‹ La frontière de l'Euphrate de Pompée à conquête arabeChapitre 38 sur 83 · CHAPITRE V L'ARMÉE EN GAMPAGRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE V L'ARMÉE EN GAMPAGRE

§ I. — Ordre de marche ou de bataille.

Nous arrivons à l'étude des opérations de guerre, je n*ai pas besoin de répéter dans quel esprit : je laisse de côté le récit des campagnes mêmes, qu'on trouve dans divers ouvrages, en particulier dans Schiller, dans Rawlinson et Bury S les pourparlers diplomatiques, le détail chronologique des engagements, les traités qui ont suivi *. Il s'agit d'extraire de cette masse de faits ce qui concerne la stratégie d'ensemble des armées d'Orient.

Sur l'ordre de marche des troupes syriennes allant au-devant de l'ennemi, nous n'avons pas de renseignements détaillés plus anciens que ceux de Josèphe ^ ; il donne cette agmen, comme les Romains l'appelaient, pour conforme au type courant :

En tête, les troupes auxiliaires *, plus légèrement armées,

* The History of ihe Décline and Fall the of Baman Empire, by Edw. Gibbon, edîted by J. B. Bury, London, t. I à V (1897-98).

' Od trouvera TaDalyse des négooiations diplomatiques du vi* siècle, et le tableau général des guerres contre les Sassanides, dans l'opuscule de Karl Gûterbock, Byzanz und Persien in ihren diplomatisch^vôlkerrechtlichen Beziehungen im ZeiiaUer JuslinianSj ein Beitrag %ur Geschichte des Vôlkerrechis, Berlin, 1906.

' Il expose l'ordre de marche de Vespasien (B. /., III, 115 sq.) et un pen pins loin (V, 47-49) celui de Titus, presque dans les mêmes termes, mais plus abrégés.

* Cf. Sallust., Histor. reliq., 74 (Maurenbrecher, I, p. 187) : Tum uero hUhyniipropinquantes iam amnem Ar8aniam{ce sont des auxilia, placés •n avant, qui atteignent les premiers le fleuve).

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sortes de vedettes très mobiles, chargées d'affronter les escarmouches, si possible, — quitte à se replier en cas de lutte inégale — et de reconnaître les bois et fourrés où des embuscades peuvent être dissimulées, les détours de chemins fertiles en surprises ^ Ensuite deux groupes, parfois intervertis : les pionniers *, pour aplanir les chemins, couper les arbres qui entraveraient les convois, chariots d'équipages ou machines d'artillerie ; et une partie de l'infanterie et de la cavalerie romaine, notamment dix hommes commandés de chaque compagnie : ceux-là ont mission de marquer remplacement du camp ; ils sont assurés, d'autre part, contre les guet-apens parles observations de Tavant-garde. Suivent les bagages des principaux officiers, entourés d'une escorte ; tout auprès, le général en chef, qui doit rester tout voisin de la tète, prêt à recueillir les premières nouvelles, ainsi que des ouvriers du campement, lequel s'établit sur son ordre. Il est protégé par des troupes choisies de gardes du corps, cavalerie et infanterie, généralement armées de la lance. Derrière lui viennent les machines d'attaque, au centre de l'armée à cause de leur masse embarrassante, qui oblige à les environner du maximum de protection; d'autres soldats choisis y veillent particulièrement '. Les aigles et uexilla divers ont un emplacement analogue et sont précédés et suivis par clairons et trompettes.

