‹ La Fronde en NormandieChapitre 6 sur 20 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Le Parlement de Xormandie transféré à Vernon — La province reste froide aux sollicitations des frondeurs — Promesses du duc de Longueville — Le comte d'Har court s'empare d'un certain nombre de villes — Sa lutte avec Longueville — La fronde à Paris — Espérances des Frondeurs — Xégociations avec la Cour — La paix de Rueil.

Le 27 Février le roi transféra à Vernon, au couvent des Cordeliers, le Parlement de Xormandie, en ne reconnaissant comme membres de cette assemblée que les magistrats qui étaient venus à Saint-Germain.

« Nous transférons donc la séance de nostre Parlement de Xormandie en nostre ville de Vernon », disait l'arrêt royal.

Ce Parlement n'eut qu'une durée éphémère ; un journal manuscrit du temps dit en parlant des magistrats qui siégèrent à Vernon que « leur em- « ploy a esté si peu considérable, qu'il n'a esté faict, « depuis, aucune mention des affaires générales et « particulières qui y ont esté traielées. »

Les villes de la province et surtout celles de la Basse-Normandie refusèrent de taire cause corn-

mune avec les Frondeurs ; à Neufchatel-en-Bray, on ne voulait pas obéir ; à Gaen, les émissaires de Longueville étaient reçus avec froideur, et dans le Cotentin, le comte de Fiesque n'eut pas plus de succès.

Pourtant, le duc de Longueville promettait sans cesse au Parlement de Paris des secours en hommes et en argent; il parlait dans ses lettres, de 4.000, de 10.000, de 20.000 hommes et le Parlement de Rouen se portait garant des promesses du duc.

Un poète chanta les armements de la Normandie :

« Soyez bien seûrs que les Normands,

« Vous porteront leurs compliments ;

« C'est une nation perverse ;

« Qui demande partie adverse ;

« Et sur ce sujet nous diron :

« A furore Normannorum ! »

On s'aperçut bientôt à Paris que Longueville promettait toujours de venir et qu'il ne venait

amais :

« Allez, perfides généraux

« Un Longueville avec ses charmes

« Nous promet de guérir nos maux,

« Et nous secourir de ses armes.

« Il croit, en différant de quinze en quinze jours,

« Nous abuser de ses promesses,

« Sans qu'on découvre ses finesses,

« Ny le mal qu'il nous fait, retardant son secours,

« Qu'enfin, après avoir desçeu nostre espérance,

« Dans un piteux estât abandonnant la France. »

(Les trahisons découvertes et le peuple vendu, dédiez à Msr le duc de Beaufort, 1649.)

Des satires telles que celles-ci avaient pour but de détromper les bourgeois de Paris que les Frondeurs avaient abusés.

Le comte d'Harcourt, auquel on avait refusé rentrée de Rouen, avait établi son quartier général au Pont-de-1' Arche, dont le gouverneur était le sieur de Beaumont.

Mazarin écrivait au comte d'Harcourt, le 29 Janvier 1649 :

(( La reine ne saurait assez louer le zèle et la « fermeté inébranlables que vous témoignez au (( milieu des difficultés qui excitent plutôt qu'elles « n'abattent votre courage. On connaît bien de « quelle importance il est de vous envoyer des (( troupes, aussi en aurez-vous bientôt un bon « nombre ; mais je vous prie de les faire vivre « avec tout Tordre et la discipline possible, et « particulièrement d'empêcher qu'elles ne fassent (( aucun ravage en pillerie aux environs de Rouen. « parce que cela ne ferait que jeter les peuples « dans le désespoir et leur faire prendre des réso- « lulions contre le service du roi plutôt qu'ils ne « feraient autrement. Elles ne demeureront pas « pour cela inutiles, puisque vous les devez em- « ployer à courir sus à tous ceux qui lèvent des ce troupes sans ordre de sa Majesté, qu'il ne faut « épargner en aucune façon

{Lettres de Mazarin).

Lorsque le comte d'Harcourt eût reçu des troupes et de l'argent, il s'empara successivement de Louviers, de Vernon, d'Andely, d'Ecouis, du Château-Gaillard et d'Elbeuf, mais une tentative contre Evreux échoua, par suite d'un mouvement populaire qui se produisit dans cette ville, à l'instigation des Frondeurs ; devant Gisors, le comte n'eût pas plus de succès, le bailli Flavacourt, qui était du parti des Frondeurs, ayant déjoué ses plans.

Par contre, il s'empara de Quillebeuf ou commandait le sieur de Malhortie, et après en avoir fait le siège, resserra de la sorte Rouen, entre Pont-de-1' Arche et le Havre.

Quillebeuf avait été fortifié par Henri IV et s'était appelé pendant quelque temps Henriqueville ; le duc de Longueville pensait réparer les murailles de la ville, quand celle-ci fut prise.

