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CHAPITRE XII

Reddition du Château de Dieppe — Deux lettres de Louis XIV — Lettre de Mazarin au duc de Richelieu — Succès diplomatiques du Cardinal — Soumission du Havre.

Le marquis Du Plessis-Bellière qui ignorait au début de son arrivée à Dieppe la fuite de la duchesse de Longueville, mit à profit l'affolement causé par la nouvelle de l'arrivée du Roi et marcha à l'assaut du Château, à la tête de six compagnies bourgeoises, ayant avec elles deux gros canons.

Le sieur de Montigny, découragé par la fuite de la duchesse, savait bien que les dieppois ne se laisseraient pas influencer par les menaces et voyait que toute résistance était inutile ; il demanda deux jours qui lui furent accordés, les bourgeois se retirèrent et à la suite du délai demandé, le château fut remis à M. Du Plessis-Bellière.

Le comte d'Harcourt, gouverneur de la province de Normandie, qui y avait été maintenu pour y commander sous l'autorité du Roi, pendant la disgrâce de M. de Longueville, nomma M. Du Plessis-Bellière, gouverneur de Dieppe et le sieur Des Rocques comme lieutenant du roi.

Le 11 Février, Colbert écrivit à Le Tellier :

« Le sieur du Plessis-Bellière fut avant-hier (9 fé. « vrier) maitre absolu du château et du fort du « Pollet de Dieppe, le peu qu'il y avait de garni- « son en étant sorti et s'étant débandé aussitôt, on « a appris des officiers qui étaient dans ces places « qu'aux cris de joie que tout le peuple de cette « ville fit à l'entrée du sieur Du Plessis, les soldats « qui étaient en garnison dans le dit château, « mirent bas les armes et les jetèrent au bas de la « muraille pour se sauver. ■

Louis XIV, pour reconnaître la fidélité des Dieppois à son égard et les en remercier, envoya les deux lettres suivantes, l'une au gouverneur de la ville, l'autre aux échevins :

« A Monsieur Du Plessis-Bellières, maréchal de « camp en mes armées, et commandant pour mon « service, en ma ville de Dieppe. »

« Monsieur Du Plessis-Bellières, la fidélité que « les habitants de ma ville de Dieppe ont toujours « témoigné avoir au bien de mon service, méritant « une récompense proportionnée à leur affection ; « je leur écris la lettre que vous trouverez ci-jointe « et vous fais celle-ci par l'avis de la Reine régente, « Madame ma mère, pour vous dire que vous aviez « à leur rendre, en pleine assemblée de ville, pour « en être fait lecture, afin que chacun sache la « satisfaction qui me demeure de la bonne con-

« duite qu'ils ont tenue en la dernière occasion ce qui s'est présentée en ladite ville, et que j'en « conserverai la mémoire, pour les en reconnaître « en tant ce qui s'offrira pour leur bien et avance tage. Sur ce, je prie Dieu qu'il vous ait, Mon- « sieur Duplessis, en sa sainte garde. Ecrit à Rouen, « le dix-huit de Février mil six cent cinquante. » Signé : « LOUIS. » Et plus bas : « Phelippeaux. »

« A nos Chers et Bien-Amés les Maire, Conseilcc lers, Echevins, Procureur-syndic et Habitants de « notre ville de Dieppe. »

« Chers et Bien-Amés, »

ce Il vous est si ordinaire de donner des marques ce de votre fidélité au bien de cet Etat et d'acqué- « rir, par ce moyen, autant de mérite que d'hon- « neur, qu'il nous semble aussi difficile de préce tendre autre chose de votre part, que de vous « donner de la nôtre, de nouvelles preuves de l'afc< fection que nous vous portons. Nous ne laissons « pourtant pas, quoique les Rois, nos prédécescc seurs aient été libéraux de leurs grâces envers « ceux qui les ont bien méritées, de conserver le « souvenir de ce que firent vos pères, lorsque « notre aïeul combattit pour sa gloire, pour sa vie « et enfin pour le salut de la France, aux environs « de vos murailles ; et Nous voyons, par la suite « de vos actions, que comme vous avez été héri- « tiers de leurs biens, vous l'avez été aussi de leur « zèle au service de leur souverain qui, ayant suc-

