‹ La Fronde en NormandieChapitre 14 sur 20 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Nouveau complot — Les Princes et leur correspondance — Requête du Parlement — Mazarin feint un voyage à l'étranger — Colère du Peuple — Arrêts du Parlement — Mazarin délivre lui-même les trois Princes — Opinion de divers auteurs.

A Paris, les Frondeurs se vengèrent du comte d'Harcourt en le traitant dans leurs chansons de recors de Mazarin et on répandit en tous lieux des caricatures, le représentant déguisé en prévôt et surveillant la translation des Princes.

Un nouveau complot, tramé contre le comte d'Harcourt et ourdi pour délivrer les Princes, eut le même sort que le premier ; le gouverneur n'était pas aimé en Normandie, il remplaçait le duc de Longueville et était arrivé en ennemi ; c'en était assez pour indisposer les Normands contre lui, ses soldats avaient rançonné les villes et le Parlement lui-même désirait son rappel.

Le duc d'Orléans se tourna aussi contre Mazarin et le Parlement de Paris, les Frondeurs, la Noblesse, s'entendirent tous pour obtenir de la Reine Régente la délivrance des Princes,

Ces derniers entretenaient, malgré la surveillance

de de Bar, des relations avec leurs amis ; dans les pièces d'argent qui leur étaient envoyées pour leur permettre de se procurer quelques douceurs, on glissait des écus creux, habilement fabriqués, qui contenaient la correspondance des Frondeurs ; Condé put même se procurer des poignards et une épée, espérant en avoir besoin à toute occasion.

Lenet nous apprend « que Conti, pour passer le « temps, s'était mis en tète d'apprendre le métier « de sorcier et d'évoquer le diable, ce dont lïncré- « dule Condé s'amusa beaucoup ».

Les membres du Parlement de Paris, d'accord en cela avec le premier président, Mathieu Mole, qui désirait la délivrance des Princes, présentèrent une requête en leur faveur à la Cour, Mathieu Mole disait avec la plus entière bonne foi : « Voilà servir les Princes dans les tonnes et en gens de bien et non pas en factieux », car Gondi ne laissait pas deviner au Parlement l'entente de l'ancienne et de la nouvelle Fronde, dans la crainte de voir échouer ses projets.

Duplessis, dans ses Mémoires, dit « que ce fut « insensiblement que se développèrent les ressorts « de la faction et la résolution d'employer, s'il le « fallait, la violence pour arracher à la reine son « consentement à L'élargissement des prisonniers « et à l'éloignement du Ministre. »

Gondi, pour enlever au Parlement ses derniers scrupules, dit enfin que la victoire de Kcthel ayant

mis la France à l'abri de toute appréhension de la part de 1 étranger, il concluait à ce qu'il fut fait des remontrances à la régente sur les désordres de 1 Etat « la conservation des membres de la famille «royale étant la principale ressource du royaume ,, ajoutait-il, « il faut supplier le roi de faire sortir « les Princes du Havre, où l'air est infect et mal- « sain, et de les mettre, en attendant leur liberté « dans quelque endroit où leur santé ne coure « point de risque ».

Mathieu Mole trouva que « l'avis était officieux et favorable aux Princes », efle Parlement rendit un arrêt par lequel il ordonnait que « très hum- « blés remontrances seroient faites à la reine pour « obtenir d'elle la réconciliation des membres de « la famille royale et la liberté des Princes et « qu'un président et deux conseillers supplirolent « le duc d'Orléans de s'entremettre dans cette « affaire. »

En face de l'union de tous les partis, la Reine et son ministre étaient seuls pour tenir tête à 1 orage ; Mazarin pensa que son éloignement momentané calmerait les esprits et diminuerait, s'il ne pouvait les éteindre, les passions déchainées contre lui.

C'est pour cela que, le soir du 6 février 1651, le Cardinal, vêtu d'une casaque rouge, coiffé d'un chapeau à plumes et accompagné seulement d'une laible escorte, quitta Paris, laissant supposer à ses

ennemis qu'il abandonnait la lutte pour se réfugier hors du royaume ; la Reine devait le rejoindre secrètement à Saint-Germain avec son fils.

Mazarin se rendait au Havre pour resserrer la captivité des Princes, mais l'entente d'Anne d'Autriche et du Ministre transpira et le peuple de Paris, s'armant avec colère, cerna le Palais-Royal pour empêcher la Régente et le jeune Roi de quitter encore une fois la capitale; Anne d'Autriche fut même obligée de montrer aux plus audacieux Louis XIV endormi, pour calmer les esprits surexcités par cette nouvelle.