Le comte d'Harcourt passa ensuite la Seine avec huit cents cavaliers, et par Bourgtheroulde et Montfort, se dirigea sur Pont-Audemer dont les échevins lui ouvrirent les portes et auxquels il donna sur leur demande comme gouverneur, Le Sens de Folleville, se contentant de saisir un certain nombre de deniers publics et d'emmener quatre bourgeois en otages.

Le comte espérait aussi prendre Lisieux, où commandait pour le roi le comte de Livarot, mais l'évêque de Matignon, du parti de la Fronde, fit fermer les portes de la ville ; d'Harcourt se dirigea

alors sur Honfleur, ville commandée par le sieur de Montz, pour le duc d'Orléans.

Dans le même temps, le comte de Gères s'emparait du Neubourg où se tenaient alors des marchés fort importants ; trois navires avaient été armés en guerre par ordre du Parlement de Rouen, cette petite flotte, commandée par le capitaine Regnault, ne fit pas beaucoup parler d'elle, quoiqu'elle formât « l'escadre » de la Normandie frondeuse.

Le duc de Longueville, en Mars 1649, essaya de reprendre Pont-Audemer, et le 3 de ce mois, il envoya le marquis de Chamboy avec 400 cavaliers et 800 fantassins, sommer Le Sens de Folleville de lui livrer celte ville.

Le gouverneur qui formait un régiment composé de jeunes recrues, éleclrisa ses hommes par ces paroles :

« Compagnons, si vous voulez que je vous croye i capables de servir le roy. comme vous l'avez « tous asseuré, il faut me montrer icy ce que vous « sçavez faire, de quoy vous voyez bien que jay « bonne opinion, veu que je me mets à vostre « teste sans vous avoir veus encore l'épée à la main».

Les soldats de Folleville se jetèrent avec impétuosité sur l'armée assiégeante, et cette dernière prit la fuite devant ces guerriers improvisés, aidés par les bourgeois de Pont-Audemer.

Le duc de Longueville résolut, devant ce! échec, d'entrer lui-même en campagne et prit congé du

Parlement en lui promettant victoires sur victoires ; il disait en parlant du comte d'Harcourt :

« Je le resserreroy de si prèz, que j'en espère en (( bref, une parfaicte victoire. »

Lorsqu'il revint à Rouen, poursuivi par les troupes royales, Longueville entra au Palais au son des tambours et des trompettes et payant d'audace, déclara que « son voyage, quoique court, « avoit produit d'excellents elïects. »

En ce qui concernait l'armée du comte d'Harcourt, il se garda bien de dire qu'il avait fui devant elle et raconta que a prenant ombrage de « sa marche, cette armée s'était retirée vers Pontce Audemer pour défendre cette ville et que lui, ce Longueville, ayant ainsy réussy a son dessein « principal, il estoit revenu à Rouen. »

Cette dernière partie de la phrase était seule exacte, puisqu'il y était rentré, mais en cachant les conditions de son retour.

Les gazettes frondeuses relatèrent avec force commentaires ce beau chef d'armes; il fallut pourtant en rabattre, lorsqu'on apprit que l'armée royale s'était au contraire avancée vers Moulineaux, pour livrer bataille au duc de Longueville et que ce dernier était revenu en toute hâte à Rouen, dans une galopade effrénée, avec ses cavaliers, pendant qu'on embarquait en désordre, à la Bouille, les fantassins et l'artillerie dont le marquis de Bougy contrariait les opérations en faisant de nombreux prisonniers.

La Bouille fut pillé par l'armée royale et c'est à cela que se réduisit la grande occasion de la Bouille ainsi que l'appela ironiquement Saint-Evremond.

Dans la Basse Normandie, Charles de Matignon, marquis de Lonrei et comte de Torigni, s'emparait du château de l'Isle-Marie, appartenant au sieur de Bellefonds. L'évêque de Coutances, qui était un des plus zélés défenseurs de la cause royale en Normandie, nous apprend dans ses lettres au cardinal Mazarin, que Matignon était hésitant, calculait les chances et attendait que la fortune se prononçât pour ou contre la Fronde, pour se déclarer lui-même.

Ce prélat écrivait à Mazarin le 20 Février que Monsieur de Matignon avait convoqué à Bayeux pour le premier Mars la noblesse de la Basse-Normandie, et il disait dans une lettre du 2 Mars, qu'il était constant que jusqu'ici, M. de Matignon « ne s'était point encore déclaré ».

