CHAPITRE VIII
Rentrée de la Cour à Paris — Exigences de Condé — Mariage du duc de Richelieu — La place du Havre — Mécontentement de la Reine — L'arrestation de Condé, de Conti et de Longueville est décidée.
Le 18 Août 1649, la Cour était rentrée à Paris et le prince de Condé revenait avec elle ; la Fronde parlementaire était vaincue et Condé demandait déjà sa récompense pour l'appui qu'il avait prêté à la Cour.
On assiste alors aux négociations de Condé avec le Cardinal ; Condé qui s'était réconcilié avec sa sœur, la duchesse de Longueville et avec le prince de Conti, son frère, voulait prende part à tout dans le gouvernement et réclamait pour ses amis et pour lui-même toutes les faveurs.
Mazarin, lors des conférences de Saint-Germain, avait quelque peu promis le Pont-de-1'Arche pour le duc de Longueville, Condé réclama alors avec insistance auprès du Cardinal pour le forcer à tenir sa promesse et ce dernier se retranchant derrière le refus de la régente, fut insulté par le prince; enfin la reine céda devant les exigences de Condé.
La vieille Fronde, en présence de l'altitude de
Condé, se sépara de lui et négocia avec Mazarin ; Madame de Chevreuse que celui-ci avait habilement gagnée au parti de la Cour, l'engageait à faire arrêter le prince ; Gondi, cardinal de Retz, qui venait de s'allier avec la Cour, garantissait que Paris ne bougerait pas si on emprisonnait Condé, Conti et Longueville ; en retour, Mazarin promettait à Gondi le chapeau de Cardinal et ce prélat jeune et intrigant, lui assurait l'alliance du Parlement.
Le mariage secret du jeune duc de Richelieu avec la marquise de Pons et l'attitude insolente de Condé, précipitèrent les événements.
Des tabourets de faveur, sollicités' par Condé, avaient été accordés par la Reine à Mesdames de Marcillac et de Pons ; la noblesse protesta contre ces nouvelles faveurs et la reine révoqua ces privilèges le 10 Octobre.
Madame de Pons a joué un certain rôle dans cette nouvelle Fronde qui va encore jeter le trouble dans la province normande, sans cependant y apporter la désolation et la mort comme sa devancière.
Le jeune duc de Richelieu, commandant général des galères du Roi, était aussi gouverneur de la ville du Havre, sous la tutelle de sa tante, la duchesse d'Aiguillon, nièce du cardinal de Richelieu.
La garnison du Havre était commandée par Sainte-Maure et la duchesse d'Aiguillon, qui y avait placé un homme sur lequel elle pût compter,
tenait beaucoup à conserver cette place, dont elle savait la grande importance.
La duchesse de Longueville, qui connaissait bien aussi le Havre et convoitait cette ville, rêvait de la réunir à Dieppe, Pont-de-1'Arche, Caen et Rouen, afin de donner à son mari une quasi-souveraineté sur la province de Normandie.
Pour arriver à ce qu'elle désirait, la duchesse conçut le projet de faire épouser au jeune duc de Richelieu, Madame de Pons, née Anne Poussard du Vigan, veuve sans fortune et sans beauté, mais d'un caractère agréable, ce qui metlait le duc sous l'entière dépendance de la maison de Condé.
Le duc, qui professait pour Madame de Pons un amour passionné, résolut de l'épouser ; le prince de Condé et Madame de Longueville protégèrent leurs amours, l'union protégée pouvant donner à leur parti une place importante ; ils savaient bien que, ni la reine, ni la duchesse d'Aiguillon ne consentiraient à ce mariage, aussi résolurent-ils de se passer de leur approbation.
Le 24 décembre 1649, le duc de Richelieu, prétextant une partie de chasse, quittait le Havre et se rendait au château de Trie, (aujourd'hui dans l'Oise), propriété de la duchesse de Longueville.
Condé et Conti l'y attendaient avec leur sœur et Madame de Pons ; le mariage fut célébré par l'aumônier du château, le 26 Décembre et dès le lendemain, les nouveaux époux reprenaient le chemin du Havre où il arrivèrent le 28 ; Sainte-Maure
reçut alors de la duchesse d'Aiguillon l'ordre de ne pas les laisser entrer dans la ville, mais il était trop tard et Sainte-Maure ne put s'opposer à leur installation dans une cité dont le duc de Richelieu avait le titre de Gouverneur.
Le 29 décembre, un courrier envoyé par le prince de Condé arriva chez le duc de Richelieu ; le prince lui faisait savoir qu'il avait vu la régente, le duc d'Orléans et Mathieu Mole, premier président du Parlement de Paris, la reine n'avait rien voulu promettre, mais le duc d'Orléans et Mole s'engageaient à soutenir la validité du mariage.
