CHAPITRE IV
Les grandes figures de la Fronde : Portraits du duc et de la duchesse de Longueville, du prince de Condé et du prince de Conti, extraits des mémoires du cardinal de Retz — L'alliance des princes et du Parlement — Départ du duc de Longueville pour la Normandie — Craintes de Mazarin.
On trouve également, dans les Mémoires du cardinal de Retz, les portraits des héros principaux de la Fronde normande ; ils ont leur place marquée dans cette histoire et y ajoutent une note piquante ; les voici dans toute leur saveur :
Portrait de la duchesse de Longueville
« Madame de Longueville a naturellement bien « du fond d'esprit, mais elle a encore plus le fin et I le tour. Sa capacité, qui n'a pas été aidée par sa (( paresse, n'est pas allée jusqu'aux affaires dans « lesquelles la haine contre M. le Prince l'a portée « et dans lesquelles la galanterie l'a maintenue. « Elle avait une langueur dans les manières qui <( touchait plus que le brillant de celles mêmes qui « étaient plus belles. Elle en avoit une même dans
« l'esprit, qui avoit ses charmes, parcequ'elle avoit « des réveils lumineux et surprenants. Elle eût eu « peu de défauts si la galanterie ne lui en eût donné « beaucoup. Comme sa passion l'obligea a ne met- « tre la politique qu'en second dans sa conduite, « d'héroïne d'un grand parti, elle en devint l'aven- « turière. La grâce a rétabli ce que le monde ne ce lui pouvoit rendre ».
Portrait du duc de Longueville
« M. de Longueville avoit, avec le beau nom « d'Orléans, de la vivacité, de l'agrément, de la « dépense, de la libéralité, de la justice, de la va- « leur, de la grandeur, et il ne fut jamais qu'un a homme médiocre, parcequ'il eut toujours des « idées qui furent infiniment au-dessus de sa ca- « pacité. Avec la grande qualité et les grands des- « seins, l'on n'est jamais compté pour rien ; quand « on ne les soutient pas, l'on n'est pas compté « pour beaucoup ; et c'est ce qui fait le médiocre ».
Portrait du prince de Conti
« J'oubliois presque M. le prince de Conti, ce « qui est un bon signe pour un chef de parti. Je « ne crois pas vous le pouvoir mieux dépeindre, « qu'en vous disant que ce chef de parti étoit un « zéro, qui ne multiplioit que parcequ'il étoit « prince de sang. Voilà pour le public. Pour ce « qui étoit du particulier, la méchanceté faisoit en « lui ce que la faiblesse faisoit en M. le duc d'Or-
« léans. Elle inondoit toutes les autres qualités, « qui n'étoient d'ailleurs que médiocres et toutes « semées de faiblesse. »
Portrait du prince de Condé
« M. le prince est né capitaine, ce qui n'est ja- « mais arrivé qu'à lui, à César et à Spinola. Il a « égalé le premier ; il a passé le second. L'intrépi- « dite est l'un des moindres traits de son caractère. « La nature lui avoit fait l'esprit aussi grand que « le cœur. La fortune, en le donnant à un siècle « de guerre, a laissé au second toute son étendue. « La naissance,, ou plutôt l'éducation, dans une « maison attachée et soumise au Cabinet, a donné « des bornes trop étroites au premier. L'un ne lui « a pas inspiré d'assez bonne heure les grandes et « généreuses maximes, qui sont celles qui font et « qui forment ce que l'on appelle l'esprit de suite. « Il n'a pas eu le temps de les prendre pour lui- « même, parcequ'il a été prévenu, dès sa jeunesse, « par la chute imprévue des grandes affaires, et « par l'habitude au bonheur. Ce défaut a fait « qu'avec l'âme du monde la moins méchante, il « a foit des injustices ; qu'avec le cœur d'Alexan- « dre, il n'a pas été exempt, non plus que lui, de < foiblesse ; qu'avec un esprit merveilleux, il est « tombé dans des imprudences ; qu'ayant toutes « les qualités de François de Guise, il n'a pas servi « l'Etat, de certaines occasions, aussi bien qu'il le « devoit ; et qu'ayant toutes celles de Henri du
« même nom, il n'a pas poussé la faction ou il le « pouvoit ; il n'a pu remplir son mérite, c'est un « défaut ; mais il est rare, mais il est beau. »
Lorsque la Cour alla s'installer à Saint-Germain la duchesse de Longueville (Anne-Geneviève de Bourdon Condé) qui était la sœur ainée du grand Condé et du prince de Conti, resta à Paris, ou son mari, le duc de Longueville, gouverneur de Normandie et son jeune frère Conti, vinrent le rejoindre.