M. de Matignon se décida enfin à jeter le masque ; il mit le siège devant Valognes, ville défendue par les troupes royales, et réussit à s'emparer du château après treize jours de siège,

Saint-Evremond se moque de cet exploit dans Retraile de M. de Longueville en son gouvernement de Normandie : « Le Marquis de Matignon " écrit- « il ", toujours illustre par sa suffisance et présen- « tement fameux par le mémorable siège de Valo- « gnes, commandait les troupes du Coten tin, disant « qu'il voulait avoir sa petite armée et être aussi

« indépendant de M. de Longueville que le Wals-

« tein l'était de l'Empereur ».

Chéruel fait remarquer dans son histoire de Louis XIV, qu'il y avait longtemps que Walstein avait péri assassiné, mais que Saint-Evremond ne sïnquiétait pas outre mesure de la chronologie.

La place d'Argentan fut prise aussi par les Frondeurs commandés par Matignon et le marquis de Chamboy, qui s'emparèrent également du château du Chesne ; mais ils ne purent réduire la ville d'Alençon, et cette cité fournit au contraire des recrues nouvelles à l'armée royale.

L'armée trondeuse s'empara pourtant aux environs de Rouen, de Harfleur, de Montivilliers, du château de Fontaine-Martel, près de Bolbec, de Neufchâtel et du château de Clères.

Cette lutte entre Longueville et Harcourt fut racontée par un poète de la Fronde :

Oui ce grand Longueville,

Se montre fort habile,

Et se bat tous les jours

Contre Monsieur d'Harcourt,

J'ay encore ouy dire

Qu'il en avoit deffoit

Qui venoient pour réduire

A mort des villageois,

Et ruyner leurs villages

D'un cœur plein de carnages ;

Mais Dieu n'a pas permy

Ce grand massacre icy.

Pendant ce même temps, la guerre avait lieu autour de Paris ; le poste de Charenton que les Frondeurs avaient fortifié fut enlevé le 8 Février

par l'armée royale commandée par le prince de Condé ; de longues discussions s'étaient élevées les 11 et 12 février,au sein du Parlement et les conseillers commençaient à craindre que leur témérité ne les ait entraînés trop loin ; mais les grands seigneurs, profondément engagés dans la lutte, voulaient maintenant en retirer quelque profit.

Ils attendaient l'armée d'Allemagne, commandée par Turenne, que son frère le duc de Bouillon, avait entraîné dans la Fronde, et ils négociaient déjà avec l'Espagne.

Le 24 février, l'armée frondeuse essuyait une défaite importante à Brie-Comte-Robert.

La famine régnait à Paris et devant l'état des esprits, le Parlement décida le 28 février que des conférences seraient ouvertes avec la Cour.

Trois partis se trouvèrent alors en présence, d'un côté la Fronde du coadjuteur et des généraux, d'un autre côté la Cour, enfin les membres du Parlement et de la bourgeoisie parisienne qui désiraient la paix.

Mazarin était l'objet de toutes les attaques, on

répétait dans les rues, cette chanson de Carnaval :

Dans notre extrême affliction

J'ai cette consolation

Que notre ennemi le Carême

De lui sera traité de même

Et qu'on ne l'observera pas

Non plus que moi dans les repas,

Ainsi se joignant à la France

Qui le va poursuivre à outrance

Le carême et le carnaval

Feront la guerre au cardinal !

Mazarin était donc attaqué avec violence, mais la régente très impressionnée par la mort du roi Charles Ier qui venait d'être exécuté, n'abandonnait pas le cardinal à la rancune de ses ennemis ; «j'aurais peur, disait-elle à Madame de Molteville « si je le laissais abattre, qu'il ne m'en arrivât « autant qu'au roi d'Angleterre et qu'après l'avoir « chassé, on n'en vint jusqu'à moi ! ! ».

Le duc de Longueville malgré la guerre qu'il soutenait contre les troupes royales,entretenait des des pourparlers avec divers personnages, dans le but de conclure la paix avec la Cour.

Dans les mémoires du cardinal de Retz, on lit que ce prince traitait toujours avec les deux partis, Longueville négocia même avec dom Francisco Pizarro, envoyé par l'Espagne, mais il n'osa jamais s'en ouvrir au Parlement de Normandie ; les magistrats s'inquiétèrent bientôt de ces négociations, et le président Bretel de Grémonville lui exprima un jour ses craintes en pleine grand'chambre.

Longueville, il faut le dire à sa louange, promit de ne jamais se séparer des cours souveraines ; il refusa toujours par la suite d'entrer officiellement en conférence avec la Cour sans que les dites cours souveraines de Normandie fussent admises à y prendre part avec lui, et il tint parole.

Les négociations entre la Cour et le Parlement de Paris s'ouvrirent à Rueil le 5 mars, et le premier traité fut conclu sans la participation du Parlement de Normandie et du duc de Longueville.