« cédé à la couronne de son père, a pareillement « succédé à l'amour qu'il vous portait ; comme « vous Nous l'avez fait voir en la dernière occasion « qui s'est présentée depuis peu en notre ville de « Dieppe, que votre fidélité est à l'épreuve de tous « les artifices de la corruption, et qu'il est impos- « sible d'arracher de vos cœurs, les respects que « vous devez à votre Roi ; Nous avons résolu pour « vous témoigner la satisfaction qui nous en de- « meure, de vous faire jouir pleinement de vos « privilèges, de vous les confirmer et de les aug- « menter, s'il vous en reste à désirer ; afin que la « postérité sache que nous avons été aussi recon- « naissant en votre endroit, que les Rois nos ancê- « très, et que vous n'avez pas moins mérité de « Nous, que les vôtres avaient fait d'eux. Vous con- « serverez en vos archives cette lettre que Nous « vous faisons, de l'avis de la Reine régente, notre « très honorée dame et mère, afin que vos enfants « la montrant aux Monarques qui nous succède- « ront, les excite à les avoir en la même considé- « ration que Nous vous avons, et que vous l'avez « mérité. Cependant Nous vous assurons que duce rant le cours de notre règne, Nous serons « soigneux de vous départir les effets de notre « bienveillance, et toutes les faveurs qui pourront « contribuera votre avantage, et à l'accroissement « et richesse de votre ville. Donné à Rouen, le dixce huitième jour de Février mil six cent cinquante. « Signé : « LOUIS ». Et plus bas:* Phelippkaux. »

Le roi accorda en outre des titres de noblesse aux Echevins en exercice et à plusieurs capitaines des compagnies bourgeoises de Dieppe.

Le Havre n'opposa pas de résistance au roi ; le duc de Richelieu, dès le 6 février, avait envoyé à Rouen, son frère, l'abbé de Richelieu, afin de négocier avec la Cour.

Le même jour, Mazarin écrivit à Le Tellier :

« L'on oubliera rien pour se bien assurer du « Havre. Enfin, puisque leurs Majestés sont venues « en cette province pour y bien établir l'ordre et « la tranquillité,on y travaillera avec toute l'appli- « cation possible et l'on tâchera de pourvoir à « toutes choses, en sorte qu'il n'y arrive plus de « troubles à l'avenir et que l'on puisse être hors « d'inquiétude.»

Le duc de Richelieu prétexta une maladie pour ne pas se rendre lui-même à Rouen, où il craignait pour sa liberté ; Mazarin, qui le pressait de venir auprès du roi, lui écrivit le 11 février :

« Je suis bien marri que votre mal augmente et « continue ainsi à vous empêcher de venir rendre « en personne vos devoirs à leurs Majestés, comme « il serait à souhaiter par toutes sortes de raisons, « que vous eussiez déjà fait, mais tous les mauvais « offices qu'on pourrait tâcher de vous rendre là- « dessus ne seront jamais capables de me persua- « der que vous puissiez avoir la moindre pensée « contre ce que l'on doit attendre du neveu et de

« l'héritier de celui (le cardinal de Richelieu) qui, « par sa fidélité et son zèle au service du roi, s'est « encore rendu plus recommandable que par « toutes ses autres grandes qualités, quand je n'au- « rais pas la forte inclination que j'ai toujours eue « à vous servir, les obligations que j'ai à la mé- « moire de M. le Cardinal, votre oncle, me sont a trop présentes pour pouvoir manquer à ce qui « peut être de mon devoir envers celui qui porte « son nom, et ceux qui veulent vous donner des « soupçons, au contraire, pèsent encore plus en « sottise qu'en mauvaise volonté ; si dans les com- « mencements de la régence, lorsque le peu de « crédit qu'il a plu à la bonté de la reine de me « donner auprès d'elle était encore mal établi, je « n'ai pas hésité de mettre en compromis toute ma « fortune pour soutenir la votre et celle de votre « maison contre les puissants ennemis qui faisaient « leurs efforts pour la détruire, jusqu'à méditer en « tout cas ma retraite plutôt que d'être spectateur « des disgrâces qu'on vous préparait, vous avoue- « rez je m'assure, qu'il n'y a pas apparence que « vous deviez maintenant vous promettre de ma * reconnaissance moins d'atfection pour ce qui « vous regarde. »