Les parisiens pleins d'espérances et... d'illusions organisèrent leur armée ; le 11 janvier 1649, le prince de Conti était proclamé généralissime des armées parisiennes, les ducs d'Elbeuf et de Bouillon, le maréchal de la Motte étaient nommés généraux.
Le duc de Longueville qui devait se rendre bientôt en Normandie, ne prit aucun commandement; d'autres nobles, le duc de Luynes, le marquis de Vitry et le duc de Beaufort surnommé " le roi des halles ", le marquis de Noirmoutiers, le prince de Marcillac, plus tard, duc de la Rochefoucauld, se joignirent au Parlement.
« Le Parlement était tout, faisait tout dans Paris, ordonnait la fortification des faubourgs, défendait sous peine de la vie de se déguiser pour quitter la capitale», dit Henri Martin, dans son Histoire de France, tome XV, pages 316 et 317.
« Le gouvernement de l'aristocratie de robe était constitué de fait, le prince généralissime (de Conti) se déclarant hautement soumis aux ordres du Parlement.» (Journal du Parlement).
L'armée parlementaire prit possession de l'arsenal et le 12 Janvier 1649, du Tremblay, gouverneur de la Bastille, capitulait devant les injonctions du duc d'Elbeuf qui avait fait braquer sur la forteresse plusieurs pièces de canon ; le gouverneur de la Bastille était alors remplacé par le conseiller Broussel, très populaire, qui prenait comme lieutenant un de ses fils, La Louvière.
La joie des frondeurs était à son comble et le duc de Longueville qui partait pour la Normandie, faisait annoncer qu'il en reviendrait bientôt à la tête de nombreuses troupes pour délivrer Paris ; les Parisiens comptaient aussi sur l'armée de Turenne, qui faisait cause commune avec les frondeurs et dont la défection servait à entretenir leurs illusions.
Le 18 Janvier le Parlement de Paris invita les autres Parlements et les villes, à faire cause commune avec lui ;le Parlement de Rouen donna son adhésion et bientôt les nouvelles de Normandie turent aussi satisfaisantes pour les frondeurs.
Dès le 15 Janvier, le duc de Longueville avait écrit au Parlement de Normandie pour l'engager à se joindre à celui de Paris ; Màzarin qui savait
que le duc faisait tout' pour soulever la Normandie, ordonnait ce même mois :
« Envoyer les capitaines des vieux corps et au- « très régiments qui sont ici, faire des recrues en « Normandie et autres lieux, où l'on peut faire des « levées de la part du Parlement ».
Le cardinal craignait qu'un soulèvement en Normandie ne mit la Cour, à Saint-Germain, dans une situation critique, entre Paris et Rouen révoltés.
Pour éviter des complications et contrebalancer l'influence du duc, Mazarin envoya à Rouen le marquis de Saint-Luc, maréchal de camp, et oncle de François d'Harcourt-Beuvron, marquis d'Ectot, qui commandait le vieux Palais, en l'absence du marquis de Beuvron, son père.
Le vieux Palais, qui n'existe plus de nos jours, était une forteresse, bâtie au XVe siècle par les Anglais et située au bord de la Seine : la Cour avait donc un grand intérêt à s'assurer de celte forteresse, qui dominait la capitale de la Normandie.
D'après les carnets de Mazarin, le marquis de Saint-Luc sembla au début réussir dans sa délicate mission ; en effet, le 20 Janvier, le cardinal lui écrivait :
« Sa Majesté a été bien aise de voir le peu d'effet qu'ont eu les sollicitations de M. de Longueville. »
Mazarin cherchait par l'entremise de son envoyé, à gagner le marquis d'Ectot, en lui promettant la
survivance des charges de son père ; il tentait aussi de s'attacher les nobles de la Haute et Basse Normandie, tels le comte de Clères, le marquis de Roncherolles, M. de Menneville, etc., car le 22 Janvier, il écrivait à Pierre de Roncherolles, ma. réchal de camp, qui devint le 10 juillet 1652, lieutenant général : « La reine est fort satisfaite de la « conduite de M. le Président et elle espère que « tous les autres membres de la Compagnie sui- « vront à la fin ses exemples. Je sais que vous « n'oublierez rien de ce qui dépendra de vos soins « pour contribuer au service de sa Majesté. Le « comte de Clères y pourra aussi être fort utile et « agir conjointement avec vous. »
Mazarin attachait donc une importance considérable à l'état des esprits en Normandie, d'autant plus que le duc de Longueville qui allait y entrer incessamment, pouvait y exercer une grande influence.