La Cour avait envoyé à Rouen des passe-ports pour le duc et ses agents, mais comme on oubliait les cours souveraines, les conseillers Myron et Mauduit de Fatouville, résidant à Paris pour le Parlement et pour la cour des Aides de Rouen, protestèrent vivement contre cette exclusion, d'autant plus que les députés du Parlement de Paris compromettaient dans les pourparlers de Rueil, les intérêts de celui de Normandie.

Myron défendit avec tant de chaleur le Parlement de Rouen, qu'un jour il fut fort mal reçu par le premier président Mathieu Mole, qui lui dit « que ce n'étoit pas les formes d'entrer en ceste « sorte ».

Enfin, on se décida à écouter les remontrances des magistrats normands, et les députés parisiens répondirent que les articles du 11 mars, simple projet du traité, « seroient dans peu suivis d'une « déclaration en forme, concertée dans une assem- « blée où le Parlement de Normandie aurait toute « la part qu'il pouvoit souhaiter ».

Les passe-ports toujours promis ne venant pas, le Parlement de Rouen envoya à Myron et à Mauduit de Fatouville de pleins pouvoirs pour, disaient ceux de Myron « assister en qualité de député du ce Parlement de Normandie, au traieté qui serait « faict avec leurs Majesté/, avec plein pouvoir de « traicter et négocier ce qui regardoit l'intéreçt, « honneur et dignité du Parlement et autres eom- « pagnies souveraines de la ville, soulagement

« des peuples et bien général de la province, et « pour, à cet effect, conférer avec les députés du « Parlement de Paris et l'envoyé du duc de Lon- « gueville ».

Cet envoyé se nommait Foulongue d'Antouville.

Les autres compagnies souveraines et les échevins y avaient aussi joint leurs mémoires sur les instances du duc ; Myron réussit à ce que des passe-partout fussent envoyés à Rouen, et les membres du Parlement tinrent une assemblée à laquelle assistèrent le duc de Longueville et le marquis de Beuvron; comme il y avait des passeports pour un président et cinq conseillers, on désigna le président de Launay de Criqueville, les conseillers Coste de Saint-Sulpice, Le Lormier de Saint-Hélène, Auzeroy de Courvaudou, et Paulmier de la Bucaille, auxquels on adjoignit Myron en récompense de son dévouement.

La Chambre des comptes délégua le président de la Barre, les conseillers Voisin de Saint-Paul, et Anfrie de Chaulieu ; la Cour des Aides envoya le président Bigot de la Turgère, les conseillers Giverville, de Glatigny, et Mauduit de Fatou ville; le bureau des Finances eût pour représentant le trésorier de France Baudouin du Basset.

Enfin, des passe-ports étant venus sur la demande du duc de Longueville, pour deux échevins, on désigna à l'Hôtel-de-Ville, les échevins de Guenonville et du Mouchel.

Tous les députés des Cours souveraines, quittèrent Rouen le matin du 20 Mars, et leur départ se fit en grande solennité; les compagnies de cavalerie commandées par les sieurs de Rothelin et de Saint-Laurent, les escortèrent jusqu'au haut de la côte Fleury, et un trompette du gouverneur les précéda jusqu'à Saint-Germain.

A la Cour, on se lassait de les attendre, et lorsqu'ils arrivèrent, on allait commencer sans eux les conférences.

Dans « Récit véritable de ce qui fut dit à l arrivée de Messieurs les députez du Parlement de Normandie à Saint- Germain- en- Laye » brochure éditée à Paris en 1649, chez J. Dedin; rue Saint-Jean-de- Beauvais, on prête à un des députés rouennais une étrange harangue, adressée à la régente ; l'auteur de ce livre relate que les députés, en entendant prononcer le nom de Mazarin, qui avait signé le traité accepté par le Parlement de Paris, se seraient indignés et que l'un d'eux aurait prononcé une harangue des plus violentes, déclarant « qu'il trouvait grandement ridicule et estrange a après un arrest juridique et rendu avec une « grande connoissance de cause, contre le cardi- « nal Mazarin, déclaré et véritablement convaincu « perturbateur du repos publicq et de ('Estât (( (arrest confirmé par le Parlement de Rouen) de « luy avoir sans raison ny apparance quelconque; « permis et reçeu signer les diclz articles, mesme « en qualité de ministre d'Estat, qu'avant toute

« conférence, ils ne pouvoient passer outre au taict « de leur députation. »

Ce même député aurait critiqué les articles du traité du 11 Mars et demandé la réformation de plusieurs de ces articles, puis après avoir flétri les exactions de Mazarin, ajoutant que « les habitants « de la Normandie avoient pour ce subject, quitté « la province réduictz à la besace et à une mendi- « cité extrême », il aurait conclu en demandant « l'expulsion immédiate du cardinal. »

La reine régente avait simplement répondu : « j'adviseroy ».

