L^ARMÉE EN CAMPAGNE
conçurent des soupçons contre cette députation trop brillante, refusèrent de Tintroduire, et le coup avorta *. Un autre échoua, aussi indigne du succès* : Ârchéopolis, ayant beaucoup souffert du bélier des Huns, tenait cependant toujours ; un traître promit au général perse de livrer la ville^ si on lui permettait seulement d'incendier les greniers, pensant que l'ardeur des habitants à éteindre la flamme diviserait leurs forces pendant Tassant aussitôt donné. Mais il n'y eut qu'un petit nombre d'assiégés qui courut au feu ; les autres firent une sortie qui mit les Perses en pleine déroute '. C'est par ruse que cette nation s'empara de Martyropolis en Arménie : le chef Sittas y dépêcha 400 hommes qui feignirent de se rendre aux Romains; la population les accueillit comme des transfuges : une fois dans la ville, ils s'en rendirent maîtres ^.
§ VI. — Transfuges et espions.
Il était naturel de croire à des transfuges : cette histoire où je glane des anecdoctes est remplie de trahisons. Elles ne se manifestent pas seulement à l'occasion des sièges ; elles encombrent les annales militaires et diplomatiques. On sait de reste que les anciens ne professaient pas sur le patriotisme nos doctrines rigoureuses ; au surplus, la composition des armées, l'abus des mercenaires conduisaient fatalement à la destruction de tout scrupule national. A en croire certains auteurs cependant, les Perses, à cet égard, auraient été plus fermes ^ Les
* Procop., B. P., II, 28, 31 sq.
* Plus honorable était le stratagème romain pour la défense de Pétra : Ghosroès en avait décidé la capture ; le gouverneur inlerdit à ses soldats de se montrer ; ils eurent ordre de se tenir sans bruit près des portes. Les Perses crurent la ville abandonnée et s'approchèrent sans précautions, sans garder les rangs. Brusquement les portes s'ouvrirent BOQS une furieuse sortie qui infligea à l'ennemi de lourdes pertes {Ibid,^ II, 17, 5-10).
» Id., B. 0., IV, 14, 24-29.
* Theopb. Slmoc., III, 5, 13 sq.
■ Amm. Marc, XXIU, 6, 81 : « Les lois des Perses sont extrêmement sévères : les plus cruelles visent les ingrats et les déserteurs >; môme, les fuyards et les lâches doivent être repousses par leurs compatriotes (Theoph. Simoc, II, 5, 7). A Coché, « Julien vit un grand nombre de corps attachés à desi gibets : c'étaient les parents de celui qui avait livré Piriaabora (Amm., XXIV, 5, 3).
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faits, malgré tout, dénicnleril celle exception. Ammien laimême signale des tentatives de corruption, sur des satrapes au-delà du Tigre, par des députés chargés de présents ^ Le peuple partbique, d'où sortit un si grand nombre d'émigrés ^ semble néanmoins avoir éprouvé une certaine répugnance à favoriser les trahisons chez l'ennemi ^ ; la stratégie ofiicielle des Byzantins ne s'embarrassait pas de pareils scrupules ^ Dans le traité de paix conclu entre Ghosroès et Justinien, qui réglait notamment le sort de la Lazique, une disposition est prise à Tégard des transfuges. Article VI : Si quelques-uns de ceux qui, pendant la guerre, ont passé d'entre les Romains chez les Perses, ou réciproquement (TjuxojjidXTïtxav), désirent s'en retourner dans leur pays, ils seront libres de le faire ; mais cette liberté cessera à partir de la paix, et alors, le cas échéant, il y aurait extradition *.
