‹ La Fronde en NormandieChapitre 16 sur 20 · CHAPITRE XVtl · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVtl

Louis XIV déclare qu'il va gouverner lui-même

— Retour de Mazarin — Le combat de la Porte Saint-Antoine — Le Cardinal quitte encore la France — La Normandie veut vivre en paix

— Les Palinods de Caen et de Rouen — Quelques citations.

Pourtant la volonté bien arrêtée chez le duc de Longueville et les membres du Parlement de Normandie de rester fidèles à Louis XI V, ne les empêcha pas de fulminer contre Mazarin ; le Parlement de Paris avait rendu des arrêts pour faire défense aux gouverneurs des provinces de donner passage ni retraite au Cardinal ; le Parlement de Normandie suivit cet exemple.

Le 7 Septembre, Louis XIV, qui était dans sa quatorzième année, tint un lit de justice où il annonça « à ses peuples que, suivant les lois de son Etat, il en voulait prendre lui-même le gouvernement. »

Mazarin, de son côté, n'avait pas cessé de diriger de l'étranger la politique d'Anne d'Autriche et entretenait avec la reine une correspondance active.

Condé s'était dispensé, seul de tout les princes, d'assister à la cérémonie royale du 7 Septembre et

la duchesse de Longueville avait réussi à l'en traîner encore une fois dans la révolte ; le duc de Bouillon et Turenne refusèrent de les suivre dans cette voie ; la Saintonge et le Périgord se déclarèrent alors pour Condé, et le duc d'Harcourt s'empara de Bordeaux pendant que la Cour, ayant quitté Paris, s'avançait jusqu'à Poitiers pour maintenir le centre de la France dans l'obéissance.

Mazarin, qui avait fait des levées d'hommes en Allemagne et formé des alliances, fut rappelé par Anne d'Autriche le 17 Novembre, et le 24 Décembre le Cardinal franchit à nouveau la frontière pour rentrer en France ; les arrêts des Parlements ne l'intimidèrent plus et, le 28 Janvier 1652, il rejoignit le roi à Poitiers ; la Cour reprit alors le chemin de la capitale.

C'est le 2 Juillet 1652, que Condé et Turenne se trouvèrent en présence et qu'eut lieu à Paris le fameux combat de la porte Saint-Antoine, au cours duquel Mademoiselle de Montpensier, vicomtesse d'Auge, fit tirer le canon de la Bastille sur les troupes royales et prit le commandement de la ville de Paris.

Le 19 Juillet, le duc d'Orléans fut nommé lieutenant général du royaume et le prince de Condé commandant de toutes les armées de France; pendant ce temps-là, l'armée espagnole envahissait le pays.

La Cour voulait fuir en Normandie, mais Turenne réussit à décider la Reine à s'établir à

Pontoise et Mazarin, malgré les instances d'Anne d'Autriche, quitta pour la seconde fois la France, le 19 Août, dans l'espoir de rendre la tranquillité au royaume, que sa présence troublait encore aux yeux des princes révoltés.

En Normandie le mécontentement lut très vif lorsqu'on apprit que la Cour avait l'intention de s'y établir ; le duc de Longueville, le Parlement et la ville de Rouen ainsi que la grande majorité des habitants étaient restés fidèles au roi, mais personne ne voulait plus de guerre dans la province, où chacun désirait désormais la paix et la tranquillité.

Les Parlements de Paris, de Bordeaux et de Toulouse avaient lancé des arrêts de mort contre Mazarin et le Parlement avait refusé de se joindre à eux, mais Longueville, en apprenant les intentions de la Cour, commença des armements sous le prétexte d'interdire l'entrée de la province au Cardinal.

C'est alors que la reine s'aperçut à son grand désappointement que la fidélité de la Normandie était toute « conditionnelle », dit Henri Martin, dans son Histoire de France ; du moment qu'il s'agissait de léser ses intérêts, elle mettait une condition à cette fidélité et celte condition, c'était de laisser ses habitants vivre en paix.

Le Parlement prit aussi à celte époque des arrêts contre les agents du duc de Beau fort, qui fai-

saient en Normandie des levées d'hommes et d'argent, au nom des princes frondeurs.

Les porteurs d'ordonnances s'étaient présentés dans les élections de Verneuil, de Conches, de Bernay, de Breteuil ; les recettes d'Argentan, de Caen, avaient été pillées et le Parlement de Normandie, qui avait cessé toutes relations avec celui de Paris, décida de prendre les mesures les plus rigoureuses et fit arrêter tous les gens suspects.