Floquet, dans son Histoire du Parlement de Normandie, n'ajoute aucune créance à ce récit qui fut répandu dans Paris, à la suite de cette première audience des députés normands.

Ces derniers demandèrent, en outre de la révocation du iameux semestre, de nombreses réformes pour la Normandie, malgré les efforts que firent auprès d'eux les magistrats parisiens dans le but de les en détourner, mais ils avaient promis au peuple des soulagements et ils ne voulaient pas rentrer dans leur province sans avoir obtenu ce qu'ils étaient allés réclamer à Saint-Germain.

« Nous croyons qu'il fault s'appliquer, en ce temps, à conserver le royaume, et non à le réformer », répétaient les députés du Parlement de Paris, et comme le chancelier Seguier disait que le roi ne pouvait accorder au peuple tout ce qu'il

souhaitait, « vous vous devez contenter de cette réponse », disaient les parisiens aux normands.

Le maréchal de la Meilleraie, surintendant des finances, appuyait les dires des premiers. « Les peuples » disait-il, « ont témoigné tant d'attache- « ment aux compagnies souveraines, qu'il a esté « absolument résolu, au conseil du roy, de ne leur (( accorder aucun soulagement par leur entremise.»

En résumé, la cour voulait, avant tout, conclure la paix, et laissait entrevoir au Parlement qu'il pouvait remettre à plus tard ses remontrances, tout en lui laissant espérer la révocation du semestre.

Mais les députés normands persistèrent dans leurs revendications et le président de Criqueville fit tant et si bien que la Cour se décida enfin à écouler les demandes du Parlement de Normandie.

Les revendications présentent de nos jours un intérêt secondaire, mais il importe pourtant d'en donner un court aperçu.

Les députés normands demandaient le maintien des principes posés par les déclarations de 1648 et parles arrêts qui les avaient suivis ; ils demandaient en outre qu'il fut envoyé aux Cours souveraines, tous les édits fiscaux, baux, adjudications, contrats et partis, afin qu'ils pussent être examinés et contrôlés, puis la révocation de divers édils enregistrés par la commission présidée par le chancelier Séguier, notamment ceux des notifications, du contrôle des greffes, du quart en sus.

Enfin, ils réclamaient de nombreux soulagements pour la Normandie, concernant les cités, les campagnes, les nobles, les bourgeois, les magistrats, les membres du clergé ; une remise sur la taille, la diminution du prix du sel, le renvoi des troupes répandues dans la province; en faveur du commerce, l'interdiction de certaines marchandises provenant de l'étranger et pour celles qui entraient dans le royaume, une égalité de droits avec celles de France, ainsi que la diminution du droit de sortie sur les toiles ; ils demandaient enfin pour Rouen la suppression de toute garnison ; pour les gentilshommes, les magistrats et le clergé, le rétablissement des anciens privilèges.

De vifs débats s'élevèrent entre les ministres du roi et les députés normands et arrivèrent à un certain degré d'acuité, surtout lorsque ces derniers réclamèrent une amnistie complète pour tous ceux qui avaient pris part à la révolte, et le remboursement des frais de la guerre !

Le chancelier Séguier se récria fort, disant «que « c'étoit là une chose de la plus périlleuse consé- « quence, sans exemple dans le passé », mais les députés normands,à force de ténacité, finirent par triompher en grande partie et réussirent à obtenir une déclaration spéciale pour la Normandie.

Malgré les rudes apostrophes du duc d'Orléans et les représentations du prince de Condé, qui assistaient à la conférence, les normands combat-

taient la Cour pied à pied, lorsque revint sur le tapis la fameuse question du semestre.

Le duc d'Orléans leur avait dit : « Eli bien, « Messieurs, vous voulez la guerre, je l'iroy moi- « mesme faire dans vostre pays, si vous empes- « chez l'accomodement qui avait desja été faict « par Messieurs du Parlement de Paris, tout le « mal tombera sur vous. »

C'est alors que les députés normands pour ne pas briser brutalement avec la Cour, se résignèrent à accepter le maintien d'un président et de quinze conseillers nouveaux.

Le duc d'Orléans leur ayant demandé : « Si, enfin, ilz estoient satisfaits. »

«Nous ne le pouvons estre », répondit le président de Criqueville, « si le peuple de Normandie n'est soulagé. »

Une déclaration spéciale pour la Normandie fut conclue entre les députés de Rouen et le chancelier Séguier ; un article prononçait la suppression du semestre et des charges de présidents et de conseillers créés depuis quelques années, ne maintenant qu'un seul président et quinze conseillers, qui seraient choisis et nommés par le parlement et se confondraient avec les anciens.

La cour des aides était également déchargée de son semestre et resterait seule en Normandie, celle de Caen étant supprimée.

