.
Hors l'appui qu'elle attend, tout lui semble funeste.
S'il lui manque, la tombe est tout ce qui lui reste.
El tandis que, brisé de fatigue et de peur,
A ces pensers tardifs s'abandonne son cœur,
1/ astre qui sur sa route a versé sa lumière
Pour la septième fois achève sa carrière;
Et, près d'un bois épais qui sert à la cacher,
Lui montre les remparts qu'elle venait chercher,
La ville de Francus, aux maisons blanchissantes, Reflétait du couchant les splendeurs pâlissantes. Tout le peuple troyen, hors des murs amassé, Terminait un tombeau dans la plaine dressé. Là par ce peuple en deuil venait d'être apportée Du vieux Polj damas la cendre respectée. Sur elle s'élevait, par le travail de tous, Un mamelon sacré de terre et de cailloux ; Et Francus, dont les pleurs sillonnaient le visage, Présidait tristement à ce pieux ouvrage. . Mon père, disait-il, objet de notre amour,
CHAXT HUITIEME. 225
» Noble exilé des murs où nous vîmes le jour, » Du fond de ce tombeau, veille, je t'en supplie, n Sur les murs où revit le nom de ta patrie. »
Mais des bois d'alentour, en poussant de grands cris.
Dix cavaliers armés sont tout à coup sortis.
Des Troyens par ce bruit Ambigate distraite,
A reconnu le chef qui s'avance à leur tête;
Et du bois qui la cache à son persécuteur
Elle cherche en tremblant la plus sombre épaisseur.
Hugomar (c'était lui, la haine est clairvoyante)
Va droit au fils d'Hector; et sa voix éclatante
Lui prodigue les noms les plus injurieux.
Il demande Ambigate, il atteste ses dieux,
Les druides, les rois de la Celtique entière,
Que ces murs ne seront que cendre et que poussière,
Si la reine à l'instant n'est remise en ses mains.
A ces airs menaçants, à ces discours hautains,
Le peuple a répondu par des cris de vengeance ;
Et, prêt à châtier une telle insolence,
Se range tout armé sur les flancs de son roi.
Mais Francus le contient et calme cet émoi.
226 LA FRAXCIADE.
si Cet insensé, dit-il, est trompé par sa haine.
.l'ignorerais sans lui la fuite de sa reine; » Et, malgré ses défis, malgré les châtiments n Dont m'osent menacer ses vains emportements,
• Dix Celtes, quels qu'ils soient, n'ont point la folle audace » De se croire assez forts pour remplir sa menace,
a Pour nous ensevelir sous nos murs abattus,
• Xous, sans qui leur cité ne serait déjà plus, n
D'Hugomar, à ces mots dont son orgueil s'offense, Va par d'autres fureurs éclater l'arrogance. Mais Morgan, son ami, lui saisissant le bras, L'arrête, et de sa voix domine les éclats. Morgan, moins violent, n'est pas moins téméraire. Mais il sait, quand il faut, maîtriser sa colère. Tout dans ce fier Gaulois commande le respect : Sa race, sa valeur, son imposant aspect, Sa parole abondante et sa haute stature. « Francus, ne nous rends point injure pour injure, r Dit-il; chacun de nous se souviendra toujours n De ce que doit Lutèce à tes nobles secours, a Les pères à leurs fils légueront ta mémoire,
n Et nos derniers neveux parleront de ta gloire.
» Mais nul par ses bienfaits n'acquiert l'impunité
» Des coupables excès de sa déloyauté,
n Le droit de violer les droits les plus augustes,
» Les lois qu'en tout pays reconnaissent les justes.
» Ecoute jusqu'au bout, Francus, et, si tu peux,
« Comprime la fureur que je lis dans tes yeux.
v Ambigate en tes murs n'est pas encor venue.
» Tu l'as dit, je te crois; mais elle est disparue,
» Et n'a point déserté le foyer de nos rois
a Pour errer sans asile au milieu de nos bois.