Ensuite le corps principal de bataille, par rangées de six hommes; des officiers sont postés en dehors des files et veillent au maintien de l'ordre et de la discipline. Chaque légion est accompagnée de ses valets^ qui conduisent les chevaux, mulets et autres bêtes de charge ; il faut que, coupée accidentellement du reste de l'armée, elle ne se trouve pas au dépourvu, privée de vivres et de matériel, incapable de soutenir un elTort de quelques jours. En queue, les vivandiers, artisans, la foule des mercantis, qui souvent suivent les armées, excepté peut-être dans les déserts avancés de l'intérieur, de leur propre mouve-

^ Ceci avait un intérêt bien faible dans les plaines mésopotamienoes, capital dans les vallées d'Arménie. Celle disposition fut sûrement observée par LuculluB, Pompée, Anloine, Corbulon, bien que nos sources n'en disent rien.

« V. infra, § III.

* On voit que dans Vagmen le système des détachements est général. Aucun corps ne forme une masse intacte ; beaucoup d'hommes en sont distraits pour services spéciaux.

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ment et à leur compte. On leur donne néanmoins une escorte armée de cavaliers, fantassins, mercenaires divers, pour qu'ils n'augmentent pas éventuellement les ressources de l'ennemi, en tombant en son pouvoir. Cette troupe sert en même temps d'arrière-garde.

C'est là Tordre de marche idéal, que suit une armée nombreuse, à pleins effectifs, dont les éléments sont bien proportionnés, qui ne s'attend pas encore à des attaques sérieuses en cours de route, qui ne trouve dans le chemin à parcourir aucune difficulté particulière à vaincre, et à laquelle les combinaisons de l'ennemi n'imposent aucune dislocation, aucune manœuvre urgente et soudaine. Mais ces conditions sont rarement réunies. Antoine, par exemple, dans sa hâte d'atteindre la ville où était rassemblée la famille des rois mèdes, considère comme un obstacle les 300 chariots portant ses batteries de siège et les laisse en arrière, à la garde d'un légat. Celui-ci est assailli par l'ennemi, sa troupe mise en pièces et le matériel capturé ^ Cette imprudence compromit l'issue de toute la campagne. La marche de Vespasien et de Titus était facile à ordonner, car les Juifs ne s'attaquaient pas volontiers, privés de cavalerie, aux contingents formidables que les Césars amenaient ^, et préféraient s'enfermer dans les villes, tâchant de lasser, par leur résistance désespérée, la persévérance des Romains.

11 semble bien que les campagnes contre les Parthes aient d'ordinaire été conduites avec des forces moindres; la chose est certaine pour les guerres persiques de la basse époque. Et les Parthes montraient plus d'audace à l'attaque ; il fallait plus minutieusement se prémunir; l'ordre de marche prenait alors ûgure d'un ordre de bataille. La tactique familière à ce peuple consistait dans les essais d'enveloppement : une formation tout indiquée pour y répondre était Fagmen quadrahim^ tel que Lucullus l'adopta dès la première rencontre '. Souvent aussi les expéditions romaines choisirent pour direction l'Ëuphrate ou le Tigre : alors les bagages et l'artillerie, en partie ou en totalité, étaient confiés au courant sur une flottille.

« Plut.. Ant., 38.

* Ceoz de Gestius étaient bien plus méprisables.

' Plat., LuCTt//., 31 .'douze cohortes en front de bataille, les autres par derrière, à la file ; Tennemi en éprouva grand effroi. C'est à peu près la disposition adoptée par Grassus (Plut.» Crass.j 23).