Le 9 février 1651, le Parlement de Paris rendit des arrêts enjoignant au Cardinal de quitter le royaume avec défense d'y reparaître jamais.

Mazarin, las d'attendre la reine qui n'avait pu le suivre à son départ de Paris, se rendit le 10 au Pont-de-1' Arche, passa à Cailly les 11 et 12 février, et reçut enfin à Lillebonne le 13, la visite de Na vailles, qui lui apportait la nouvelle des graves événements de Paris et de l'attitude des Frondeurs envers la Reine Régente, à laquelle ils avaient arraché l'ordre, le 10 février, de délivrer les prisonniers.

La Rochefoucauld, Viole et plusieurs autres partisans des Princes furent chargés d'accompagner le secrétaire d'Etat la Vrillière qui avait reçu la mission de partir pour le Havre pour mettre 1rs Princes en liberté.

Mazarin n'avait plus qu'un parti à prendre,

c'était celui de devancer les envoyés d'Anne d'Autriche et d'aller au Havre en toute hâte pour délivrer lui-même les Princes ; ce fut à ce parti extrême qu'il s'arrêta, car il caressait, par cela même, le secret espoir de se réconcilier avec eux.

Le matin du 13 février, le Cardinal arriva au Havre, où de Lionne l'avait précédé ; il se fit mettre au courant par ce dernier, de la situation des esprits dans cette ville et ayant laissé son escorte aux portes de la Cité, il y entra accompagné seulement par quelques-uns de ses cavaliers.

L'artillerie des forts et celle des vaisseaux lui rendit les honneurs dûs au ministre du Roi.

Le secrétaire du duc de Longueville, Priolo, a fourni des renseignements très curieux sur les différentes phases de ce voyage, renseignements qui sont confirmés par une lettre que Mazarin écrivit le 27 février à Bartet de Péronne.

On comprend l'étonneinent des Princes lorsqu'ils virent entrer dans leur prison, à la place des amis qu'ils attendaient, le Cardinal lui-même qui leur apportait leur délivrance.

Mazarin, tout botté et couvert de son manteau de voyage, ne s'était fait accompagner dans la tour dite de François I01*, que par le commandant de son escorte et par Priolo ; lorsqu'il fut parvenu dans la chambre occupée par les trois Princes, il les salua et ordonna à de Bar de lire la lettre de la Régente qui lui enjoignait d'obéir au Cardinal pour tout ce qui concernait la liberté des Princes.

Puis il annonça à Condé qu'il lui rendait la liberté « et lui demanda son affection pour le Roi, pour « la Reine et pour lui-même. Le Prince répondit « en peu de mots, remerciant la Reine, protestant « de son dévouement pour elle et pour le service « du Roi ainsi que de son attachement pour le « Cardinal. »

Les Princes se mirent à table à dix heures du matin avec Mazarin et le repas fut cordial, en apparence du moins, car les propos échangés étaient démentis par le ton sur lequel ils étaient prononcés, pourtant chaque convive fit bonne contenance et à la fin du repas, Longueville et Conti s'empressèrent de quitter la citadelle et de prendre place dans le carrosse du maréchal de Grammont.

Mazarin resta encore quelques instants dans la chambre des prisonniers, en conférence avec Condé pour se justifier à son égard et lui expliquer que le principal auteur de son arrestation avait été le duc d'Orléans à l'instigation du Cardinal de Retz; il fit tous ses efforts pour engager Condé à servir fidèlement le Roi et la Reine-Régente et à se séparer des Frondeurs; le Cardinal après avoir insisté sur le service qu'il venait de lui rendre en le délivrant, accompagna Condé jusqu'au carrosse dans lequel Longueville et Conti l'attendaient et salua les Princes avec déférence ; on dit que Condé en donnant Tordre de départ, laissa échapper un

bruyant éclat de rire, en criant au conducteur pour tout adieu à Mazarin : « Touche, cocher ! »

L'entrevue du Havre a été racontée diversement par plusieurs auteurs.