<s La mémoire de ce qui s'estoit passé dans les

« derniers mouvements, devant demeurer esteint « et assoupi », les décisions prises à Rouen pendant les troubles furent déclarées nulles et non avenues ; la Cour s'engageait à ne rien entreprendre contre les compagnies qui avaient pris ces décisions ; elle s'engageait à ne faire aucune recherche contre tous ceux qui avaient reçu, payé, employé les deniers du roi, du public ou des particuliers, ainsi que contre les ordonnateurs, viseurs des ordonnances, il devait en être tenu compte aux receveurs et fermiers ayant payé en vertu des ordonnances du duc de Longueville où des arrêts des compagnies souveraines.

Les ventes du sel du roi étaient ratifiées et « déduction esloit accordée sur la taille, aux « paroisses qui justifiroient avoir fourny des « hommes, en conséquense des arrêtez du Parle- « ment de Rouen, à cause des derniers mouve- « ments » ; cinquante livres devaient leur être déduites en raison de chaque homme qu'elles auraient pu fournir.

Les cours souveraines gagnaient donc leur cause et traitaient de puissance à puissance avec l'autorité royale, ce qui était sans précédent dans l'histoire.

Les députés obtinrent aussi pour le peuple des soulagements ; on remit à ce dernier le cinquième des tailles et on en fit même décharge entière aux paroisses qui pouvaient justifier qu'elles avaient souffert par suite des passage,

séjour, et logement des gens de guerre. La déclaration proclamait le retour aux formes anciennes, pour la répartition des tailles et promesse était faite de ne plus faire de levées, sans vérification préalable par les Cours souveraines.

Le roi, pour le reste des réclamations, se proposait d'y pourvoir lorsqu'il serait éclairé par les renseignements qu'il allait recueillir.

Les députés normands avaient aussi réclamé le renvoi de Mazarin, mais comme ils n'avaient pu obtenir satisfaction sur ce point, ils se dispensèrent d'aller saluer le premier ministre avant leur départ ; ils se contentèrent de saluer le roi et la reine régente au château de Saint-Germain ; Anne d'Autriche était indignée de voir le roi obligé de traiter avec les cours souveraines et elle le fit bien sentir aux députés normands au cours de celte audience ; ceux-ci en entrant « avoient mis un ge- « nouil en terre et s'estoient incontinement rele- « vez » ; le président de Criqueville dit aux souverains que « les députez de Normandie, venus « pour se conjouire avec le roy du bon succèz de « ses affaires, le supplioient d'eslablir sa plus « souveraine puissance dans les affections et inte- « reslz de ses subjeclz,pour sa gloire et la seurelé « de sa couronne. »

Anne d'Autriche qui sentit bien la leçon déguisée par l'hommage, répondit que ce le roy leur « continueroit ses affections, en le servant bien à « l'advenir. »

Lorsque les députés normands revinrent à Rouen une réception triomphale leur fut faite ; les six Compagnies de la garde bourgeoise leur rendirent les honneurs, pendant que le peuple, qui se pressait sur leur passage, poussait mille cris de joie ; les députés allèrent saluer le duc de Longueville à Saint-Ouen ; dans leur harangue, ils se réjouirent avec lui de la conclusion de la paix et des avantages obtenus pour la Normandie, en lui en attribuant tout le mérite et l'honneur.

Le président de Criqueville et le président de la Barre, de la Chambre des Comptes, furent reconduits solennellement à leurs demeures.

Le duc de Longueville s'était opposé au retour du premier président de Faucon de Ris, et avait répondu à ce magistrat,qui lui annonçait sa venue prochaine à Rouen, pour présider l'audience solennelle où serait lue la déclaration royale : « Estant « en guerre jusques à ce que la déclaration du roy « soit enregistrée, vous ne devez point revenir à « Rouen avant, et, jusques la, ceux du parti con- « traire au mien ne seroient pas en seureté dans « ceste ville ».

M. de Ris ne put rentrer à Rouen que quelques temps après, ainsi que les autres magistrats qui s'étaient déclarés contre les Frondeurs ; parmi eux, figuraient le procureur général Courlin, le président Poirier d'Amfreville, les avocats généraux Leguerchois et Hue de la Trourie, le lieutenant-général du bailliage, Roque de Varengeville, etc.

Les Frondeurs portèrent alors aux nues le duc de Longueville ; après l'audience du Parlement, audience solennelle ou fut lue et publiée la déclaration de Saint-Germain, et à laquelle il se rendit avec le marquis de Beuvron, on vit le duc « descendre des hauts sièges par le petit escalier du « roy, ce sanctum sanctorum. du prétoire où nul « que les rois de France n'avoit, de mémoire ce d'homme, imprimé ses pas. Il y en eût de grands « murmures, ce que le prince ayant su, on ne le « vît jamais recommencer dans la suite », dit le « journal du Parlement.