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C'est ce que fit notamment Julien, qui convoya de la sorte ses approvisionnements en blé. L'armée pouvait donc, en avançant, s'appuyer d'un côté au fleuve, n'exposant que l'autre aux coups de l'adversaire. Mais le cours d'eau dessinait des méandres, que les embarcations devaient suivre, tandis qae les troupes avaient le moyen de couper court à travers la plaine, et il importait de leur épargner des marches inutiles sous un climat brûlant. Les bateaux restant toujours en péril, ou d'une attaque par l'autre rive, ou d'un accident naturel *, Julien ne leur confia qu'une réserve, gardant avec lui les bagages indispensables, qu'il enferma entre les deux flancs de son armée, avec les valets et tout ce qui était sans défense, pour les mettre à l'abri d'un coup de main. Il devinait, pressentait autour de lui des embûches et multipliait les précautions, au fur et à mesure qu'on approchait de la Babyloaie'. Et, en effet, pendant la laborieuse retraite de Jovien, la tactique fructueuse des Perses fut invariablement celle-ci : escarmouches sur les derrières ; quand les Romains s'arrêtent pour combattre, ralentir le pas, au besoin se dérober, et recommencer plus loin. La marche s'en trouvait infiniment ralentie; un jour, l'armée de Jovien ne put effectuer qu'un parcours de 30 stades (six kilomètres!) '. La menace perpétuelle d'un mouvement tournant, d'une surprise soudaine, interdisait les vives allures dans toute invasion en Orient *.

Pour les temps postérieurs, la question reste dans l'ombre : les campagnes, plus nombreuses et plus courtes, faites avec de moindres effectifs — aucun empereur romain n'y prenant part

^ La flotte de Septime Sévère foi jetée contre les berges (v. su^a, p. 146, note 4) et plusieurs bateaux de Julien engloutis par l'Eaphrate, Boudaia enflé et sortant de son lit (Amm. Marc., XXIV, 1. 10).

» Amm., XXIV, 1, 4 ; 13 ; XXIV, i,2 : ne per locorum iruolentiam insidits caperetur occuUiSy agminibus incedere quadratis exorsus est (voilà bien la confusion de Tordre de marche et de Tordre de bataille) ; 1, 3 • Pour faire illusion sur la force de ses troupes, il espace les rangs, faisant occuper à son armée une longeur de dix milles (quinze kilomètres).

' Id., XXV, 6, 9. — Nous sommes loin des chiffres de Végèce (1, 9) : 20 milles (près de 30 kilomètres) en cinq heures d'élé, poar une troupe exercée ; 24 dans les marches accélérées, sur une bonne chaussée et par petites divisions.

^ Cf. Plut., Ant., 45. — Un autre principe corrélatif, c'était de ne Jamais faire de « petits paquets », et d'avancer en masse solide {ibûL, 42).

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personneliement — n*0Qt pas autant intéressé les chronographes par leurs grandes lignes que par les menus détails ^

§ 11. — Tactique générale.

J'ai déjà remarqué celle que préconisaient les généraux romains contre les Parthes : le combat à courte distance '. Pour approcher de ceux-ci sans trop de dommages» on trouvait une précieuse ressource dans une manœuvre qui ne fut pas inventée dans les guerres d'Orient, mais qui élait appelée à y jouer un grand rôle : Fattaque à la tortue. « Les légionnaires d'Antoine se tournent vers l'ennemi, enserrant dans leurs rangs Tinfan* terie légère ; le premier rang mit un genou en terre et se couvrit de ses boucliers ; le second fit de même et éleva ses boucliers sur ceux du premier rang ; le troisième les imita. Cette suite de boucliers, rappelant le toit d'une maison, ou mieux encore les gradins d'un théâtre, fut une sûre défense contre les flèches, qui glissaient sans atteindre personne. Croyant à la lassitude des Romains, les Parthes voulurent charger avec leurs piques; les autres se lèvent dans une clameur et les mettent en fuite. Cette tactique réussit plusieurs jours '. »

Contre les Juifs, qui comptaient aussi d'adroits archers, la tortue n'était pas moins indiquée ; les Romains s'en servaient pendant la sape ^. Entrés à Gamala, Vespasien et quelques autres subissent soudain une pluie de grosses pierres et de traits, lancés du haut des maisons. Ils se serrent étroitement, se couvrent de leurs armes et peuvent ainsi se retirer ^ Dans les siècles suivants^ Aurélien forma en phalanges, protégées

^ V. sealemeot, pp. 54-55 el 177, pour Tordre tripartile.