« Quand à votre mariage, contre lequel on veut « vous persuader que je travaille avec tant de soin, « il est certain néanmoins que je n'ai pas été inu- « tile à empêcher que Madame votre tante ne se « soit pourvue en Justice. »

Mazarin, dans un autre passage de ses carnets, s'exprime ainsi au sujet du duc de Longueville qui avait voulu s'emparer du Havre :

« Il aurait grand tort à me croire si lâche que de « vouloir être l'instrument de la ruine de celui qui « porte le nom et est l'héritier de mon bienfaiteur. »

Il fallait pourtant que le cardinal put convaincre le duc de Richelieu et pour cela, il lui fallait obtenir pour la duchesse sa femme, le fameux tabouret qui lui avait été retiré à la Cour par la Reine-Régente.

C'était reconnaître la légitimité du mariage du duc et de la duchesse, et blesser par cela même l'orgueil de la duchesse d'Aiguillon, aussi Mazarin envoya-t-il auprès de cette dernière, Le Tellier, pour négocier cette affaire si délicate.

La duchesse d'Aiguillon se montra fort disposée à enlever la place du Havre au jeune duc, mais lorsqu'il fut parlé d'accorder un tabouret à la Cour à la duchesse de Richelieu, la duchesse d'Aiguillon, hautaine et vindicative, protesta avec véhémence contre cette solution et supplia Le Tellier d'intercéder auprès du roi pour qu'il ne donnât pas le tabouret, du moins pendant la durée du procès en cours, relatif à l'annulation du mariage de celle qu'elle désignait encore sous le nom de Madame de Pons.

Les négociations concernant le duc et la duchesse de Richelieu se prolongèrent quelques

temps encore, mais tout cela finit par la soumission au roi de la place du Havre et la reconnaissance du mariage du duc et de Madame de Pons, ainsi qu'on le verra plus loin.

Gaston d'Orléans, que Le Tellier tenait au courant de toutes les phases du voyage de la Cour en Normandie, é lait le premier à se réjouir des succès diplomatiques du cardinal Mazarin ; la preuve en est dans cette lettre du 11 février, écrite par Le Tellier au premier ministre :

« Je rendis compte hier à son Altesse Royale des « nouvelles de ce qui se passe en Normandie, dont « les trois lettres de votre Eminence,du9, faisaient « mention, qui les reçut avec toute la joie que « votre Eminence avait prévue, et fut aussitôt en (( donner part à Madame, m'ayant tait l'honneur « de me dire que ces succès arrivés en Normandie « et l'affaire de Damvilliers (cette ville s'était sou- « mise aux envoyés royaux) étaient la ruine du « parti contraire. Elle ajouta aussi que ces avan- « lages étaient dus à la prudence et à l'activité de « votre Eminence, et que la reine n'aurait jamais « pu confier la conduite des affaires de l'Etat à « personne qui les lit succéder (réussir) plus glo- « rieusemenl, ni qui eut plus d'affection et si peu « d'intérêts personnels. Ce que son altesse me dit « tout bonnement en exagérant les mauvaises ren-

« contres (ce mot s'employait au XV 11 siècle dans « les deux genres) que votre Eminence avait eus « sans y avoir contribué, et qu'elle avait plaisir de « voir que chacun se détrompait des impressions « contraires, que les brouillons avaient voulu jeter « dans les esprits. »

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