La même inconstance se laisse remarquer chez les Juifs, malgré la rage désespérée avec laquelle la plupart combattirent ; quelques-uns, il est vrai, ne trahissaient qu'en apparence * ; mais d'autres livrèrent réellement lotapat en con-
^ XXI, 6, 7; add. XVIII, 6, 20 : « Le satrape de Gordyèae, Jovien, avait passé sa jeunesse dans les pays de domination romaine ; ayant été otage en Syrie, où il avait apprécié la douceur des lettres, il souhaitait de revenir au milieu de nous, n Le chef perse Nohodarès se trouva immobilisé sur les bords de TAborras, suomm indicio proditus, qui admiui fiagidi metu exagUaii ad praesidia disceuere Romana (XIV, 3, 4). — Deax des correspondants tle Libanîos, Sapor (Epist.^ 878) et Varanès [Epitt^ 1024), doivent avoir été des transfuges perses, comme Hormisdas, un des chefs de l'armée de Julien (Zosim., III, ii, 3). Le dernier général d'Héraclios contre les Arabes fut Baanès, un |Persarménîen réfugié auprès de lui (Theophan., 337, 3 ; Gedren., I, p. 745).
> Cf. supra, p. 134.
3 Cf. Dio Gass., XLIX, 29 : (dans la guerre d'Antoine) « il y eut des déserteurs romains, mais peu, car les barbares les perçaient de flèches sous les yeux dus autres. » Ils craignaient peut-être, dans leurs rangs, la contagion de l'exemple.
^ D'après le Strategicon de Maurice, il faut t&cher de connaître exactement la situation de l'ennemi ; si son armée comprend diverses races, t&cber de les diviser ; si les chefs sont en désaccord, tâcher d'en cof' rompre quelques-uns (VII, I, p. 136).
^ Menand. Protect., Excerpi. de légat, Rom,, Migne, P. G. L., 113, p. 866 = De Boor, p. i80, I. 30 sq.
* Dio Cass., LXV1,5 : « Prisonniers et transfuges gâtaient en cacbelte Teau de boisson des Romains et égorgeaient les hommes qu'ils pouvaient surprendre isolés. Titus alors n'admit plus aucune redditiou volontaire. Gomme les Romains étaient découragés par la longueur du
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seiUant à Vespasien de donner l'assaut le matin, quand tous les assiégés, accablés de fatigue, étaient encore endormis *■ ; ce qui fut fait. D'autre part, comme je Tai rappelé, les Juifs eux-mêmes apprirent de transfuges romains les procédés de Tartillerie '. En somme, c*est bien du côté romain surtout que paraissent s'être multipliées les défections '.
Elles avaient parfois des motifs bien futiles S mais généralement se fondaient sur Tintérêt ; un cas caractéristique est celui de cet Antonin dont Ammien * nous parle tout au long : Ancien marchand, attaché au bureau du duc de Mésopotamie et ruiné par des procès, il avait passé une de ses dettes au compte du fisc ; il commença dès lors à intriguer chez le voisin et à communiquer de^ secrets *. Il avait acheté un petit fonds dans la province perse la plus proche, au-delà du Tigre, afin de donner un prétexte k ses déplacements continuels. Au jour de l'échéance de sa dette, il franchit le fleuve définitivement, fut accablé d'honneurs et persuada le satrape
siège, quelques-uns d*entre eux passèrent à Tennemi ; celui-ci, bien que manquant de vivres, les accueillit, pour montrer que, lui aussi, il recevait des transfuges. »
^ los., B. Ly III, 317 sq. Autres mentions de transfuges : ibid,, III, 143 ; IV, 410. Des Juifs s'enfuirent de Jérusalem ayant avalé leur or ; les Romains leur ouvrirent le corps pour le trouver (V, 550 sq.) ; « cette inhumanité détourna plus d*un de se rendre aux Romains » (561).
* Ibid,, V, 268.
* Les troupes de Lablénus, pour gagner celles de Saxa, lançaient, au moyen de flèches, des billets dans le camp adverse (Dio Cass., XLVIII, 25). — Deux inscriptions safaïtiques sont ainsi conçues (je copie la traduction anglaise d*G)nno Litlmann, Semitic Inscr,, Part II of the Americ. Arch. Exped.f p. 140, n® 31 ^ Dussaud et Macler, 219) : Théodore from tfie Roman couniry; ce peut être, comme le dit Littmann, un déserteur qui se sera caché dans l'oasis de Rouhbeh ; mais Thypothèse est moins aventureuse pour l'autre texte, p. 148, n® 59 (Dussaud-Macler, 251) : By Latham,,, and he fled from the couniry of tke Romans; and, o Allât, he WM saved from the horssmen wtio pierce [with Iheir lances (?)]