' Les Parlhes préféraient Téviter ; les plus vieux officiers de Pompée lai avaient recommandé de brusquer Fattaquo; les Romains avancèrent, ayant la lane à dos ; les ombres des corps, se prolongeant, trompaient les ennemis sur l'intervalle entre eux et les Romains : ils lançaient en vain leurs traits qui n'atteignaient personne. Les Romains se jettent à grands cris sur eux, qui n*osent plus attendre et se sauvent ; mais il en périt plus de 10.000 et leur camp fut pris (Plut., Pomp,, 32).

* Plut., Ani,^ 45 ; cf. 49. C'est également à propos de la guerre d'Antoine en Arménie que Dion Gassius décrit, plus longuement encore, le système de la tortae (XUX, 30).

* loB., B. /., IL 537 ; VI, 26.

» Ibid., IV, 3334.

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par leurs boucliers rapprochés, les fantassins qu'il lança à l'assaut de la colline de Daphné, défendue par les sagittaires palmyréniens S et Constance disposa aussi ses soldats en tortue pourTattaque de BBzabde ^.

La force des Parthes consistait surtout dans la cavalerie; pour s'en garer aux heures de repos/ie plus simple était décamper sur les hauteurs, comme Ventidius le fit très utilement plusieurs fois '. Pour le même motif, et parce qu'ils n'emportaient avec eux que très peu de provisions e( de fourrages, il pouvait être, en cas de grande nécessité, de bonne tactique de ravager le pays. Corbulon en usa, complétant les dommages déjà causés par les sauterelles. Les nombreux escadrons des Sassanides ne souffrirent pas moins de la mesure ordonnée par Constance, qui fit mettre en sûreté les laboureurs et leurs troupeaux, et ensuite tout incendier, même les blés presque mûrs, en sorte que l'ennemi ne put trouver aucune végétation entre le Tigre et TEuphrate *. Héraclios, lui aussi, dut se servir du procédé de la dévastation.

Heureusement, avec les Parthes, le lieu et le jour de l'attaque étaient inconnus, mais non la saison : il est souvent répété que dans les mois de froidure ils restaient chez eux ^ Dans une circonstance pourtant, quand Pacorus, après la capture de Labiénus, voulut recommencer ses incursions en Syrie, il se trouva que les légions étaient dispersées dans leurs quartiers d'hiver, et c'est par son astuce seule que Ventidius se donna le temps de les rassembler *.

On a souvent répété que les Romains avaient au plus haut degré Tart de s'approprier les moyens de défense les meUleurs

/Zosim., 1,52, 1.

« Amm. Marc, XX, 11, 8.

3 Dio Cass., XLVIII, 40; XLIX, 20.

* Amm. Marc, XVIII, 7, 34.

• V. supra, p. 43.

^ Il avait pour familier un roitelet, qu'il savait néanmoins plutdt partisan des Arsacides. Il affecta la confiance envers lui, lui fit des confidences peu dangereuses, mais propres à laisser croire qu'il lui dévoilait des secrets ; puis il feignit de redouter qu'an lieu de passer par Zeugma, suivant leur ordinaire, les Parthes ne prissent un antre chemin, en aval. Il disait : la route de la plaine est propice aux ennemis, celle des collines convient aux Romains. Paooras, abusé par celte communication, prit en eCPet le chemin de plaine, bien plus long, donnant à Ventidius le délai voulu pour se concentrer (Dio Qaas., XLIX, 19).

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à opposer à chaque ennemi nouveau auquel iU avaient affaire. En ce qui concerne leur politique orientale, ce sens de l'opportunité est manifeste. Si, à la fin de la République, où les événements se multiplient, se précipitent, les généraux se voient contraints de recourir aux contingents de cavalerie que des alliés offraient ou promettaient, Corbulon tâcha d'enrôler luimême une cavalerie légère indigène. L'attestation la plus formelle de cette conduite se trouve dans cette phrase de Julien, à réloge de Constance : « Tu crées une cavalerie semblable à celle de l'ennemi ^ ». Il en faut rapprocher l'important passage du Strategicon de Maurice,intitulé sans détour : Do^c la àp^xoCev- 6at nipaaic ; ' et que nous avons analysé '.

