CHAPITRE Xlll
Reddition de Caen — La famille de Matignon — Pacification de la province — Pierre Corneille procureur syndic à Rouen — Le château de Pont de-1'Arche — La Cour quitte la Xormandie.
Mazarin ne se contenta pas d'assurer au roi la fidélité de la Haute-Normandie, il entama des négociations pour que la Basse-Normandie complétât ses succès.
Au château de Caen commandait Le Blanc de la Croizette, un des partisans du duc de Longueville, le Cardinal négocia la reddition de cette place ainsi que le prouve celte lettre écrite par lui le 9 février, à Le Tellier :
« La personne que j'avais employée pour ména- « ger la Croizette est de retour. L'affaire est ajustée, « on y envoie un enseigne des gardes avec quatre- « vingts hommes, pour tenir garnison dans le « château.
« On a promis douze mille écus comptant, pour « le paiement de la vieille garnison de l'année dcr- « nière (1649) dont la Croizette avait déjà les assi- « gnations. »
D'après Floquet, le mot assignation veut dire, dans l'esprit du Cardinal, mandais de payement assignés sur un fonds déterminé.
Mazarin ajoutait aussi une grande importance à s'assurer des membres de la famille de Matignon dont l'influence était grande dans la Basse-Normandie.
Pendant le séjour de la Cour à Rouen, les plaintes furent nombreuses contre cette famille.
En 1649, M. de Matignon, comte de Torigny, avait été un ardent frondeur, son frère Léonor de- Matignon, évêque de Lisieux, avait joué dans le Pays d'Auge un rôle des plus suspects et on accusait encore le premier d'avoir continué les hostilités après la paix de Rueil ; la femme de M. de Matignon, Anne Malon de Bercy, était comprise également dans les plaintes, on en peut lire la preuve dans les Lettres de Mazarin, carnet XIV, page 30 : « L'on a fait des plaintes contre Madame « de Matignon, et son mari exigea dix jours durant « la taille après la paix faite et le Te Deum chanté « et fit mille actes d'hostilité. »
Il fut enjoint à M. de Matignon de se rendre à Rouen, en sa qualité de lieutenant général du gouvernement de Basse-Normandie, et le 10 février, il vint présenter ses hommages au roi et remit entre les mains du jeune monarque les trois places dont il avait le gouvernement particulier, Saint- Lô, Cherbourg et Granville.
« De sorte, ajoute le Cardinal dans ses carnets,
« que voilà, en moins de cinq jours, les huit places « dont on pouvait douter, assurées au roi, autant « qu'aucunes autres de son royaume. »
Les huit places dont parle Mazarin étaient celles de Rouen, Dieppe, Le Havre, Pont-de-1' Arche, Caen, Cherbourg, Saint-Lô et Granville.
Au nombre des griefs formulés contre M. de Matignon, se trouvait celui d'avoir assiégé Valognes en 1649 et d'avoir enlevé le gouvernement de cette place à Henri-Robert Gigault de Bellefonds, qui fut le père du maréchal de Bellefonds.
On chassa le gouverneur du château de Carentan. qui était un partisan du duc de Longueville et de la famille de Matignon et le château fut rasé.
Dans le carnet XIV, Mazarin écrit : « Déposséder « le gouverneur de Carentan, c'est un méchant « homme : raser le château. »
Avant de quitter la Normandie, le Cardinal fit ordonner des mesures destinées à amener la tranquillité dans la province, si troublée par les exactions des bandes armées.
La plupart des officiers auxquels le duc de Longueville avait confié le commandement des troupes et des milices bourgeoises furent remplacés ; le marquis de Beuvron, gouverneur de la citadelle de Rouen, qui était suspect à plus d'un titre et qu'on accusait non seulement d'avoir montré de !a déférence envers la duchesse de Longueville à Rouen, mais qu'on rendait encore responsable de
ia faute de son fils, le marquis d'Ectot, qui avait laissé en 1649, le duc pénétrer dans le vieux Palais fut remplacé par le marquis de Fourilles, lieutenant d'une compagnie aux gardes.
La garnison du vieux Palais fut enlevée et quatrevingts suisses de la garde du roi furent envoyés pour la remplacer.
Au sujet des changements apportés à Rouen, on peut lire de curieux détails dans une lettre de Mazarin à Le Telliér. « On a destitué, écrivait-il à « ce dernier, le capitaine des arquebusiers, fait par « M. de Longueville et divers autres capitaines et « officiers faits aussi par lui et entre autres un « Conseiller du Parlement qui était son parent. « Le sieur de la Marguerie est allé au Parlement « pour leur faire savoir les intentions du roi. Les « Chambres assemblées ont résolu, d'une voix, « d'obéir à tout ce que sa Majesté ordonnerait. On « a destitué le major de la ville, qui est le lieute- « nant du vieux Palais, pensionnaire de M. de « Longueville, on le remboursera de dix mille « livresque sa charge lui coûtait et on y pour- « voiera d'une autre personne. On a ôté à un autre « Conseiller, parent aussi de M. de Longueville, « une porte fortifiée, et on remit la garde à la ville « qui, conformément à l'usage ancien, y établit un « échevin. »
« On a fait de même du fort qui est au bout du « pont, que M. de Longueville avait fait fortifier. « Tout, cela s'est passé avec grands applaudisse-
« ments de toute la ville, qui voit qu'on remet « toutes choses dans Tordre ancien et qu'on a en- « tière confiance aux habitants. »
Le fort, qui est désigné plus haut par Mazarin, était appelé Barbacane et formait la tête du pont de Rouen du côté du faubourg de Saint-Sever.