^ Amm. Marc, XXV, 5, 8 : Un signifer s'était brouillé avec Jovien, alors simple particulier, pour avoir parlé inconsidérément du père de celui-ci ; craignant un ennemi qui venait d'être élevé au rang suprême, il prit le parti de s'enfuir chez les Perses.
^ XVIII, 5, 1 sq.
^ Ibid., 1 : Qui uel quarum uirium milites ubi agant uel procinctus t empare quo sinl uenturi describens, itidem armorum et commeatuum copiae attaque usui btllo fuiura an abunde suppetant, indefessa sciscUatione perconians...
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Tamsapor d'entrer aussitôt en campagne. Un autre transfuge, Graugasius» gros bourgeois de Nisibis, tenait au roi un langage identique ^ Ammien lui-même» échappant avec peine aux escadrons massés près de la frontière, rencontra vers Maiocarire un soldat parisien, que la crainte du châtiment, pour un crime par lui commis, avait poussé à servir d'espion aux ennemis '. Les mentions isolées de transfuges sont fréquentes ^ ; on les cite à côté des vedettes d'avant-garde, dont ils facilitaient la tâche ^, et il est probable que les espions officiels étaient pour une bonne part recrutés parmi eux. Il fallait pour cette profession certains talents polyglottes *, difficiles à réunir. Rien de tel pourtant ne nous est dit par Procope, notre source unique sur ce sujet •. « C'est une coutume établie ' chez Romains et Perses d'entretenir aux frais de l'Etat des espions (xaTidxoTToi), qui vont secrètement chez l'ennemi et rendent compte de ce qu'ils y ont vu. La plupart sont fidèles à leurs concitoyens ; mais d'autres les trahissent : tel fut le cas d'un espion des Perses qui vint annoncer à Justinien une attaque prochaine contre les Romains, avec l'assistance des Massagètes. L'Empereur le paya pour aller dire aux Perses, qui assiégeaient Martyropolis, que les Massagètes s'étaient laissés corrompre et changeaient de camp *. »
1 Id., XX, 6. 1 ; cf. XIX, 9, 3.
» Cf. dans Ammien seulement : XVIll, 10, 1 ; XXI, 13, 3; XXV, 6,6. C'est un transfuge qui apprit aux Perses la mort de Julien (Liban., I (B(oc), 134 ; Foerster, I, p. 147). — En sens ioTcrse, les persécutions religieuses firent passer beaucoup de chrétiens de Perse en territoire romain, surtout sous Théodose (Socrat., H. eccL, VII, 18, p. 773 sq.; cf. Theophan., 8&-86).
* Amm. Marc, XXV, 7, 1 : exploraiorum perfugarumque ; cf. XXI, 13,3. ^ Ammien (XVIII, 5, 1) dit très bien d'Antonin : utriusque linguae lit'
teras sciens.
^ Je ne sais quelle étourderie m'a fait imprimer autrefois (Mém. de la Soc, des antiq. de France^ V1I« série, tome III (1904), p. 259) que les auteurs grecs ne nous apprenaient rien sur ce serficé.
^ Déjà, BOUS Constance, des officiers romains d'Orient envoient en Perse des espions qui rapportent la nouvelle que Sapor est fort occupé contre divers envahisseurs (Amm. Marc., XVI, 9, 2-3).
* B. P., I, 21, 11-13. Le même Procope, devenu pamphlétaire dans VHistoria arcana, s'exprime ainsi (30, 12-14) : « Autrefois l'Etat entretenait des espions qui, sous prétexte de négoce, allaient chez l'ennemi et Jusqu'au fond de la Perse. La môme coutume existait depuis longtemps obez les Perses. Chosroès a augmenté le salaire de ces agents, dont il a
l'armâb bn campagne 203
Un anonyme byzantin fait allusion, à propos des transfuges (auTfSfjLoXoi), à une ruse des Perses qui, sous couleur de présents, dépêchèrent dans une ville ennemie un corps de troupes, lequel s'en empara * ? Le Sirategicon de Maurice contient bon nombre d'avis sur la question : « Certains chefs ont décidé d'envoyer à l'ennemi de soi-disant transfuges, pour lui faire croire que l'armée dont ils faisaient partie éprouve des inquiétudes *. ») — V II ne faut pas accorder immédiatement sa confiance à ceux qui font défection, car souvent leurs allégations sont mensongères, mais plutôt à ceux qui ont été capturés dans une escarmouche '. d Quant à ces derniers, « s'ils n'ont pu observer chez nous que le bon ordre, les renvoyer; ils effraieront l'ennemi par leurs rapports ; s'ils nous ont surpris en fâcheuses dispositions, les mettre à mort ou en lieu sûr ^ ». Du reste, la possibilité de trouver des gens qui inclinent à trahir paraît si grande qu' « il faut envoyer des itpdopoixoi (exploratores, observateurs d'avant-garde), ne serait-ce que pour les recueillir * ».