Nous avons noté l'origine des formations tripartites, vu recommander Tusage, en terrain plat, de solides phalanges de lanciers à pied. Les Byzantins, dans les combats de plaine, avaient pour méthode de percer de leurs lances plutôt les chevaux que les cavaliers, mieux protégés *. Ils avaient, remarquant que les Perses couvraient mal leurs ailes, institué des ôittpxep<4<jTat pour tourner les flancs de l'ennemi, et ils protégeaient eux-mêmes les côtés des bataillons de première ligne contre les mouvements enveloppants à l'aide de irXaYioço- Xaxec'; les uns et les autres étaient prélevés surtout sur les archers •. En outre, on couvrait le dos avec des vcoxo^puXaxeç '.

Maurice signale la confusion des tentes perses dans les campements nocturnes. Or,les Romains étaient habiles aux attaques de nuit ; ils en pratiquèrent plus d'une durant la guerre juive de Titus ; ils prirent ainsi lotapat ^ et la forteresse Antonia de Jérusalem * ; une vingtaine de soldats et un trompette suffirent à effrayer les gardes endormis, qui crurent que toute l'armée

* Or. !.. 21 C.

* XI, 2, p. 254-60. Cf. ce passage (VIII, 2, p. 196) qui vise sûrement les campagnes d'Orient : « Le chef doit avoir plus de cavaliers que de fantassins ; les uns sont pour la lutte de pied ferme, les autres pour charger et revenir, mais au besoin ils peuvent descendre de cheval et combattre à pied. »

* V. supra, p. 54-55.

* Cf. Theoph. Simoc, II, 4, 7.

» SiraUg., I, 3. p. 29.

* Ibid.y II, 4, p. 54 sq. ; add. III, 14, p. 99 sq. ' Ibid., p. 58.

* los., B. /., lïl, 317 sq.

* Ibid,, VI, 68-80.

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ennemie les surprenait, et s'enfuirent. Pourtant cette tactique échoua contre les abords du temple *. Sous Constance, Ursicin, s'aidant de troupes légères, voulut assaillir de nuit, hors de leur camp, les Perses qui menaçaient Âmida ; mais comme on ne voulait pas fournir à Ursicin, très jalousé, Toccasion d*acquérir quelque gloire, il se trouva paralysé •. Durant ce même siège, les Gaulois firent la sortie nocturne, très infructueuse, que Ton sait*.

Les Perses, à ce point de vue encore, se firent les élèves, souvent heureux, de leurs adversaires : Amida fut prise grâce à l'attaque de nuit de 70 archers d'élite du bataillon royal, guidés par un transfuge *.

11 faut, continue le Strategicon, choisir avant tout pour les combats des endroits découverts et plats, sans marais, fossés ou plantations pouvant mettre obstacle à la marche en bon ordre ^ L'armée rangée en bataille^ commencer rengagement, si l'on voit que tout est prêt : les attaques doivent être, comme les coups de flèches, égales, fréquentes, rapides ; sans quoi, si l'ennemi était prompt à riposter, il atteindrait en plus grand nombre les guerriers et leurs montures. Ne peut-on éviter pour la rencontre un terrain^ peu approprié ? faire un usage très modéré de la cavalerie, et lancer l'infanterie. Si l'on voit que les troupes manquent d'entrain, alors pas de franche bataille, mais plutôt des escarmouches furtives, faites avec circonspection et, autant que possible, de manière que les soldats, tout comme l'ennemi, ignorent pourquoi la bataille a été ajournée.

« Io8., B. I., VI, 131-136.

« Amm. Marc, XIX, 3, 1-2.