La reine envoya à Rouen, au nom du roi, le maréchal de camp, du Plessis-Besançon, conseiller d'Etat, qui venait faire défense au Parlement et aux Echevins d'obéir aux ordres du duc « crai- « gnant, si ces magistrats n'estoient advertis de la « conduite du duc de Longueville, quils ne re- « çeussent, comme par le passé, les advis et les « ordres de ce prince, d'où il pourroit arriver de « grands inconvénients, en cas (disait la lettre de « Louis XIV) que vous reçeussiez de luv quelque « advis ou ordre, nous vous ordonnons que vous
« n'ayez a y déférer aucunement ; remettant à vous « faire sçavoir plus particulièrement nos inten- « tions à son esgard, au temps ou nous serons « pleinement esclairez des siennes. »
Les anciens du Parlement se réunirent chez le président Bretel de Gremonville et résolurent que les deux semestres seraient convoqués dès le soir même pour délibérer sur ce qu'il convenait de faire; quarante-neuf anciens et trente-six nouveaux se trouvèrent en présence et l'avis des premiers l'emporta, la majorité étant de leur côté.
Le marquis de Beuvron, commandant du vieux Palais était une créature du duc de Longueville et le Parlement fit semblant de mettre la ville en état de défense ; les Compagnies bourgeoises reçurent l'ordre de prendre les armes, des sentinelles furent placées aux portes et sur les murailles.
Des ordres semblables furent envoyés aux échevins des diverses villes de Normandie ; à Andely, les magistrats de la Cité reçurent celui de « mettre « en garde des bourgeois dans le chasteau Gaillard, « pour le service du roy, et éviter la surprise de la « dicte place, à ce que la navigation de la Seine « ne fust troublée. »
A Rouen, il fut défendu de lever et loger, sous peine de la vie, aucunes troupes, de percevoir aucuns deniers, sans un ordre exprès du roi, apporté au Parlement et sans l'attache du premier Président,commandantprésentement les armes à Rouen, sous l'autorité du monarque.
Un corps de garde établi en grand appareil devant l'hôtel du premier Président, annonçait à tous qu'à ce magistrat appartenait le commandement des armes dans la cité et tant d'autres mesures de cette sorte turent prises, qu'on aurait jamais fini de le dire. (Registre secret du Parlement.)
Mais ces précautions étaient inutiles, car le premier président ne pouvait rien sans le contrôle du Parlement et les anciens, qui étaient en majorité, préparaient le retour du duc de Longueville.
CHAPITR); V
Le duc de Longueville est déclaré rebelle et remplacé par le comte d'Harcourt - Voyage projeté du roi en Normandie - Lettre en faisant foi - Le Parlement refuse de recevoir le comte d'Harcourt - Réponse du comte - Invitation de la Cour - Le Parlement tente d'expliquer sa conduite.
La Cour ayant appris l'accord du duc de Longueville avec le Parlement de Paris et son départ pour la Normandie, le roi le déclara rebelle et comme tel, déchu de son Gouvernement ; le comte d'Harcourt fut nommé pour commander au nom du roi en Normandie.
Henri de Lorraine, comte d'Harcourt, dit Cadet la Perle, parce qu'il était le cadet de sa maison et portait une perle à l'oreille, s'était distingué dans les guerres précédentes, en Italie, en Espagne, en Flandre; il reçut l'ordre de se rendre immédiatement en Normandie et d'établir des garnisons dans la province ; les émissaires du duc de Longueville répandirent partout le bruit que le comte d'Harcourt était chargé d'édits fiscaux et que l'effort de la guerre serait bientôt porté en Normandie par le roi,qui devait s'y rendre en personne.