Il est clair que de tout temps des services d'éclaireurs ont été organisés: Plutarque rappelle les axoicof de Lucullus et les 9xqi)Xxoi de Grassus ^,dont les qualifications semblent répondre
tiré grande utilité. Et nous, nous avons perdu la Lazique poar n'avoir pas su de quel côté le roi de Perse avait dessein de tourner les armes. » Il n'est pas impossible qu'il y ait eu un certain relâchement de la part de Jostinien, ni que Procope Tait exagéré. Dans le Bell. P$rs.^ les espions dont il esl parlé semblent improvisés (I, 15, 4 : deux doryphores vont espionner le camp barbare ; II, 25, 10 et 15 : les Romains saisirent un espion perse et en envoyèrent des leurs). Sous Honorius et Théodose II, au eommencement du v* siècle, une constitution avait été rendue, après entente avec la Perse, qui désignait certains lieux spéciaux pour les échanges avec ce pays, ne alieni regnit quod non conuenit, scrutenlur areana; exception était faite seulement pour les négociants qui accompagnaient les ambassadeurs de leur nation (G. lusl., IV, 63, 4, pr. et 1).
« Depl <TTpaxT)Yixôc, XLI, 4 (Kœchly et Rûstow, II, 2, p. 188) : XpT) tï où jA<5vov Touxouç {= xoùc eÛTeX6(rt4pou;)çpuXdxxea8at, àXXà xalSffouc eÎç8ou- XEtav i^{xiv Tcpotpaaei Scopeâc itéfxicouaiv ol iroXifxioi, snel xal Uip^ai icoxè xpiaxoaCouc av$pa< Iv cr/j/^^iazi 8ouAe(a< Scupsàv axefXavxsç St 'auxûv xtjv icoXiv icapéXaSov.
« IX, 2, p. 206.
« IX, 3, p. 213.
* VIII, 2, p. 186.
» VII (bii\ 13, p. 163.
* LuculL, 25 ; Cross., 20. — Nous avons un chiffre pour la basse époque par Théophylacte Simocatta (III, 7, 5), qui signale un combat de 2.000 éolaireurs à Tavant-garde.
204 l'armée
aux termes cPexploratores et de praecursores * ; toutes les armées en ont *, maïs le détail nous en échappe '. Le Strategicon de Maurice s'applique à préciser certains termes : à cette date, celui à'exploraiores * sérail le plus exact (en grec xatiff- X07701 *) ; on appellerait cursores ceux qui poursuivent les fuyards, appuyés par des defensores en cas de grave retour offensif. Mais la terminologie semble flottante, ou tout au moins les cadres *.
Traîtres et déserteurs avaient un rôle de premier ordre dans des campagnes entreprises sur de vastes étendues, mal connues de Tenvahisseur et aussi déconcertantes que Tétait, par exemple, le plateau arménien ; il fallait des guides expérimentés ^ Ce fut encore là Torigine de plus d'un guet-apens. Dans la guerre lazique, les Dolomites de Nacoragan voulaient surprendre dans leur sommeilles Sabires de l'armée byzantine ; en route, ils prirent pour guide un Colque, qui gagna de l'avance, s'échappa et courut avertir les dormeurs : à leur arrivée, les Dolomites furent massacrés '. Une autre fois, le chef des Byzantins envoie 50 hommes découvrir les intentions des ennemis ; ils rencontrent deux espions vêtus à la romaine et les gardent avec eux ; mais ceux-ci, pour sauver leur vie, se déclarent du parti qui les a surpris et proposent à ces éclai-
i Les speculalorei revenus de Judée et de Syrie, qui annoncent à VitelliuB que l'Orient Ta reconnu (Tac, HisL, II, 73), paraissent plutôt des émissaires à son service personnel. Ammien rappelle des pracursatores des Perses (XXIV, 1, 10); ailleurs il parle des speciUatores (XVIII, 6, 8).