Joly, en parlant du Cardinal, s'exprime ainsi : « il s'humilia jusqu'à arroser les genoux de M. le « Prince, les larmes aux yeux et lui demander sa « protection. »

Madame de Motteville dit que « ne pouvant faire une action de ministre, il en fit une de courrier. »

La Rochefoucauld, qui doit avoir été mieux instruit, raconte « qu'il voulut justifier sa conduite « envers eux, en leur disant le sujet qu'il avait eu « de les faire arrêter ; qu'ensuite, il leur demanda « leur amitié et leur dit néanmoins avec fermeté « qu'ils étaient libres de la lui accorder ou de la « refuser, et que quoi qu'ils fissent sur cela, ils « pouvaient, dès ce moment, sortir du Havre et « aller où il leur plairait ; apparemment ils lui « promirent ce qu'il voulut, il dîna avec eux et « partit pour Sedan. »

Mademoiselle de Montpensier dit : « M. le Prince « me raconta qu'en dînant ensemble, M. le Cardi- « nal Mazarin n'était pas si en humeur de rire que « lui et qu'il était fort embarrassé. La liberté de « sortir avait plus de charme pour M. le Prince « que la compagnie de M. le Cardinal. Il dit qu'il « sentit une merveilleuse joie de se voir hors du « Havre, l'épée au côté ; il peut aimer à la porter,

« il s'en sert assez bien. Lorsqu'il sortit, il se re- « tourna vers M. le Cardinal et dit : Adieu, Monsieur « le Cardinal Mazarin, qui lui baisa la botte. »

Bossuet. dans l'oraison funèbre de M. le Prince, cite ce mot de Coudé : « Je suis entré en prison le « plus innocent des hommes ; j'en suis sorti le « plus criminel. »

Les Princes quittèrent le Havre, salués par l'artillerie des forts ; partout où ils passèrent, des acclamations retentirent et on alluma des teux de joie : il y en eût un surtout qui amusa beaucoup les Princes, et qui était formé par une figure de paille, affublée d'une jupe rouge représentant le Cardinal ; ils s'arrêtèrent d'abord au château de Grosmesnil, près de Saint-Romain- de- Colbosc, chez le sieur d'Haudetot, où ils trouvèrent La Rochefoucauld, le président Viole, le ministre de Lionne et Philypeaux, qui apportaient l'ordre signé par la Reine-Régente.

De Lionne les quitta bientôt pour aller informer Anne d'Autriche des événements qui venaient de se passer au Havre ; c'est à Grosmesnil que les divers personnages cités plus haut tirent un joyeux souper où les Princes fêtèrent leur délivrance.

Mazarin en quittant les princes, espérait que Condé se déclarerait en sa faveur à son arrivée à Paris ; il écrivit du Havre à de Lionne. le Là Février :

« Je vous prie de vous attacher à M. le Prince « le plus que vous pourrez. Je ne doute point qu'on « ne veuille trouver à redire que je l'aie fait sortir

« sans attendre les ordres du roi ; mais outre que « j'avais pour cela une lettre de la reine, j'ai cru « que l'intérêt du service de sa Majesté et le mien « particulier voulaient que j'en usasse ainsi, « puisque, quelques conditions qu'on eût exigées « d'eux, ne pouvant pas les exécuter avant leur « sortie, il a été beaucoup mieux de se fier à la « parole qu'ils ont donnée de se soumettre à ce « que la reine voudrait et de travailler sincèrement « pour mon retour, que chicaner avec eux, et leur « faire acheter leur liberté par des promesses force cées, car, par ce moyen et étant plus obligés à « la reine, ils en conserveront plus de gratitude « et devant être satisfaits de la façon dont j'en ai « usé, ils s'emploieront plus volontiers pour ce qui « me regarde et me tiendront plus sûrement la « parole qu'ils m'en ont donnée.»

Dans une lettre à Le Tellier, en date du même jour, Mazarin insistait sur les promesses formelles que lui avaient faites les princes : « Je ne les fis pas « mettre en liberté sous caution » écrivait-il « puis- « qu'ils promirent tous trois solennellement de « s'attacher préférablement et irréparablement « à la reine, et de se conformer entièrement à sa « volonté en tout ce qu'il lui plairait de leur « ordonner. . . Ils me promirent aussi par diverses « fois une amitié tout entière et cela, après leur « avoir déclaré que, quand ils ne voudraient pas « être de mes amis, ils ne laisseraient pas pour cela « de sortir de prison à l'instant. »

Le 14 Février, les trois princes entrèrent triomphalement dans la ville de Rouen et une députation du Parlement, composée de quatorze magistrats, vint les saluer à leur arrivée dans la cité ; les princes étaient accompagnés par de nombreux gentilshommes et par des soldats qui leur firent un imposant cortège.

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