» Elle viendra, c'est sûr, c'est en toi qu'elle espère.
» Mais tu sais quel hymen lui commandait son père,
» Quel prince de sa main attendait mon pays,
» Qu'avant de te connaître elle l'avait promis.
» Si la parjure vient, penses-tu nous la rendre? »
La réponse du roi ne se fait pas attendre. «Je l'aime, dit Francus, et me crois préféré; » Et pourtant sans la voir je m'en suis séparé. » Sa fuite entre elle et moi ne fut pas concertée. n Mais si par son amour dans mes remparts jetée,
22S LA FRAYCIADE.
5; Elle cherche un refuge, un appui dans mes bras, • Dut s'ensuivre ma mort, je ne la rendrai pas.
— » Eh bien! poursuit Morgan, que le glaive en décide 1
— » Que le glaive au plus fort décerne la perfide ! » Interrompt Hugomar, dont le cœur embrasé Frémissait du silence à sa haine imposé.
«C'est assez discourir; combattons, le temps presse.
» Vidons cette querelle avant que le jour cesse.
a Choisis neuf champions, prends les plus vigoureux,
— Francus, et sous nos coups viens mourir avec eux. n
Les Celtes à ces mots poussent leur cri de guerre; Du haut de leurs coursiers s'élancent sur la terre; Et le glaive à la main, le sein nu, les bras nus, Du noble fils d'Hector attendent les élus. Il n'est pas un Troyen qui ne brûle d'en être; Et les neuf champions que Francus fait connaître, Par des transports joyeux répondant à sa voix, Se rangent sur ses flancs en face des Gaulois. Le peuple entier recule, et se tait, et frissonne. Le front des combattants de vengeance rayonne. Chacun se flatte en soi d'échapper à la mort,
D'égorger le rival que lui donne le sort. Tels, devant un troupeau qui souffle d'épouvante, Des chiens tout hérissés, la gueule menaçante, Et des loups affamés, prêts à les déchirer, De leurs crocs reluisants semblent se dévorer. Le signal est donné, les deux camps en rugissent, Sur les glaives déjà les glaives retentissent, Quand du bosquet voisin, qu'elle remplit d'horreur. Une voix éclatante arrête leur fureur.
Dans tous les cœurs palpite une attente muette. Entre les deux partis une femme se jette; Et tout ce peuple, ému de sentiments divers, A de son nom royal fait retentir les airs. « Tu vois, dit Hugomar, ton imposture éclate. — u Francus n'a point menti, lui répond Ambigate. » J'arrive; il ignorait ma fuite et mes projets. « Mais je n'ai point de compte à rendre à mes sujets. » De quel droit, au mépris du sang dont je suis née, » Prétendiez-vous sans moi régler ma destinée? » M' imposer des traités que je n'ai point souscrits, • Ordonner un combat dont je serais le prix? n Suis-je donc une esclave à vos lois asservie ?
230 LA FRAXCIADE.
v Je suis, après les dieux, l'arbitre de ma vie,
» De mon trône, de vous, s'il me plaît d'accepter
11 Les lois que Gétorix a voulu me dicter.
h Mais le trône à ce prix n'est plus fait pour me plaire.
- Je m'arrache à l'hymen que m'imposait mon père.
a Oui, superbe Hugomar, c'est toi que je fuyais.
D Prends du legs paternel la part que tu cherchais.
j) Je laisse dans tes mains mon sceptre, ma couronne.
ii Jouis en paix des biens que ta reine te donne.
• Mais laisse-moi mon cœur, laisse-moi mon amour.
ii Ceux-là me sont plus chers que le trône et le jour.
ii Et jamais, non, jamais tu n'en seras le maître. »
Les lèvres d'Hugomar ont murmuré : u Peut-être, «
Et d'un bras plus hardi soudain la saisissant,
Lui portant sur le cœur un glaive menaçant :
u Qui fait un pas, dit-il, qui lève un bras la tue. »
Mais sa menace altière est à peine entendue,
Qu'il roule dans son sang à grands flots répandu,
Comme tombe un sapin par la foudre abattu.