» Id., XIX, 6, 7-11.

^ Amm., XIX, 5, 5. Les inslructions de Maurice, plus développées ailleurs (Sùrateg,j IX, 2, p. 205-211), furent suivies à la lettre par Héraclios, aux environs de la ville actuelle de Van (Theophan., 311). C'est le seul exemple que j'aie retrouvé dans les auteurs. — Cf. encore Slrateg., IX, 1, p. 201 sq. : icepl iQ)68a>v (iSoiciixcuv. Maurice déconseille seulement les marches de nuit en pays ennemi ; il faut une nécessité absolue, et alors le plus grand secret (IX, 3, p. 212).

' Gela dépend pourtant des races que Ton met en ligne : Partbes et Gaulois sont familiarisés avec les plaines ; aux Espagnols et Ligures conviennent les lieux accidentés, aux Bretons les forêts, aux Germains les plaines détrempées (VIII, 2, p. 196). Add. VII bù, 2, p. 150 : Éviter les montagnes quand on se bat contre des archers ; ils pourraient décocher leurs traits d'un niveau supérieur.

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On peut exécuter des mouvements tournants ou rétrogrades sur les flancs ou les derrières de Tennemi. Toujours soucieux, en effet, de ne pas rompre leur ordre, les Perses présentent facilementie dos aux attaques de revers ; ceux qu'ils poursuivent ne doivent absolument pas se retourner pour faire face ; ce serait leur perte, caries Perses pourchassent les fuyards, non en désordre comme les Scythes, mais avec calme et méthodiquement. Donc toute manœuvre de conversion contre eux doit se produire, non sur le front, mais de côté, de façon à les prendre à revers.

Au chapitre suivant *, l'auteur oppose les Scythes aux Perses et aux Romains à la fois : ils ne se retranchent pas derrière un fossé ; leur corps de bataille, au lieu de trois masses, n'en forme qu'une • ; la poursuite du vaincu est de leur part extrêmement opiniâtre ; elle vise à son désarmement complet.

Maurice se préoccupe aussi de la formation et de Texercice des troupes légères ', pour réaliser une de ses pensées ff^vorites: l'économie des moyens ^. Les rapides SpoûY^oi sont à choisir de préférence pour les embûches ^ ; les éclaireurs envoyés en reconnaissance seront utilement revêtus de manteaux, à manches très larges pour les cas de pluie, servant à dissimuler aux ennemis l'éclat des cuirasses*. Le stratégiste a été très frappé des inconvénients qu'offre la présence de gens de guerre d'une même race chez les deux belligérants tout ensemble ;> aussi V les soldats qui ont des compatriotes du côté de l'ennemi doivent être prudemment écartés du combat '^ ». Et comme ces armées bigarrées sont toujours un peu suspectes, au moment

» XI, 3, p. 263-264.

« Aossi Arrien, Taclic,, XI, 2 (Kœchly-Rûstow, II, 1, p. 304-6) recommande, pour les batlre^ la formation en e(x6oXov ou éperon de navire. Nous avons un exemple unique de la disposition des fantassins en coin aigu contre Jes Perses eux-mêmes (Procop., 6. P., I, 18, 46).

3 Strateg., XII, 8, 3, p. 304.

♦ Aussaresses, loc. ciL, p. 26-27.

» IV, 5, p. 117 sq.

^ Qu'on se rappelle à ce propos Suréna. à la bataille de Garrhae (53 av. J.-G.) : « Il avait placé ses masses derrière la première ligne et voilé Téclal de leurs armes en les faisant recouvrir d'étoffes el de peaux » (Plut., Crass,, 23).