Il fut décidé a de ne recevoir dans la province « d'autres ordres que ceux du Roi, et le Parlement « enregistra et publia les lettres patentes déclarant « rebelles et criminels de lèse-majesté, Condé et « ses consorts. »

Il y eut bien quelques écrits lancés pour jeter le doute sur la sincérité des sentiments du duc de Longueville, mais en dehors de son ressentiment contre le Cardinal Mazarin, il ne prit plus part aux entreprises des Frondeurs.

Le duc de Longueville encouragea les lettres en Normandie ; les Palinods de Caen et de Rouen célébrèrent la prospérité de la province ; en 1652, à Caen, le duc fut nommé prince des Palinods et invité par les poètes à donner le sujet qu'ils devaient traiter, Longueville proposa celui-ci : La Normandie préservée de la guerre.

A Caen et à Rouen, les poètes normands, Antoine Halley et David Ferrand, chantèrent les louanges

du duc de Longueville pour le bien qu'il fit à la Normandie et célébrèrent les vertus de celui « dont « la modération, dont la sagesse, dont le cœur de « père, ont pu, seuls, lui procurer ce bonheur à « part. »

(Traduction des vers latins d'Antoine Halley).

Le poète Ferrand adressa au duc l'envoi suivant:

Qui peut grand Prince, avec tieu avantage Que tay à qui j'offre me z'écritiaux ? Car les enfants qui sont dans leu berciaux T'en chanteront des cantiques nouviaux Je n'en pourroy estre leur interprète, Quittant le vin, la bière, je souhaite, Mais si Dieu veut, jusqu'à l'ennieullement May et mes vers vanteront ton Altesse Ch'est pour aver maintenant prudemment Rouen en jouais et Paris en tristesse.

Dans un ouvrage de David Ferrand, intitulé Inventaire général de la Muse Normande, paru en 1655 à Rouen, chez l'auteur, qui était imprimeur rue du Bec, on trouve en tête de ce livre (dont un exemplaire du temps existe à la Bibliothèque de Dieppe) une curieuse préface où le poète Ferrand chante encore les louanges du duc de Longueville; voici cette préface dans toute sa saveur :

« A son Altesse de Longueville.

« Monseigneur, « Jadvoue que ce m'est une grande témérité de « me présenter devant vous, et vous offrir ces vers

« crotesques de ma muse normande, d'autant qu'un « esprit comme le vostre ne demande rien que de « sublime et relevé ; mais considérant d'autre part « que l'arc toujours bandé perd beaucoup de ses « premières forces, j'ay creu que donnant relasche « à vostre esprit occupé aux affaires importantes « de l'Estat, vous ne dédaigneriez pas, comme par « passe-leps (temps), de jecter vos yeuxbenevolles « sur le corrompu langage de celle qui nesçauroit « exprimer les bien-faits qu'elle a reçus de vous, « luy ayant procuré une douce paix au milieu des « efforts de la guerre de ses plus proches voisins, « joinct qu'estant pour la seconde fois qu'il a pieu « à vostre grandeur d'accepter la charge de direca teur de la confrairie du Sacré Concept de la « Reyne des Anges, ou dès la première, je reçus « cet honneur de vous en présenter quelque petite « partie, l'ayant toujours continuée depuis quart rante ans sur les occurences du temps, je me « suis persuadé que vous ne luy feriez pas moins « d'accueil et bénévolence de vous la présenter « toute entière en la douceur avec laquelle vous « traiclez tous ceux qui ont l'honneur de vous « aborder ; C'est ce qu'espère de vous (Monsei- « gneur) celuy qui prend la hardiesse de se dire à « jamais,

Votre très humble et très obéyssant serviteur, 1). FERRAND.

Cette dédicace précède quelques vers adressés aussi au duc, dans lesquels David Ferrand célèbre à nouveau la gloire du gouverneur de la Normandie :

A son Altesse

Grand duc comme c'est la coustume Qu'après l'Epistre d'un volume L'on doit estendre par des vers La gloire à qui on la dédie Pour chanter malgré l'envie Aux quatre parts de l'univers,

C'est ce que je n'ay voulu faire Puis qu'il ne m'estoit nécessaire De prendre un si commun sentier, Car, mon Prince, vous pouvez croire Que cet ouvrage en son entier Chante, en cent endroits, vostre gloire.

Comme on le voit par les écrits dithirambiques qui précèdent, le duc de Longueville avait définitivement conquis le cœur des Normands et il ne tenta plus rien désormais contre l'autorité royale.

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