De ses doigts a glissé sa redoutable épée,
Et, comme une colombe au vautour échappée,
Ambigate, qu'agite an affreux tremblement,
Vient aux pieds de Fianças tomber sans mouvement.
Un poignard dégouttant du sang de la victime Est resté dans sa main, et révèle son crime, Si l'on est criminel pour avoir défendu Ses droits, sa liberté, sa vie ou sa vertu. Effrayé, gémissant, Francus l'a désarmée; Il la prend dans ses bras, sanglante, inanimée, S'efforce à réveiller ses esprits suspendus, Tandis qu'à trente pas les Celtes éperdus, Sur le corps d'Hugomar se courbant en silence, Y cherchent vainement un reste d'existence. On les voit tout à coup se dresser, s'écarter. C'est qu'à leurs yeux surpris vient de se présenter De l'antre de Vauvert la sombre prophétesse. Son visage est voilé de sa crinière épaisse. L'astre silencieux, dont le disque argenté Des nuits en ce moment chassait l'obscurité, D'une lueur sinistre éclairait cette femme. Francus la reconnaît, la peur rentre en son âme, La peur qu'en s' éveillant, l'objet de tous ses vœux
232 LA FRAXCIADE.
\Te vienne à rencontrer ce visage hideux, Qu'à cet aspect fatal la mort ne la foudroie, u Elle vient, disait-il, pour ressaisir sa proie. — v Paix, •• lui répond Britto, ce jeune prisonnier Que sans lui les Gaulois allaient sacrifier ; u Paix, je retrouve en elle une des trois mégères • Qui dans 1 île de Sayn célèbrent leurs mystères. » Leur redoutable voix trouble les éléments, Et la foudre obéit à leurs commandements, n
Elle, pendant ce temps, sur Hugomar s'incline, Aspire son haleine, explore sa poitrine, Et d'un rire infernal fait rugir les échos. "Allons, dit-elle, allons, c'est l'éternel repos! a Liez sur son coursier sa dépouille mortelle, n Dans les murs de Lutèce arrivons avec elle ; s Et sûr qu'un peuple entier reviendra le venger, » Dénoncez en partant la guerre à l'étranger. »
Morgan, dont la douleur n'abat point le courage. Fait trois pas et remplit ce funeste message.
u Adieu, Troyens, dit-il, mais non pas pour toujours. » La vengeance avec nous reviendra dans vingt jours. — A vingt jours, a lui répond la jeunesse troyenne, Comme l'écho des monts rend les cris de l'hyène Qui parcourt de l'Atlas les rochers caverneux. Dans les bras de Francus, à ces cris belliqueux, De sa longue torpeur Ambigate s'éveille. Ces mots sont les premiers qui frappent son oreille. Les discords, les malheurs que ces mots font prévoir, Ont jeté dans son âme un affreux désespoir ; Et l'effrayant délire où son cœur est en proie Trouble de son amant le bonheur et la joie. « La guerre ! criait-elle en se tordant les bras, » Et c'est moi qui la sème entre les deux Etats ! >i C'est pour votre malheur, c'est l'enfer qui m'amène s Pour troubler le repos que vous goûtiez à peine, •■> Pour joindre à tant de maux que vous avez bravés » La haine des ingrats que vous avez sauvés. » Ah! que n'ai-je péri sous les coups du perfide » Qui levait sur sa reine un glaive parricide ! » Par quel instinct fatal la crainte du trépas n A~t-elle armé ma main, précipité mon bras !
23V LA FRAXCIADE.
n Ma mort eût prévenu cette lutte sanglante.
• Vos bienfaits protégeaient cette ville naissante.