Il fut pourtant question à la Cour de conduire Louis XIV en Normandie, car dans une lettre adressée par le secrétaire d'Etat la Vrillière au comte d'Harcourt, le 22 Janvier 1619, on lit :
« On attend avec impatience le retour de M. de « Launay pour savoir s'il sera nécessaire que le « roi aille à Rouen et si vous jugez qu'on ne fasse « point de difficultés à sa réception ; car s'ils re- « fusaient l'entrée à sa Majesté, ce seroit un mal « pire que le premier et qui les engagaroit dans « une désobéissance ouverte, dans laquelle il ne « sont pas encore à présent. Je vous avois mandé « que l'on partirait aujourd'hui, mais je ne doute « point que nous ne recevions de vos nouvelles « cette nuit. On a jugé qu'il seroit mieux de diffé- « rer jusque à ce que nous vissions ce que vous « manderez. Cependant si vous jugez qu'il n'y ait « point d'inconvénient au voyage du roi et qu'il « doive être bien reçu, vous enverriez toujours par « avance une personne capable, comme si c'étoit « un maréchal des logis de sa Majesté envoyé d'ici « pour faire des logements dans Rouen pour toute « la Cour, et il sera bon que vous fassiez savoir « que Leurs Majestés n'y mèneront autres troupes « que ses compagnies et sd garde ordinaire de ca- « valerie. »
Chéruel dans l'Histoire de France sous la mina» rite de Louis XIV, ouvrage auquel nous empruntons ce document, fait remarquer que le texte de
la lettre porte ses compagnies et sa garde, mais que c est un lapsus évident puisqu'il est question dans la phrase de la Vrillière de Leurs Majestés, au pluriel.
« J'aurais bien souhaité, continuait le Secrétaire « d Etat, qu'étant obligé d'aller au Pont de l'Arche « vous eussiez laissé dans Rouen le sieur du Plessis' « Besançon pour y entretenir toujours la négociation et tenir les esprits dans l'assiette que l'on « peut désirer. C'est pourquoi, en recevant celle-ci « vous pourrez l'y envoyer et le taire accompagner « de celui que vous choisirez pour faire la charge « de maréchal des logis, si vous estimez que le roi «y doive aller; mais en tout cas, il faut que le « sieur du Plessis-Besançon y retourne. »
« Comme le premier président a beaucoup d'af- « fection pour le service du roy, il sera bon que « vous lui fassiez donner part, et aux autres servi- « leurs que le roy a dans la Compagnie, de la « pensée ou sont leurs Majestés d'aller à Rouen «afin d'en avoir leurs avis et que nous puissions « prendre nos mesures avec plus de fondement. ,,
«Pour ce qui vous a été dit de la part de Mes- « sieurs du Parlement, de leurs affections et de « leur obéissance, il faut du moins qu'il vous serve «a empêcher qu'ils ne reçoivent pas M. de Lon- « gueville. Vous leur pourrez aussi faire dire par « le sieur du Plessis-Besançon et aux autres corps « de la ville, que sa Majesté sera bien marrie qu'ils
« refusent de recevoir les grâces qu'elle est toute ■ prête de leur départir et qu'eux, reconnaissant si « mal les soins qu'elle prend pour rétablir son « repos et celui de toute la province, elle fut obli- « gée de leur faire ressentir les effets de sa juste « indignation. »
« Il ne faut rien oublier pour mettre ensemble « quelques troupes, soit des nouvelles levées, soit « de celles que commande M. de la Ferté-Imbault a pour courre sus aux premières levées qui se « feront contre le service du roi, afin d étouffer le « mal en sa naissance, étant certain que si on peut « défaire vingt ou trente de ces gens là, cela fera « tenir les autres brides en mains. »
La Vrillière, après diverses recommandations pour les levées de troupes ajoutait :
« On fera partir dans deux heures une Compa- « gnie des gardes françaises pour aller au Pont de « l'Arche, puisque vous le jugez nécessaire, et on « en a envoyé encore une de suisses pour mettre « dans le vieux Palais de Rouen. Je ne vous mande « rien davantage ; mais comme vous êtes sur les « lieux, on se remet à vous de prendre toutes les « résolutions que vous jugerez les plus propres « pour le service du roi, après les avoir consultées « avec ceux de delà qui sont bien affectionnés et « qui seront capables de vous donner leur avis. »
Ces précautions ne purent empêcher le Parlement de se déclarer ouvertement pour le duc de
Longueville, ainsi qu'on le verra plus loin ; le premier président tenait seul pour le nouveau gouverneur et le peuple insulta ce magistrat ; le Parlement défendit à la garde bourgeoise de laisser entrer le comte d'Harcourt dans la ville et ce dernier resta aux environs de Rouen, se contentant d'envoyer ses pouvoirs au Parlement.