Les députés normands avaient dressé un long procès-verbal de tous les pourparlers de Saint- Germain, et il fallut une journée au Parlement pour en entendre la lecture.

Quelques récriminations s'élevèrent encore lorsqu'on en arriva à la déclaration royale, qui terminait ce long factum et qui ne satisfaisait pas à toutes les demandes en faveur du peuple ; mais les protestataires, reconnaissant qu'il eût été difficile de mieux faire, ajournèrent leurs demandes et le traité fut enregistré purement et simplement.

Les conseillers, en robes rouges, se rendirent ensuite dans la chambre dorée, pour publier le traité de Saint-Germain devant un nombreux auditoire, et des manifestations joyeuses eurent lieu. lorsque le président de Grémonville annonça qu'il « seroit donné ordre au licentiement des troupes ».

Un Te denm d'act:ons de grâces fut alors chanté

à Notre-Dame en l'honneur de la paix et tous les corps de la ville s'y rendirent pour assister à cette cérémonie.

Les députés des diverses Compagnies de la ville qui avaient pris part aux conférences de Saint- Germain étaient présents lorsque la déclaration fut enregistrée par le Parlement ; lorsqu'ils se levèrent, le doyen de la Cour des aides, Bigot de la Turgère, prit la parole :

u Souvenons-nous, Messieurs, dit-il, combien a « esté advantageuse l'union des Compagnies, et « quelle ne finisse pas avec ceste guerre, mais soit « perpétuelle pour le bien du service du roy et de « la justice, pour l'advantage de la province et des « Compagnies. »

Le traité de Saint-Germain, enregistré au Parlement de Paris le premier Avril, fut publié le 2, dans la Capitale ; dans la Normandie, il fut envoyé d'abord dans toutes les villes occupées parles troupes du comte d'Harcourt qui furent obligées de se retirer et ensuite publié dans le reste de la province.

Le duc de Longueville licencia son armée ; Rouen avait beaucoup souffert de la présence de ses soldats, pour la plupart indisciplinés, mais ce fut encore plus désastreux pour la ville et pour la province toute entière, lorsque ces bandes, sans chefs, se répandirent partout dans la Normandie, où elles firent plus de mal qu'auparavant.

Le duc avoue lui-même « qu'il a vu, en Xor- « mandie, beaucoup de lieux où l'ennemi n'eut « point fait plus de mal. »

Dans « le congé burlesque de V armée Xormande » le poète normand, David Ferrant!, chantait alors :

Adieu, l'honneur de Normandie

Son Altesse vous congédie,

Et vous donne licence à tous,

D'aller boire du sildre doux.

Tous nos fauxbourgs vous remercient

Et n'ont jamais veu, sans railler,

Jardiniers si bien travailler,

N'y d'instruments de tant de sortes

Pour abattre et rompre les portes.

Vieilles reliques de bataille, Où vous ne listes rien qui vaille, Ouï d'avoir servi la Patrie Allez vous vanter au logis, Dites-y que les champs sont rougis Du sang versé par vos espées ; Que les Césars et les Pompées, X'ont rien eu d'esgal à vos bras ; Que ce qu'on escrit de Coutras, D'Yvry, d'Arqués, de Cérisoles, Xe sont que des discours frivoles, Et que vous paraissiez plus beaux, Quand vous fustesà Moulineaux.

Un historien du temps, en déplorant Eclat lamentable de la Normandie à celte époque, a écrit ceci :

« Que le peuple apprenne par là que les princes, en se soulevant, ne cherchent que le succès de leurs ambitieux dessins, sûrs d'une récompense

d'autant plus brillante qu'ils l'auront poussé à de . plus extravagants excès, dont, en temps utile, ils lui sauront laisser tout le crime, toute la peine et tout le dommage. »

Il est affligeant de remarquer que, dans celte Fronde Normande, mille ambitions qui se firent jour étaient dictées bien plus par l'intérêt personnel que pour le bien public.