' De la première armée musulmane, qui envahit la Syrie, se détache une troupe d'dclaireurs de 15 hommes ; elle vient en contact avec un avant-poste ennemi fort de 50 (De Goeje, op. cU.<, p. 45).
3 A l'époque d'Ammion (XXI, 7, 7), il semble que les exploratores soient les éclaireurs expédiés à grandes distances (sic sous Juslinien : Procop,, B. P., II, 16, 3) ; quand Tennemi est très rapproché, on dépèche même des officiers, comme Ammien (XVIII, 6, 21) lui-même, avec un centurion.
* Et, plus récemment, ffxouXxàTcopEc
* De même, le terme de praelentura dans Ammien (XXI, i3, 3 : praetenturù iuncturos citeriores Tigridis ripas) a le sens manifeste de corps de garde avancé, vers le limes. En général, il signiQe la section antérieure d'un camp (Hygin., 14).
^ Un Marde rendait ce service à Antoine et lui tenait lien de conseiller (Plut., Ant., 46).
• Agath., III, 8, 3,
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reuTs de les conduire nuitamment, par un chemin détourné, à un endroit où ils pourront assaillir à l'improviste les Perses couchés sur Tberbe. Et, dans leur crédulité, les 50 se laissent entraîner dans une savante embuscade '.
§ VIL — Stratagèmes divers.
Le droit parlementaire lui-même était peu respecté dans la pratique : avant d'attaquer Bezabde, Sapor délégua des cadticeatores pour proposer la paix, qu'assurerait une reddition immédiate ; les habitants, dit Ammien ', <r ne leur firent pas de mal, quoiqu'ils se fussent fort approchés des murs, parce que ces parlementaires avaient pris la précaution d'amener avec eux des prisonniers de Singara », que les Romains ne voulaient pas frapper par maladresse.
On ne saurait, à vrai dire, reprocher aux belligérants d'avoir profité des infériorités temporaires qu'infligeait à l'un d'eux telle observance religieuse : Pompée s'empara aisément de Jérusalem grâce au sabbat, durant lequel les Juifs restaient inactifs ; il eut ainsi toute liberté de combler le fossé et la vallée du secteur nord, d'y disposer ses tours et ses engins '. Pareillement, l'armée perse attaqua une fois ses adversaires chrétiens la veille de Pâques, eu égard au jeûne qui les avait affaibUs ^ ; dans une autre circonstance, elle choisit le dimanche, jour de prières, où Ton oubliait les batailles ^. Quant aux Byzantins, ils tinrent souvent grand compte d'un fait tout à leur avantage : ils prenaient de la nourriture dès le matin, les Perses rien que le soir ; il convenait donc de provoquer ceux-ci dès la seconde moitié du jour, avant qu'un repas les eût réconfortés *.
On pourrait citer encore bien d'autres traits de cette stratégie < à côté » : ainsi la feinte des Juifs de vouloir traiter de la paix "^ ou même se rendre *, afin de reprendre haleine ou d'exposer à leurs coups une petite troupe isolée et confiante.
* Theoph. Sirooc, III, 7, 4-6. « XX, 7, 3-4.
3 l08., A. /., XIV, 63 ; B. L, I, 145-147.
* Procop., B. P., I, 18, 15.
» Theoph. Simoc, II, 2, 7.
« Frocop., B. P., 1, 14, 34; II, 18, 17 (la bataille commence à midi). ' les., B. /., V, 317 sq.
* Id., V, 109-119.
206 l'arm^b
A lotapat, Josèphe se fait apporter de l*eau la nuit par un passage mal gardé, dans un ravin ; ses hommes s'y glissent à quatre pattes, couverts de peaux, afin de passer pour des animaux '.