Un gentilhomme du duc de Longueville, M. de Rome de Bretleville, fils du conseiller Rome de Fresquienne, était venu secrètement à Rouen, annonçant l'arrivée prochaine du duc et les anciens du Parlement avaient fait décider que le comte d'Harcourt ne serait pas reçu.
Les conseillers de Bannissent de Buchy et le Lormier de Sainte-Hélène furent députés aux Chartreux pour faire part au comte d'Harcourt de la décision du Parlement
Le comte indigné, leur répondit : « Je ne reçoys « point de parolles pour les porter au roy, au lieu « d'effectz. Je suis venu avec les ordres de sa « Majesté ; puisqu'on refuse d'y obéir, je me dois « retirer. Si on m'eust laissé entrer, j'aurois pris « les advis du Parlement et aurois faict en sorte de « ne mettre aucune garnison dans la ville, ny les « faubourgs. Je m'estonne que moy qui suis gen- « tilhomme, né en Normandie, on me refuse l'en- « trée de la capitale de la province. En mon parce ticulier, je demeureroy serviteur du Parlement ; « mais je ne porteroy point au roy les parolles que « vous estes venus m'adresser au nom de ceste
« Compagnie. » (Registre secret du Parlement, 21 Janvier 1649.)
Quand la nouvelle de ce refus parvint à Saint- Germain, la Cour fut très irritée et le Parlement ayant appris son mécontentement, décida sur l'avis judicieux du premier président, d'envoyer auprès du jeune monarque, l'avocat général HuedelaTrourie, porteur d'une lettre expliquant sa conduite :
« Nous avons estimé, disait cette lettre, que votre « Majesté prendra en bonne part le service que « nous avons creu luy rendre et à la reine régente « en cette occasion ; qu'elle n'imputera point à « désobéissance le délay de recevoir le dict comte, « jusques à ce que nous ayons pu calmer les mou- « vements et inquiétudes des peuples, et y faire « connoistre à vossubjeclz les choses contraires « aux bruiclz qui avaient esté semez pour les « contenir en l'obéissance de vostre Majesté.» (Reg. sec. 23 Janvier 1649.)
La Cour se contenta de ces explications; Mazarin, qui voyait bien la faute commise en 1645, lors du rétablissement du semestre, on promit la suppression et le roy écrivit au Parlement pour lui dire qu'il était bien aise d'apprendre, que l'arrêt relatif à la « surséance de ses ordres portez par le comte d'Harcourt n'a voit esté rendu que par des motifs et considérations regardant son service. »
A L'Hôtel-de- Ville de Rouen, dans une assemblée des échevins : « il avoit esté résolu dedemeu-
« rer dans la fidélité deue au roy et d'obéir aux « ordres de sa Majesté. »
Les échevins étaient loin d'épouser les querelles du Parlement et n'entendaient pas se mêler à ses luttes contre l'autorité royale.
CHAPITIli: VI
Les Mazarinades — Pamphlets Mazarins - Pièce sur la venue du comte d'Harcouvt en Xormandie — Le duc de Longueville est re<;u à Rouen — Le Parlement est en pleine révolte — Le roi interdit les Parlements de Paris et de Rouen.
C'est à celte époque que commencèrent à Paris les fameux pamphlets dirigés surtout contre le cardinal Mazarin et connus sous le nom de Mazarinades, on en compte environ quatre mille ; la Cour répliquait, mais les pamphlets Mazarins ne dépassèrent pas la proportion de un contre vingt des autres.
Les Mazarinades les plus en vogue furent celles du poète Scarron, dont la veuve, Madame de Maintenon, épousa plus lard Louis XIV.