' Vil, 16, p. 447 ; add. VU, 7, p. 141 : toù; ÔjaoyêvêTç twv âx^pwv itpô icoXXoû ^(opCl^eiv, xai èv xaiprî» icoXé)Jiou toutouç (xt) cpépeiv xaxà xoiv

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d'engager TacUon, le général se conciliera les hommes toIc

^ev 9i>(jL(xà)^oiç Scûpa $i8ouc, au^ojv 8è toTc orpaTKOTvic xatà "kô-^o^ xà X^?^^~ fxaxa *.

Maurice nous apporte enfin une indication sur les moyens de transmission des ordres parmi des combattants parlant des idiomes très divers * : il expose ses idées sur un corps d'adjudants-majors ((xavSàTwpec)» qui doivent savoir le latin, le persan et, autant que possible, le grec •. Peut-être ainsi pourront-ils toujours être compris des hommes ; en tout cas ils seront plus utiles dans le rôle d'espions ou d'éclaireurs.

Adaptation ne se confond pas avec emprunt, et il est très naturel qu'une stratégie cherche à en contrecarrer une autre, sans s'approprier tous les moyens d'action de cette dernière. Les armées orientales, nous l'avons dit, conduisaient avec elles de nombreux éléphants, qui leur venaient des provinces limitrophes de l'Inde. J'ai signalé les moyens principaux dont usaient les Romains pour rendre inutiles ou même gênantes à Tennemi ces énormes masses: on les frappait au ventre, on coupait les sangles retenant les tours que ces animaux charriaient sur le dos ^ Un éléphant effarouché ou blessé à mort pouvait suffire, en renversant ceux qu'ils portaient et en s'affaissant, à rompre les rangs d'un corps d'armée '. Les Romains, ajoute naïvement Procope, savaient bien comment repousser ces animaux, et ils n'en profitèrent pas : quand Ghosroès assiégea Êdesse, il entraînait un effroyable éléphant S d'où partaient des nuées de traits ; les habitants attachèrent au haut

* VIII, 2, p. 190.

^ C'est là une question très difficile : on a bien trouvé à Eaccaea l'épitaphe d'un Ipin^veù; eititpoiceov, mais cela ne concerne que l'administralion civile (Waddinglon, 2143). Théophylacte Simocalta (II, 10, 6) mentionne un kp(xi]VEÙc... Toû Sapax7]V'.xo\> ouXqu^tou èittxoupouvxoç *P(U(ix(oic. L'interprète Paul, un Romain, (Procop., B. P., II, 6, 22) doit avoir été au service de la Perse.

3 Strateg,, Xlï, 8, 7. p. 306-7.

* Add. Veget., III, 24, qui préconise en outre les balistes, les chars portant des guerriers armés de longues sarisses, les vélites à pied couverts d'armures garnies de pointes de fer.

» Procop., B. G., IV, 14, 35 sq. ; cf. Agath., III, 9, 8 : Un Romain plante sa lance dans le fronl d'un éléphant qui, exaspéré par sa blessure, s*agite avec rage et sème le désordre dans l'armée perse.

^ Souvent le roi des rois monle lui-môme un éléphant, au lieu d'an cheval, ainsi pour le passage d'un fleuve (Euagr., V, 14).

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d'une tour un porc, dont le cri, un peu plus perçant que de coutume, effaroucha la bête et la fit reculer.

Les Romains, malgré Téloignement de Tlnde ou la difficulté de convoyer de tels animaux par la voie maritime, auraient pu en avoir dans leurs campagnes ; des vaincus et des auxiliaires leur en offrirent plus d'une fois en présent *. Quand la nouvelle parvint à Rome de la victoire persique de Gordien, le Sénat lui décerna un quadrige d'éléphants *, et Galère reçut les mêmes honneurs, car un autre bas-relief de Salonique • le montre dans son carpentum de triomphe, traîné par quatre éléphants attelés deux à deux *. A la fin du vi" siècle, l'armée de Narsès, coTnme celle de Bahram, avait des éléphants ■ ; mais cela tient peut-être à ce que la première comptait quelques contingents fournis par Chosroès II, dont Byzance appuyait alors les prétentions contre Bahram, son compétiteur.