Matignon, comme Longueville, recherchait les faveurs de la Cour et les faveurs populaires ; une lettre de l'évêque de Coutances au cardinal Mazarin, montre la mobilité des sentiments de M. de Matignon ; cette lettre n'est pas datée, mais d'après Chéruel, elle doit se placer en Août 1649, puisqu'il y est question du retour prochain de la Cour à Paris, retour qui eût lieu le 18 Août. Cette lettre commençait ainsi :

Monseigneur, « M'étant entretenu ces jours passés avec quelce que personne qui est dans les intérêts de la « maison de Matignon, et lui ayant fait connaître « comme de moi-même que Monsieur de Mafi- « gnon fut presque le seul de tous ceux qui ont « agi dans les mouvements derniers, qui n'eût c( rendu par lettre ses respects à votre Eminence « et que je ne croyais pas que le simple compli- « ment qui avait été fait par M. de Bougy fût « suffisant, cet ami du dit sieur de Matignon « tomba dans mon sentiment, me témoignant que

« si je voulais me charger de sa lettre, il se donce lierait l'honneur d'écrire à votre Eminence, et « aujourd'hui Monseigneur, le dit sieur de Mati- « gnon m'a fait rendre la lettre ci-jointe que je « prends la liberté d'envoyer à votre Eminence, « par laquelle il lui rend ses devoirs et l'assure de « ses services. »

« Celui qui m'a rendu cette lettre de créance de « sa part, m'a dit que l'intention du dit sieur de « Matignon était de se donner sans aucune réserve « à votre Eminence. »

Celte lettre finissait de la sorte :

« J'ai envoyé à M. de Lisieux (Léonor de Malice gnon) la réponse que votre Eminence a fait à la ce lettre que j'avais prié M. de Servien de vous « donner et je m'en vais faire tous mes efforts, « dans cette grande province, pour y rendre votre « nom et votre personne aussi glorieux et aussi « considérables, qu'ils y ont été odieux, quoique « très injustement. »

Le Parlement dut s'occuper enfin des suites de la révocation du semestre, cause initiale de la fronde parlementaire ; les seize postes de conseillers maintenus furent l'objet des discussions les plus passionnées et l'indignation des nouveaux officiers amena des remontrances que publia Antoine Estienne, premier imprimeur et libraire ordinaire du roi, sous le titre de : c Très humbles

remonstrances du Parlement de Rouen (au semestre de septembre) au roy et à la royne régente. »

Ces remontrances, avant d'êlre imprimées, avaient été présentées au roi et à la régente, mais elles restèrent sans réponse.

Le Parlement de Paris admonesta sévèrement l'imprimeur et envoya l'arrêt qu'il rendit à ce sujet au Parlement de Normandie.

Le fameux semestre normand avait vécu et dans « ïEnfer burlesque » dédié à Mademoiselle de Chevreuse (1649), un poète chanta, en montrant l'enfer défendu par une épaisse muraille :

Les piliers, de pierre fort dure Qu'on casserait moins aisément Qu'on a fait du semestre normand.

Par le traité de Saint-Germain, le duc de Longueville obtint la survivance de son gouvernement de Normandie pour son fils aîné le comte de Dunois, et en cas de décès de celui-ci pour son fils puiné, le comte de Saint-Paul, mais il ne se contenta pas des avantages qui lui étaient accordés.

Dans les mémoires d'Orner Talon, il est question d'une des grandes charges de la couronne, celle d'amiral de France que désirait le duc ; d'autres mémoires parlent de celle de connétable. Longueville voulait aussi obtenir le gouvernement d'une

place de considération en Normandie et de grosses sommes d'argent.

La place en question était celle de Pont-de- 1* Arche ; le duc était déjà maître de Rouen, de Caen,de Dieppe; le Pont-de-TArche lui eût donné la haute main sur le commerce entre Rouen et Paris.

Il se fit nommer grand bailli de Caen et de Rouen et plaça un peu partout ceux qui l'avaient suivi pendant la Fronde ; c'est ainsi qu'à Rouen Plènoche remplaça Téchevin Ponchet au fort de la Porte Cauchoise ; Montenaij fut nommé commandant du Petit-Chàteau et Téchevin de Brévedent de Sahurs fût disgracié ; la place de sergent-major de la ville fut achetée par de La Fontaine-du-Pin.

Ceux qui ne l'avaient pas suivi précédemment dans la révolte, étaient fort malmenés ; d'après la déclaration royale du 19 Janvier 1650 « il ne se « faisoit pas scrupule de les menacer d'une entière « ruine, silz refusoient plus longtemps d'espouser « aveuglement toutes ses passions. »

Aussi, lorsque le duc de Longueville vint réclamer à la Cour le Gouvernement de Pont-del'Arche, en demandant celte nouvelle laveur comme «place de sûreté», la reine régente déclara hautement « qu'elle ne lui donneroit point celte « place; que cela étoit tout à fait contre les maxi- « mes de l'Etat ; qu'elle ne se souciait point de « tout ce qui en pouvoit arriver pourvu qu'elle lit « son devoir. » (Mémoires de Madame de Molleville).

D'après VHistoire de la Fronde, par le comte de Saint-Aulaire, elle ajouta « qu'elle aimerait mieux « céder le tiers du royaume aux ennemis, que le « Pont-de-1'Arche au gouverneur de Normandie, « qu'elle ne voulait pas que son fils, devenu majeur « eût un jour ce reproche à lui faire. »

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