La Fontaine du Pin, sergent-major de la ville, Plénoche et Montenay, créatures du duc de Longueville qui commandaient l'unie fort de la Barbacane et l'autre celui de la porte cauchoise, furent remplacés par Lignerolles, Pouchet et de Brèvedent de Sahurs, dans leurs commandements respectifs.
Le Procureur au Parlement, Roquette, qui était regardé comme suspect, fut remplacé par Bazin ; Baudry, procureur syndic des Etats de Normandie dont la sympathie pour la maison de Longueville avait porté ombrage au roi, fut destitué et Corneille nommé en son remplacement.
La nomination du grand poète normand a été mise en lumière parFloquet dans son Histoire du Parlement de Normandie et le texte de cette nomination a été publié par M. de Beaurepaire dans le tome III des cahiers des Etats de Normandie, pages 334 et 335.
Ce fut le 15 février 1650 que Pierre Corneille obtint cette charge par délégation royale ; il est dit dans l'acte de nomination du poète :
« Sa Majesté ayant, pour des considérations im- « portantes à son service, destitué, par ordonnance
« de ce jourd'hui, le sieur Baudry de la charge de « Procureur des Etals de Normandie et étant né- « cessaire de la remplir de quelque personne ca~ « pable et dont la fidélité et l'affection soit connue, « sa dite Majesté a fait choix du sieur de Corneille, « lequel, par l'avis de la reine régente, sa mère, « elle a commis et commet à la dite charge au lieu « et place du dit sieur Baudry, pour dorénavant « l'exercer et en faire les fonctions jusques à la « tenue des Etals prochains et jusqu'à ce qu'il en « soit autrement ordonné par sa dite Majesté, la- « quelle mande et ordonne à tous qu'il appartien- « dra de reconnaître le dit sieur de Corneille en la « dite qualité de Procureur des dits Etats sans « difficulté. Fait à Rouen, le 15e jour de Février « 1650. Signé LOUIS, et plus bas, de Lomenie. »
La charge de procureur syndic des Etals de Normandie avait une importance très grande car ce magistrat, élu et mandataire des députés de la province, était chargé pendant l'intervalle des cessions de veiller à l'exécution des décisions du Parlement.
Les écrivains frondeurs blâmèrent par leurs écrits la nomination de Pierre Corneille ; aussi dans Y Apologie particulière pour le duc de Longueville, dont il sera encore parlé plus loin, Mazarinade publiée en 1650, on lit :
« Baudry a du moins cette consolation dans sa « disgrâce, qu'on ne lui a ôté la protection du
« peuple, que parce qu'où le veut impunément « opprimer, et qu'il n'a pas failli dans sa charge- « En effet on lui a donné un successeur qui sait « fort bien faire des vers pour le théâtre, mais « qu'on dit assez fort mal habile pour manier les « grandes affaires, bref il faut qu'il soit ennemi du « peuple, puisqu'il est pensionnaire de Mazarin. »
Le château de Pont-de-1'Arche, dont les rouennais avaient demandé au roi la destruction, fut rasé après avis de Gaston d'Orléans et des maréchaux Schomberg, de l'Hôpital et du Plessis- Praslin.
Mazarin régla le 16 février la situation du Havre; la lettre écrite par lui à Le Tellier, le 17 du même mois, en fait mention :
« Nous accomodcàmes hier l'affaire du Havre ; « on a fait tomber présentement le commandece ment à Sainte-Maure ; et je vous assure qu'il n'a « pas iallu peu d'adresse pour cela, parce que « Mme de Richelieu y avait grande répugnance ; « M. de Richelieu et Madame viennent à Paris « avec l'abbé (de Richelieu). Sainte-Maure a donné « toutes les assurances possibles de sa fidélité, c ayant donné sa parole d'obéir aveuglément à « tout ce qui serait ordonné par le roi. »
Le Cardinal ajoutait un peu plus loin dans eetle lettre :
« Son Altesse Royale jugera, qu'après avoir as- « sure toutes ces places, ce n'est pas avoir peu fait « encore d'avoir obligé M. et Mme de Richelieu, « MM. de Matignon, de Beuvron et de Lisieux, « (Léonor de Matignon, évêque, comte de Lisieux), « de venir à Paris, et cela sans bruit ni réclame. » D'après Morosini, le Cardinal aurait tiré de la Normandie des avantages pécuniaires fort importants ; il parle de neuf cent mille écus ; Floquet donne seulement dans son Histoire du Parlement de Normandie, trois cent mille livres imposées sur les généralités de Rouen, Caen et Alençon.
Les neuf cent mille écus, cités par Morosini auraient été employés, d'après ce dernier, de la manière suivante : cinq cent mille pour soulager la misère publique ; trois cent mille pour rembourser les charges du semestre, et cent mille que la reine régente donna à Mazarin en récompense des services rendus par lui et pour le dédommager du pillage de son mobilier pendant les dernières émeutes.
La Cour qui avait quitté Rouen le 20 février, arriva à Paris le 21.