» Ces nœuds dont la victoire avait joint nos cités, » La paix à chaque instant les aurait cimentés.
• Renouez ces liens, les briser est un crime.
» Rendez à mes sujets leur reine ou leur victime;
\" importe, si la paix... — J'y renonce à ce prix, » S'est écrié Francus. Xous en serions flétris.
• Vous livrer, quand vers moi par l'amour entraînée, n Vous avez dans mes mains mis votre destinée !
•• Vous livrer ! moi ! grands dieux ! à qui ? le savez-vous ?
» Et si, d'un peuple ingrat excitant le courroux,
» Les amis d'Hugomar, les druides peut-être,
» Dans leur vengeance impie osaient vous méconnaître,
n Contre ces factieux qui défendrait vos jours?
n C'est moi seul désormais qui suis votre recours.
n Ah! qu'ils viennent venger le traître, l'homicide,
: Qu'a justement puni votre bras intrépide !
- Ils fuiront devant nous, comme je les ai vus
n Fuir devant les guerriers que mon bras a vaincus.
» Et c'est en poursuivant leur armée impuissante,
n En semant leurs débris sur leur route sanglante,
» Qu'au sein de vos remparts j'irai vous replacer
» Au trône dont sans doute ils voudront vous chasser.
» Restez, en attendant, restez en souveraine
» Dans les murs fortunés où l'amour vous amène.
• Partagez, Ambigate, et mon trône et mon sort.
» Unissons-nous des nœuds que rompt la seule mort.
» Qu'on apporte le sel, les gâteanx, l'eau lustrale.
» Allumez sur l'autel la flamme nuptiale.
» Que l'ancien de nous tous s'apprête à nous unir
» Le vieillard, comme un prêtre, a le droit de bénir. »
Il dit, et sans délai ses ordres s'accomplissent.
Au choix du fils d'Hector les Troyens applaudissent.
Ambigate étonnée, ivre de son bonheur,
Tout entière à l'amant qui la tient sur son cœur,
Oubliant ses périls, Hugomar et Lutèce,
Xe songe qu'à l'hymen rêvé par sa tendresse;
Et le dieu dont les traits ont embrasé ses sens,
Qui voit du haut des airs leurs transports ravissants,
Vole à regret peut-être annoncer à sa mère
Que le Celte à Francus a dénoncé la guerre.
236 LA FRAXCIADE.
Cette guerre aux Troyens ne cause point d'effroi. Tout ce peuple est heureux du bonheur de son roi ; Tant sont imprévoyants la joie et le courage. Mais qui dira le trouble, et l'horreur, et la rage De la ville où Morgan, de vengeance affamé, Rapporte d'Hugomar le corps inanimé?
A ce fatal aspect Lotèce est atterrée.
De tous cotés accourt une foule éplorée, Qui, par cent et cent voix exhalant sa douleur, Demande de ce crime et la cause et l'auteur. L'ambitieux Morgan n'en fera point mystère. Il est impatient d'irriter leur colère.
• Voilà, dit-il, le roi qui nous était promis,
■-. Et que n'ont pu sauver ni venger ses amis.
■■• Eh ! quel bras criminel l'a frappé? Votre reine !
Voilà ce qu'ont produit l'adultère et la haine.
C'était peu de le fuir, trop peu de le tromper.
• C'est par cet attentat qu'elle vient d'échapper A l'hymen du héros que lui donnait son père;
- Et teinte de son sang, l'indigne meurtrière, Dans les bras de Francus, qu'elle prend pour époux. Jouit de son forfait et de notre courroux. •
Ce récit, qu'altérait sa coupable impudence,
Soulève des clameurs de haine et de vengeance.
Tous les cœurs sont émus, tous les bras sont armés.
Comme ennemis publics sont par tous proclamés
Ambigate et Francus, et sa race proscrite.
Autour de la victime on se presse, on s'excite
A combattre, à punir les auteurs de sa mort.