Pour approvisionner d'eau Pélra, en Lazique, Chosroès avait fait construire un aqueduc portant trois canalisations superposées ; les Romains s'y trompèrent, crurent que l'eau passait seulement à l'étage supérieur, qu'ils coupèrent ; ils furent ensuite informés de leur erreur et interceptèrent les deux autres conduites ' ; mais dans l'intervalle la garnison n'avait pas souffert de la soif. Un amusant stratagème individuel est celai par lequel Ammien ' et Ursicin, chargés de mission, passèrent indemnes à travers les lignes ennemies : ils se sauvèrent à droite et laissèrent aller librement vers la gauche un cheval portant une lanterne allumée, qui détourna d'eux l'attention.
La prédilection pour les feintes des armées byzantines était presque proverbisJe ; les campagnes d'HéracIios ne sont guère qu'une succession de stratagèmes^ de succès inégal ^. Les Perses savaient bien que les Byzantins recouraient souvent à la retraite simulée pour recommencer l'assaut dans des conditions plus favorables *; aussi Sbahrbarâz ne voulait-il pas prendre au sérieux le recul des troupes d'HéracIios ; mais celui-ci s'affirmait au point de rendre indubitable une véritable défaite. Alors le général perse se décida à abandonner sa position fortifiée, dont le gros d'HéracIios, du même coup, s'empara par un mouvement tournant «. Quinze jours plus tard, une feinte analogue amenait l'écrasement de l'ennemi ^
Ajoutons que les mêmes expédients servaient à tour de rôle
* Id., ni. 190-192.
«Prooop., B. G., IV, 2, 21 sq.
^ Cf. Norman H. Baynes, The first campaign of Heraclius against Periia (English historical Review, XIX (1904), p. 694-701). Tactique générale : pour repousser les Perses d'Asie Mineure^ il résout de ne pas engager la bataille avec eux, mais de passer sur leur flanc pour menacer leurs communicalions.
^ Aurélien en avait usé ainsi sur les bords de TOronte : sa cavalerie légère (Dalmates et Maures) s'enfuit dès que se prononça Toffensive des lourds escadrons palmyréniens ; quand ceux-ci parurent épuisés par la chaleur et le poids de leurs armures, les Romains firent brusquement volte-face et repoussàrent en désordre la cavalerie ennemie (cf. Homo, V Empereur Aurélien^ p. 84 sq.)
* Je résume Pemioe, op. laud,, p. 117.
' Pernice, p. 119.
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entre deux adversaires, qui se faisaient des emprunts réci* proques : Héraclios avait exercé ses troupes à pousser des cris et faire du vacarme dans le combat^ ; peu après, les Arabes de Mançour, approchant du camp byzantin, se mettent à battre du tambour, sonner de la trompette, hurler de compagnie ; les Romains se croient attaqués par une foule innombrable et, de frayeur, se précipitent dans la rivière à laquelle leur camp était d'autre pari adossé *. Lorsque le roi Péroze guerroyait contre celui des Ephthalites, ce dernier ordonna de creuser un fossé large et profond, qui n*était interrompu au milieu que par un passage suffisant pour dix cavaliers de front, et qu'on recouvrit de roseaux et de terre. Quelques-uns, de loin, attirèrent les Perses, qui coururent à toutes brides et se précipitèrent dans le fossé, où la plupart trouvèrent la mort •. Cette ruse des barbares eut dans tout l'Orient un retentissement considérable; les Romains ne manquèrent pas de se l'approprier^, et un siècle plus lard Maurice le recommandait chaudement dans son Strategicon ■.
Après de longs développements sur les sièges, je me suis encore attardé aux menus faits anecdoiiques des guerres. En fallait-il faire abstraction et m'en tenir aux grandes lignes de Torganisation miUtaire, au détail topographique ? Je ne Tai pas pensé; nous n'aurions par cette méthode qu'une idée incomplète et fausse de la < défense de l'Euphrate ». Celle-ci n'a pas été assurée pendant plusieurs siècles — malgré de fréquentes alertes — par la seule prévoyance qui plaçait sur le limes des forteresses et des garnisons. 11 ne s'agissait guère pour les Parthes — mieux encore, pour les Sassanides — et il ne suffisait pas, de forcer sur quelque point un cordon de défense théoriquement continu ; il y avait dans ces vastes contrées mitoyennes tant de centres d'achoppement, tant de pièges à loups, qu'aucun pas décisif n'était fait, même après de nombreuses rencontres. Cette force très réelle
« Cedren., 1, p. 719.
s Eotych., Annal.^ II, 273 sq.