Voici une pièce amusante parue à Paris el se rapportant à la venue du comte d'Harcourt en Normandie :
« Du Mercredy vingt, on vous mande,
(( De la Capitale Normande,
« Que Harcourt vint gaillardement
« Pour prendre le gouvernement
«' Du seigneur duc de Longueville,
« Mais que Messieurs de cette ville
« S'assemblèrent tous pour peser,
« Ce qu'il leur venoit proposer,
« Et que pendant la conférence,
« Le Comte eut belle patience
« Par un esprit un peu fougueux,
« D'attendre au couvent des Chartreux,
a Hors des faubourgs de cette ville,
« Et de devenir plus tranquille,
« Cependant que ce Parlement
« Ordonne, d'un consentement
« Qu'on prieroit la Reine régente
« D'estre si bonne et complaisante
« De laisser Rouen tel qu'il est,
« Deffendre seul son intérest
« Sans recevoir de la milice
« Pour estre pleine de malice ;
« Que le bourgeois se gardera
« Et qu'au dit sieur Comte il plaira
« De dresser autre part sa marche
« Si bien qu'il vint au Pont de-1' Arche
« Monté sur un cheval rouan
« Sans avoir entré dans Rouen,
« A deux portes de cette ville
a Ce jour, Monsieur de Longueville
« Partit escorté de Paris
(( Par des cavaliers aguerris,
« Pour conserver la Normandie,
« Terre belliqueuse et hardie
« Qui nous promit en peut de jours
« Un considérable concours. »
(Le second courrier frattçois\
La valeur de la pièce ci-dessus est très discutable, mais comme elle a trait à la Normandie, il était intéressant de la reproduire à cette place.
Avant la venue de la lettre du roi au Parlement, des lettres du duc de Longueville étaient arrivées et les échevins les portèrent au Palais ; lecture en fut donnée et le parti du duc grandit d'heure en heure ; l'hôtel du conseiller de Fresquienne fut le lieu de rendez-vous des partisans de la Fronde, et il n'y eut hienlôt plus dans Rouen que l'Hôtel-de- Ville qui restât fidèle au roi.
Le vieux Palais était surtout un sujet d'inquiétudes pour les échevins et ils avaient tout tenté, pour faire murer une porte hasse par laquelle il était possihle de s'introduire par surprise dans la ville.
La Fontaine du Pin, qui commandait effectivement le château, en l'absence du marquis de Beuvron, avait refusé sans ordre du roi, d'acquiescer aux désirs des magistrats de la Cité.
On comprit bientôt que la Fontaine du Pin cherchait à gagner du temps, car la nouvelle se répandait que le duc de Longueville était entré en Normandie avec deux ou trois cents chevaux.
Le premier président s'employa pour que l'entrée de la Cité fut refusée au duc, et les Frondeurs, laissant croire qu'ils partageaient ses scrupules, mirent Rouen en état de défense.
Le duc de Longueville, pendant ce temps, s'était emparé d'Evreux, où il avait laissé quelques soldats, puis il était arrivé en vue de Rouen, en passant par le Thuit-Signol et Lessart: il traversa alors la Seine à la petite chaussée de Bonne-Nouvelle,
et le 24 janvier 1649, s'introduisit dans le vieux Palais par la porte basse donnant sur le ileu\e, porte qui avait donné tant de craintes aux magistrats de la Cité.
Comme les canons du château annonçaient son arrivée, l'avocat général Hue de la Trourie, qui venait de Saint-Germain, entrait par une autre porte et il n'eut que le temps de se cacher pour que les dépêches royales qu'il apportait avec lui, et qu'il remit quelques jours plus tard au Parlement, ne lui fussent enlevées.
Le marquis d'Espinay Saint-Luc, envoyé quelques jours auparavant au vieux Palais par le roi, se trouva tout-à-coup en face du duc de Longueville :
a Saint Luc, dit ce dernier en riant, il n'y a pas longtemps que je vous haïssais bien ! »
« Et moi, Monsieur le duc, répondit Saint-Luc, je ne vous hais pas moins présentement que vous me haïssiez en ce temps là ; si l'on ne m'eust pas trompé, vous ne seriez pas icy, et si l'on ne vous eust pas trompé le premier, on ne m'y eust pas souffert. »
Le duc se montra à la terrasse du vieux Palais et fut salué par les cris de " Vive le Roi ! " et les acclamations de la foule accourue au bruit du
canon.