Des chameaux, constamment employés par les Arabes, leurs auxiliaires ou ennemis, les Romains ne firent pas non plus grand usage, hormis pour les convois •. Il y eut cependant des 8pofxe8apioi nabatéens embrigadés en ttirmae. régulières dans la province d'Arabie ', et une ala dromedariorum S à la disposition du duc de Palestine, parait àans la. Notttia dignitatum. Végèce * dit que les chameaux ne sont pas très utiles à la guerre *^, et la plupart des cas que l'on peut néanmoins citer ne relèvent pas de mon sujet ^^

' Sar l'arc de triomphe de Salonique (Kinch, pi. V, p. 37) on voit les Perses, en cortège, venant offrir des cadeaux à Galère : éléphanls^ lions, tissas de pourpre et d*or.

« VU. Gcrdian. III, 27.

' Rincb, pi. VII, p. 28-29. Il semble que» dans la guerre même, les Perses faisaient traîner des chars à ces animaux : cf. pi. YIII, p. 42.

^ Héraclios rentra d'Orient à Gonstantinople sur un char tout pareil (Nicephor. Pair., p. 26 Migne).

• Theoph. Simoc, V, 10, 10.

• Tac, Ann., XV, 12. Hygin appelle epibatae les dromedarii et les dit affectés au service des transports ; cf. la colonne de Théodose à, Gonstantinople, qui en donne une représentation {Diclionn, des aniiq., I, fig. 1050).

' Clermont-Ganneau, Rec. d'archéoL orient., II (1898), p. 127. « Cf. Waddington, 1946 (= CIL, llï, 93), Bostra : dromedarii; 2267, Namara : Spo(xe8dpi(o)c ; add. 2425.

• Bpitom., m, 23.

" Add. Plin., H. iV., VIII, 68 : uelocilas utequo. " Cr. Fiebiger, Dromedarii, Pauly-W.

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Des circonstances très diverses ont concouru à ce résultai que, dans toutes les guerres d'Orient, une partie surtout de la stratégie a passé au premier plan et s'est singulièrement développée : la poliorcélique ; avec elle, bien entendu, la défense des places et la fortification ; bref, ce que nous appellerions aujourd'hui le génie et Fartillerie.

§ III. — Pionniers et pontonniers.

Le génie comprenait le service des pionniers et l'établissement des camps et travaux de siège. Les pionniers avaient rude besogne dans les régions montagneuses de TArménie et au pied du Caucase. Tigrane en possédait une nombreuse bande sous ses ordres ^ Il fallait ouvrir des chemins dans des contrées rarement parcourues, et n'offrant que d'étroits sentiers, des pistes intermittentes ; jeter des ponts, couper des bois, etc.. A vrai dire, ces fonctions n'étaient pas toujours remplies par des spécialistes ; des pionniers sont mentionnés à part dans Tordre de marche de Titus ', mais les récits de la guerre juive nous font voir que bien souvent l'ensemble des légiormaires était affecté sans distinction aux travaux de cette nature. Les Perses n'y étaient pas moins rompus que les Romains ^ ; on sait l'admiration que professait Procope pour les hardis défricheurs des forêts d'ibérie et de Golchide, faisant passer des éléphants et des convois où il n'y avait auparavant que forêts et précipices *.

Quelquefois, c'était la besogne inverse qui s'imposait: il y avait lieu d'obstruer un passage, en le barricadant de pierres et de chariots, en avant ou en arrière d'un large fossé ^ ; ou encore d'embarrasser le courant d'une rivière avec des bateaux et des pieux ou palissades ^

Et surtout il fallait pourvoir à l'établissement des ponts de bateaux. Là également, pour l'habileté, Romains et Perses se

* Plut., LuculL, 26.

« loa., B. L, V, 47.

» Cf.. par ex., Agath., III, 9, 3.

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