‹ La Fronde en NormandieChapitre 9 sur 20 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Mazarin conseille au roi de se rendre en Normandie. — Départ de la Cour. — Prise de Pont de-V Arche — Entrée de la Cour à Rouen. Conférences du Parlement et du Cardinal.

Mazarin craignait de nouveaux soulèvements en Normandie et il engageait vivement la Cour à se rendre dans cette province, pour étouffer tous les germes de révolte.

Dans une réunion du Conseil, il signala les avantages que Paris retirerait d'un tel acte polique, la capitale tirait de la Normandie des blés et des provisions en abondance et si le Pont-del'Arche restait au pouvoir des amis du duc de Longueville, il y avait lieu de craindre que les communications ne fussent interceptées et que Paris n'en souffrit.

Dans les carnets de Mazarin, un passage nous montre jusqu'à quel point le cardinal tenait à avoir pour lui l'opinion publique au sujet de ce voyage ; il écrivait « Faire dire que Arnaudeau « mette le voyage de la reine et ses causes. »

Arnaudeau n'était autre que le fameux Théophraste Renaudot, rédacteur de la Gazette de France

depuis 1631 ; Renaudot inséra en effet dans son journal un article pour expliquer le voyage du roi en Normandie.

Lorsque le voyage fut décidé, Mazarin employa tous ses efforts à s'attacher de plus en plus la vieille Fronde qui, tout en lui vendant chèrement son alliance, lui assurait le succès sur le parti des princes.

Le duc d'Orléans, pendant l'absence du roi et de la reine régente, restait dans la capitale avec les pouvoirs les plus étendus et Mazarin plaça près de lui un ministre, en qui il avait la plus entière confiance, Michel Le Tellier.

La Cour quitta Paris le premier Février et se rendit directement à Pontoise, où elle resta jusqu'au 3 ; c'est dans cette ville que Mazarin vint rejoindre les souverains.

Le comte d'Harcourt commandait la petite armée chargée de faire exécuter les ordres du roi ; Chamboy, qui commandait le Pont-de-l'Arche, fut sommé de rendre cette place, mais il refusa énergiquement d'acquiescer à cette mise en demeure, et Mazarin prit le parti de le faire attaquer immédiatement, ainsi que le prouve le passage suivant d'une lettre écrite le 4 Février, à Michel Le Tellier par le cardinal, lettre dont l'original signé est à la bibliothèque nationale :

« Il est venu ici un gentilhomme qui a vu • Chamboy, lequel, à ce qu'il nous a rapporté, est « résolu de périr dans sa place, nous verrons s'il

« demeurera toujours dans la même fermeté car, « de ce côté-ci, on ne perdra pas un moment de « temps à pousser cette affaire. »

Le comte d'Harcourt, en effet, reçut l'ordre d'attaquer le Pont-de-1'Arche ; les habitants, lassés depuis longtemps de la tyrannie du marquis de Chamboy et des soldats de la garnison, se tournèrent contre leur gouverneur, et ayant pris les armes, dirigèrent plusieurs pièces d'artillerie contre le château où Chamboy s'était retiré ; le gouverneur, devant l'attitude menaçante des habitants, abandonna tous ses projets de résistance et consentit à rendre le château, en y mettant pourtant deux conditions : la première, qu'il lui serait payé une somme de vingt mille livres pour l'indemniser des dépenses qu'il avait faites dans la place, et la deuxième, que la liberté lui serait accordée ainsi qu'à ses soldats et qu'ils pourraient se retirer où bon leur semblerait.

. Mazarin accorda ces conditions avec empressement, trop heureux de pouvoir enlever le Pontde-1'Arche au parti des princes et cela sans que le sang ne fut versé.

C'est à Rouen, où elle venait de faire son entrée le 5 Février, que la Cour reçut la nouvelle de la prise du Ponl-de-l'Arche.

Cette entrée du roi et de la reine régente dans la capitale de la Normandie, avait été solennelle ; Monglas dans ses mémoires,relate que « sa Majesté

« fit son entrée dans Rouen, où elle fut reçue avec « toute la joie et les acclamations imaginables ».

Le comte Charles Martel de Clères et Jean de Fay, comte de Maulevrier, étaient allés, à la tète de trois cents gentilshommes, au devant du roi et de la régente ; à Notre-Dame, après la harangue du haut-doyen, au grand portail, « se fit une acte clamation universelle du peuple dont toute « l'église estoit remplie, criant à haulte voix : Vive « le Roy ! » (Registres capitulaires).

Lorsque le roi quitta la cathédrale, les orgues retentirent, les cloches sonnèrent à toute volée et « le peuple continua les acclamations de vive le « roy ! avec grande joie et allégresse publiques ». (Registres capitulaires).

Louis XIV ordonna de mettre en liberté les prisonniers pour fêter sa joyeuse entrée dans sa bonne ville de Rouen, et « de pauvres captifz, qui lance guissoient dans les cachotz, reçurent du roy, en « ces jours bien heureux, la vie et la liberté ».

Henri Stuart, sieur de Bonair, qui avait été accusé à tort d'être l'auteur d'un pamphlet intitulé Zezabel, dirigé contre Anne d'Autriche et avait été emprisonné, fut au nombre des captifs délivrés et célébra cet événement dans un ouvrage : « Récit a véritable de ce qui s'est lait et passé en toute la « Normandie, à la réception et magnificence royale « de leurs Maj estez » (1650).

Cet historiographe publia d'autres écrits, entr autres « Les heureux succès de leurs Majestés et les

« captifs libérés dans leur voyage en Normandie » (1650).

Parmi les princesses qui accompagnaient le roi et la régente, au cours de leur voyage en Normandie, se trouvait la duchesse de Montpensier, marquise d'Eu, vicomtesse d'Auge et de Domfront, la grande Mademoiselle ; on lit dans ses Mémoires, qu'elle eût une vraie douleur de partir ainsi de Paris le premier jour de février, « saison qui n'était pas propre à taire voyage, et qui convenait mieux à la dance ».

Des appartements pour le roi et la régente avaient été préparés à l'abbaye de Saint-Ouen ; le cardinal avait été logé à l'archevêché, ou vinrent le saluer un président et huit conseillers au Parlement.

Le 6 Janvier, Mazarin écrivait à Le Tellier :

« Jamais peuple n'a témoigné plus de joie à la « vue de son prince. On croyait que tout Rouen fut « hors des portes, et cependant toutes les bouti- « ques et les fenêtres étaient encore remplies de « monde et outre cette démonstration, toute la nuit « on a tait des feux de joie, et tous les bourgeois « l'ayant passée à boire à la santé de Leurs « Majestés, n'ont ni dormi, ni permis aux autres « de reposer, à cause des continuels cris et marques « de réjouissances qu'ils donnaient ».

La Cour resta quinze jours à Rouen ; pendant ce laps de temps, elle s'employa à pacifier la Normandie, il fallait contraindre la duchesse de Longue-

ville à quitter la province, s'assurer du Havre, de Dieppe, du château de Caen, de Granville, de Cherbourg, de Saint-Lô, de toutes les places occupées encore par les partisans des princes et remplacer ceux-ci par des hommes dévoués à la cause royale et ne tenant pas leurs pouvoirs du duc de Longueville.

Des conférences eurent lieu journellement entre le Parlement et le cardinal ; la province fut imposée pour 300.000 livres, le trésor ayant souffert pendant les troubles.

Mazarin tout en dirigeant les détails du Gouvernement,s'acquitta habilement de celte lourde tache, car c'était un rusé politique qui ne négligeait rien lorsqu'il s'agissait de triompher de ses adversaires quels qu'ils soient.

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