Le parlement fut convoqué à la hâte ; le premier président de Faucon, ainsi que le procureur général Courtin, firent tous leurs efforts pour que le
duc ne fut pas reconnu comme gouverneur, mais Longueville que la réception du peuple avait encouragé, monta en carrosse avec le marquis de Beuvron et salué par les cris de joie des habitants, précédé de tambours, escorté par ses gardes, se rendit au Parlement.
Malgré les avis divers formulés par les conseillers, les anciens l'emportèrent et le duc fut reçu en qualité de gouverneur de la Normandie en la grand' chambre du Palais :
« Apprenant, leur dit-il, que le Parlement estoit « assemblé, il s'en estoit resjouy, heureux que sa (( première démarche en arrivant, feust de venir a saluer la Compagnie, pour luy tesmoigner son ce affection et ses intentions pour son contentement « pour le bien et le soulagement de la Normandie. »
Le duc rappela ce qu'il avait déjà fait pour le service du roi et le bien de la province et fut très applaudi par les anciens conseillers.
Le premier président engagea alors avec le duc, un dialogue au cours duquel il lui exprima les craintes qu'il éprouvait et Longueville l'assura à nouveau de son désir de servir le roi, en lout et partout
Cette entrevue est diversement racontée par quelques historiens, mais cela ne change rien à l'histoire elle-même, car le duc remporta sur ses adversaires ; les échevins eux-mêmes devant l'unanimité des habitants, lui apportèrent les clefs de
la ville ; la noblesse, le clergé, la bourgeoisie, lui présentèrent leurs hommages.
« Nous vous offrons, dirent les nobles, nos biens, nos bras et nos vies. »
« Nous vous offrons, dirent les prêtres, le peu de facultés qui nous restent. »
Le duc de Longueville, qui voulait forcer la Cour à compter avec lui, ne pensa plus dès lors qu'à se procurer de l'argent pour lever une armée.
Il excita d'abord le Parlement à supprimer le semestre de sa propre autorité, puis, pour le pousser à prendre cette décision, il engagea les anciens dans une lutte avec les nouveaux ; c'est ainsi que le 27 Janvier, le Parlement de Normandie prononçait l'annulation du semestre, en l'absence du premier président et du procureur général.
Le 10 Février, la Cour des aides, en présence du duc de Longueville, prononçait également l'annulation de son semestre, malgré les remontrances de son premier président, d'Ocqueville Becdelièvre.
Avec de semblables décisions, le Parlement entrait en pleine révolte contre l'autorité royale et n'avait plus rien à refuser au duc de Longueville.
Celui-ci avait besoin d'argent pour payer ses soldats ; le Parlement se mêla de lui en fournir et s'immisça dans l'administration des finances ; au Palais, le duc et les députés de toutes les compagnies, rendirent les arrêts les plus divers ; on saisit les recettes, le sel fut vendu à vil prix, on
abatlit les forets ; l'armée frondeuse, du 10 Février au 20 Mars 1649, coûta à la Normandie 516.023 livres.
Pour empocher les deniers publics de parvenir à Saint-Germain, il fut décidé que les receltes seraient portées à Rouen et à Caen, par moitié ; celles de la généralité d'Alençon, qui dépendait du duc d'Orléans, furent par exception maintenues dans les recettes particulières.
Les soldats du duc de Longueville se rendaient chaque jour aux Bruyères de Saint-Julien, en grand appareil, pour faire leurs montres (revues) et le jour de la première " montre ", ils jurèrent de <( servir le Roy et les Parlements de Paris et de « Rouen, unys ensemble soulz le commandement « de Monseigneur le duc de Longueville, gouver- « neur de Normandie. »
Les échevins et officiers de la ville, essayèrent de résister à ces mesures, mais ils y furent contraints par le duc ; le Parlement, de concert avec ce dernier, dans le but de s'attacher le peuple, diminua les impôts et révoqua les édils royaux.
Les registres secrets de Février et Mars 1649, nous apprennent que le tari/ sur les marchandises fut diminué de moitié ; qu'il en fui de même du droit depié fourché et du droit de slipe ; cet impôt de pié/ourche était un droit d'entrée imposé, dans les villes, sur les animaux, tels que bœufs, moulons, qui avaient le pied fourchu : l'impôt de quatre sous pour livre et bien d'autres furent en-
tièrement supprimés : les prêtres et les gentilhommes eurent le droit de vendre les boissons provenant de leur crû.