Mais un guerrier plus calme arrête ce transport.
Témoin, comme Morgan, de la terrible scène,
Abaris en ces mots défend sa souveraine :
« Hugomar a sur elle osé porter la main.
» Le glaive d' Hugomar se levait sur son sein.
n Elle a sauvé ses jours en frappant le rebelle.
» Qui peut la condamner? qui n'aurait fait comme elle?
— » Il reprenait son bien ! a s'écrie avec fureur
L'intraitable Morgan, qui, dans le fond du cœur,
Convoitant les Etats qu'Ambigate abandonne,
Croit par ce zèle ardent acheter la couronne.
Mais une part du peuple a cessé d'écouter
L'imposteur qu' Abaris venait de réfuter.
Les arnis d'Ambigate autour de lui s'amassent.
238 LA FRAXCIADE.
C'est en vain que Morgan et Brannès les menacent.
La druidesse en vain a fait parler les dieux.
Quoi que leur reine ait fait, tout est juste à leurs yeux.
Ambigate sur eux reprend tout son empire.
Tandis que leurs rivaux, ardents à la proscrire,
Voudraient la dépouiller et du sceptre et du jour,
Leur zèle excuse tout, sa fuite, son amour.
Le druide Athamas est le seul qui balance.
Il aimait Ambigate, il soigna son enfance.
Et du fatal amour qu'il espérait guérir,
Il hésite à l'absoudre et craint de la punir.
On l'abandonne au doute où son âme est plongée.
En deux camps ennemis Lutèce est partagée.
Leurs cris injurieux se croisent dans les airs.
Ainsi monte et s'accroît le bruit des flots amers,
Lorsque sur les rochers, par l'ouragan poussées,
Se gonflent par degrés leurs vagues courroucées ;
Et bientôt le fracas de tous les éléments
Répond d'un pôle à l'autre à leurs mugissements.
Tel s'étend et s'accroît dans cette triste ville
L'affreux rugissement de la guerre civile.
En défis insultants, en grossiers démentis,
En menaces de mort, luttent les deux partis.
De leur sang fraternel ils vont rougir la terre,
Quand paraît une femme à la figure austère.
Ses longs et blancs cheveux de cyprès couronnés
Flottent sur son épaule, aux vents abandonnés.
Son farouche regard qu'un cil épais ombrage,
Ses traits durcis, brunis et sillonnés par l'âge,
De la peur dans ce peuple ont jeté le frisson.
C'est la vieille Almodis; tout Celte- sait son nom.
C'est de l'île de Sayn la prêtresse suprême.
« Que vos armes, Gaulois, tombent à l'instant même,
» Dit-elle; suspendez vos criminels débats.
» Malheur à qui troubla la paix de ces Etats,
» A qui prolongerait cette effroyable lutte !
» Sous le dôme sacré des forêts du Carnute
» Tous les prêtres de Dis vont bientôt s'assembler.
y, Portez-y ce débat, qu'eux seuls doivent régler.
« Qu'Athamas et Brannès s'apprêtent à s'y rendre.
« Et vous, dans vos foyers allez en paix attendre
» L'arrêt qu'au saint collège auront dicté les dieux. »
Tout s'enfuit, se disperse; et son œil furieux
240 LA FRANC IADE.
Se tournant tout à coup vers l'autre druidesse :
«Perfide! a-t-elle dit, qui t'arrête à Lutèce?
n Oublierais-tu déjà que j'ai sauvé tes jours,
s Que tes os décharnés, sans nous, sans nos secours,
» Seraient le vil jouet des flots où t'a jetée
» Du farouche Albion la horde révoltée?
» Ta beauté, ta jeunesse, et surtout tes malheurs,
n Pour la première fois ont attendri nos cœurs.
» La pitié fit fléchir nos instincts sanguinaires.
n Xous daignâmes t' admettre à nos sacrés mystères;