' Procop., B. P., I, 4, 7 sq.
* Da moins je ûe crois pas forcer par cette interprétation le passage de Procope (B. P., I, 13. 13) relatif au grand fossé que les Romains creusèrent à un Jel de pierre de Dara et « où ils laissèrent par intervalles des entrées et des sorties. » Add. Zacharias Rhetor, IX, 2, p. 170^
^ IV, 3, p. 107 sq.
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et imposante de Tarmée perse s'usait en ces efforts multipliés, sans s'épuiser assurément, sans atteindre non plus dans sa vitalité le grand empire occidental, hormis des cas très rares et dont ce dernier parvint à se tirer. La protection de la frontière d'Orient se résume pour une bonne part dans cette série indés finie d'escarmouches, de sièges — sans résultat ou réussissant trop tard, en fin de saison, — de pourparlers dilatoires, de perfidies I, de grandes et petites habiletés '. Tout ce fatras, pittoresque en somme si l'on y fait un choix, ne pouvait être ôté de mon sujet sans en altérer en quelque mesure la véritable physionomie ^
*■ En voici une bien caractérisée : Tévéque de Sura représente à Ghosroès que la ville n'avait servi de rien aux Romains et ne lui rendraitpaa plus de services. Il offrit une somme considérable pour la racheter du pillage. Le roi dissimule, fait escorter Tévèque par des ambassadeurs, qui ont ordre de jeter dans l'embrasure de la porte, pour empôeber qu'on ne la referme, une grosse pierre ou une poutre. C'est par ce moyen que les Perses entrèrent dans la ville, qu*ils ruinèrent de fond en comble (Prooop., B. P., II, 5, 13-26). Cf. Macler, Sébéos, p. 9 : (Colon Mirhan) « vint en Arménie et B*empara d'Ankl au moyen d*un faux serment ».
' Notons la formule très claire de Maurice {StraUg.y VII, 1, p. 137): Kuvt)'y{({> loixs xà TÛ>v icoXe^iCcov.
* Il faut bien aussi, en revanche, indiquer en deux mots quelques faits qui soulignent les contrastes de cette histoire et y ajoutent un Irait chevaleresque el héroïque. Les combats singuliers (prouoaUoria proelia) n'y sont pas rares, au moins sous le Bas-Empire ; antérieurement, je ne connais que celui d'un Juif et d'un cavalier romain, qui succomba (los., B. i.. VII, 169-176). Ces sortes de tournois se rencontrent fréquemment dans les annales primitives de la région caucasique, qui nous font connaître plusieurs engagements individuels entre Géorgiens et Arméniens (cf. Brosset, Hist, d$ la Géorgie, Saint-Pétersboarg, 1 (1849), pp. 52, 67, etc...).II y en eut un au siège de Théodosiopolis, sous Théodose le Jeune, que Malaias nous a décrit (XIV, p. 364) ; Socrate y fait seulement allusion (VII, 18, in fine). Un autre est raconté par Procope (B. P., I, 13, 29 sq.) : il eut lieu entre un ancien matire des athlètes de Constantinople, garçon de bain de Gutzès, et deux Perses qui l'avaient tour à tour provoqué ; ils furent également vaincus. Héradios le <c croisé » entra en lutte personnelle avec un chef perse ^Nicephor. Patr., VI, 1). — Une bataille en Albanie fut précédée de cérémonies courtoises bien curieuses : les deux adversaires se rencontrèrent, séparés seulement par i'Araxe ; chacun désirait en venir aux mains ; les Perses envoyèrent un héraut proposer le combat, demandant que les Romains voulussent bien à cet effet franchir le fleuve ou le leur laisser traverser. Le général consulta ses troupes, qui crièrent de laisser venir les Perses ; ceux-ci passèrent Teau et furent battus (Theoph. Simoc, III, 7, 13 sq.).