Condé conseillait au jeune duc de demander à la garnison un nouveau serment de fidélité et de s'opposer à l'admission de l'envoyé de la reine, Guy de Bar, capitaine aux gardes ; le courrier de Condé apportait même l'ordre audacieux de jeter dans la mer avec une pierre au cou, « la personne « qui arriverait chargée des instructions de la « régente ».
En compulsant les mémoires du temps, on trouve que la reine ne se refusait pas seulement a approuver le mariage du duc de Richelieu avec Madame de Pons ; à Condé, qui essayait de tourner cette affaire en plaisanterie, elle avait déclaré que cette union contractée malgré le souverain et la tutrice du duc, était nulle de plein droit ; on sait, du reste, que le roi intervenait toujours dans les affaires de famille des ducs et pairs du royaume et que
ces derniers ne pouvaient contracter de mariage sans son approbation.
Guy de Bar put entrer dans la place du Havre, malgré le duc de Richelieu et parvint même auprès de lui dans la citadelle ou il s'était retiré ; au nom de la reine régente et de la duchesse d'Aiguillon, il lui déclara malgré les protestations de son interlocuteur, que le mariage qu'il avait contracté avec Madame de Pons était entièrement nul, qu'Userait cassé par le roi et que l'on ferait enfermer sa femme dans un couvent, puis il mit sous les yeux du duc un ordre de la régente lui enjoignant de prendre possession de la place.
De Bar était également porteur d'une lettre de Madame d'Aiguillon pour Sainte-Maure qu'elle chargeait d'exécuter les ordres d'Anne d'Autriche.
Le duc de Richelieu, trop amoureux d.e sa femme pour l'abandonner, déclara à de Bar qu'il arrivait trop tard et qu'il refusait d'obéir ; il resta donc maître de la place du Havre malgré la régente et la duchesse d'Aiguillon.
La ville du Havre, qui est à l'heure actuelle une des plus grandes cités de France, avait déjà une certaine importance à cette époque de notre histoire, ainsi qu'il résulte d'une lettre écrite à Mazarin en 1650 par d'Argencourt, maréchal de camp, qui avait exercé sous le règne de Louis XIII d'importantes fonctions en Normandie, ayant été chargé de la direction et de la fortification des porls de la Haute-Normandie.
« En premier lieu,écrivait-il au-cardinal, j'assu- « reroi à votre éminence que le Havre est la meil- « leure, la plus forte et la plus importante place « du royaume, tant pour sa situation, qui se « trouve sur le bord de la mer à l'embouchure de « la rivière de Seine, au long de laquelle se « trouvent Rouen et Paris, sur le milieu de la « Manche , et partout voisine d'Angleterre , de « Hollande, en Flandre et Espagne, où les secours « peuvent venir et peuvent entrer avec le vent à « toutes les marées, sans qu'il soit possible à « quelle armée navale que ce soit de le pouvoir « empêcher, d'autant que les secours venant vent « en poupe, les vaisseaux qui seroient à la rade et « sur l'ancre, n'oseroient démarrer sans donner à « la côte et faire naufrage ; que le port est si bon « et si sûr qu'on ne peut endommager les vais- « seaux par aucun moyen, ni par l'artillerie, ni « par le feu, vu qu'ils sont dans l'enceinte des « bastions en toute sûreté ; qu'elle est assise dans « un marais éloigné de tout commandement, et « où les approches sont comme impossibles, et « qu'en une extrémité on peut inonder toute la « campagne par le moyen des écluses à marée « haute. Il y a encore tout plein d'avantages à dire (( pour la bonté de sa fortification, tant à la ville « qu'à la citadelle, qui seroient trop long à déduire « et qui me donnent la liberté de dire que cette « place surpasse toutes les autres du royaume. C'est « de quoi je puis assurer votre Eminence et que
« nul n'en est mieux informé que moi qui L'ai faite « depuis son commencement jusqu'à sa perfection « où j'ai vaqué l'espace de huit à dix ans. »
Le mariage du duc de Richelieu avec Madame de Pons, déplut très fort à la reine régente qui vit avec une exaspération croissante son autorité méprisée ; la duchesse d'Aiguillon et la duchesse de Chevreuse, dont la fille était destinée au duc de Richelieu, entretinrent Anne d'Autriche dans son ressentiment ; c'est alors que les princesses, de concert avec Mazarin, persuadèrent au duc d'Orléans qu'il était urgent de prendre une décision vis-à-vis des princes, et que leur arrestation fut décidée.
Le prince de Condé était du reste grisé par des succès de toutes sortes et des discussions s'élevaient sans cesse entre le duc d'Orléans et le vainqueur de Rocroy.