On cria à son de trompe, que défense était faite de ne rien percevoir en Normandie, qu'en vertu d'édits enregistrés aux Cours souveraines.
Les receveurs des finances récalcitrants furent emprisonnés ; le duc de Longueville et le Parlement étaient tout puissants dans la province.
Le Conseil du roi, à Saint-Germain, ayant cassé par un arrêt, les arrêts rendus par le Parlement de Rouen, le dit arrêt tut cassé à son tour par le Parlement frondeur.
Alors des levées de troupes furent partout ordonnées et à chaque village payant au moins 501 livres de taille, il fut demandé un soldat de pied, armé d'épée et de mousquet ; on en demanda deux aux bourgs et villages payant de 501 à 1.000 livres; puis, de nouveaux arrêts furent rendus, pour empêcher les mêmes levées au nom du roi, levées qui se faisaient déjà du côté de Pont-Audemer et de Montfort.
Ce fut à ce moment que le Parlement de Paris se mit en lutte ouverte avec le roi et rendit des arrêts enjoignant au cardinal Mazarin de sortir du royaume.
Le 28 Janvier, le Parlement de Normandie recevait des dépêches de Paris lui demandant de s'unir au Parlement de la Capitale et de l'imiter, en rendant aussi des arrêts d'expulsion contre le cardinal.
En fins Normands, les Conseillers rouennais répondirent, le 1er Février, qu'ils étaient en parfaite intelligence avec le Parlement de Paris, mais ils ne soufflèrent pas an mot relativement à l'expulsion du cardinal Mazarin.
Le 5 Février, le Parlement de Paris rendait un arrêt proclamant sa jonction avec celui de Rouen et l'illégalité du semestre ; Mathieu Mole, premier président, invita François Myron, conseiller au Parlement de Rouen, résident de sa compagnie près celui de Paris, à engager ses collègues à rendre aussi un arrêt contre Mazarin.
Le Cardinal importait peu aux magistrats normands ; ce qu'ils voulaient, c'était l'abolition du fameux semestre et malgré les intrigues des frondeurs, en tète desquels se distinguaient Valiquerville, Fiesque, Saint-Ibal, Fonlrailles, qui essayèrent de leur arracher cet arrêt contre Mazarin, les Normands ajournèrent cette mesure jusqu'à la paix de Rueil et il n'en fut plus question.
Le 23 Janvier, le roi avait signé des lettres patentes qui déclaraient le duc de Longueville rebelle et criminel de lèse-majesté, ainsi que tous les promoteurs de l'insurrection parisienne, en tète desquels se trouvaient le prince de Conti et le duc d'Elbeuf : à celle même date, le roi avait prononcé la suppression du Parlement de Paris.
Le 17 Février, le Parlement de Normandie fut supprimé à son tour et tous les officiers du Parlement furent interdits, déclarés criminels de lèse-
majesté et supprimés dans le cas ou ils ne se rendraient pas dans quatre jours auprès du roi. Louis XIV flétrissait leur conduite en ces termes :
« Nous ne pouvons voir qu'avec indignation la « mauvaise conduite des officiers de nostre Parle- <c ment de Normandie. Ils ont commis une infidé- (( lité sans exemple. »
Le roi déclarait aux bourgeois et au peuple qu'il ne s'en prenait pas à eux, mais aux magistrats qui les avaient abusés et il les engageait « à ouvrir les yeux, à connoislre la vérité de leur malheureuse condition, où on les a voit engagez ».
A cette condition, il se disait « prest à tout oublier. »
Mais le duc de Longueville donna l'ordre d'arrêter les hérauts d'armes envoyés à Rouen par la régente pour y notifier la déclaration royale et ceux-ci furent obligés de retourner à Saint- Germain sans avoir pu la proclamer.
Le premier président de Faucon de Ris, avait quitté Rouen, ainsi que le procureur général Courtin et le lieutenant général Roque de Varengeville; ces Magistrats abandonnaient les Conseillers frondeurs et se rendaient à Saint-Germain auprès du Roi ; l'avocat général Hue de la Trourie avait aussi refusé de se rendre au Palais et s'était déclaré ouvertement contre la Fronde ; il rejoignit la Cour ainsi que quelques anciens et les nouveaux Conseillers.