CHAPITRE VII
Le compte-joint en Belgique.
La proximité de la Belgique devait forcément attirer les vues des capitalistes français, lorsque se produisit au lendemain des lois de 1901 et 1903 le grand exode de capitaux. Chassés de France par la crainte du péril socialiste et l’animosité contre un Gouvernement qui venait de faire la loi de Séparation, les capitaux français devaient tout naturellement se porter avec confiance vers un pays étranger gouverné depuis 1884 par des cabinets conservateurs, et dans lequel, grâce au système de vote en vigueur, l’élément socialiste, c’est-à-dire l'élément qui poursuit l’accroissement incessant des charges qui grèvent la fortune mobilière, n'a que peu d'influence.
L'accueil fut d’ailleurs engageant, du côté de la Belgique. Et puis, ce pays offrait aux Français un attrait tout particulier. N'oublions pas que nos compatriotes voyagent — ou voyageaient — peu en dehors de nos frontières ; mais nombreux sont les
Français, qui, une fois dans leur vie au moins, ont
visité Bruxelles ou les Flandres. L’amabilité des gens, le charme du voyage, laissent un bon souvenir, et quand il s’agit de choisir un pays étranger, dans un cas analogue à celui qui nous occupe, la pensée se porte naturellement vers cette Belgique qui est pour nombre de nos compatriotes jointe étroitement à leurs uniques souvenirs de voyages à l'étranger, et en tout cas, à de bons souvenirs. La défiance qu'excite toujours l’étranger chez les capitalistes qui ont peu voyagé existe donc peu ou point à l’égard de la Belgique, qui, en somme, est très connue des Français, et offre l’avantage de la communauté de langue et de monnaies.
Tout concourait à favoriser l’exode des capitaux français vers la Belgique, qui réalise à merveille l'union de ces conditions économiques et juridiques, que nous avons qualifiée d’indispensable pour la mise en valeur de tout compte. Il ne suffit pas, rappelons-nous le, qu’un régime juridique approprié rende l'existence du compte-joint possible, il faut de plus que l’activité du marché et la solidité des banques permettent d'obtenir un intérèt rémunérateur.
Or, sur ces trois points : activité du marché, solidité des banques, et régime juridique, les capitalistes
français peuvent ètre rassurés :
A. — Activité du marché.
M. Charles Dumont (1) donne une heureuse définition de la situation financière de la Belgique: « Au point de vue fiscal, on peut diviser les grands États en trois groupes naturels : les États qui prêtent, les États qui empruntent, et les États qui peuvent servir de banquiers ou d’intermédiaires.Or la Belgique est à la fois un État intermédiaire et prêteur. Elle est assez riche pour prêter à autrui; et, aux bénéfices que les capitalistes belges tirent de leurs prêts à l'étranger, les banquiers belges ajoutent les bénéfices des courtages recueillis comme dépositaires et gérants des fortunes mobilières françaises, anglaises, allemandes. »
La prospérité de l’industrie favorisée par la présence de riches gisements houillers, et l’activité que le commerce d'exportation doit au puissant port d’Anvers, contribuent à donner aux transactions de la Bourse de Bruxelles une importance qui, certes, ne peut se comparer à celle du marché de Paris, mais est cependant très réelle. A côté des fonds d’États y figurent des groupes très sérieux de valeurs minières et congolaises, et des valeurs industrielles de premier
ordre.